Nuit de Pâques

NUIT DE PÂQUES 2020

(Mt. 28, 1–10)

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En enten­dant l’évangile de la Résurrection, nous sommes arri­vés au cœur de cette veillée. Il nous faut main­te­nant voir com­ment mettre en œuvre, à notre tour, ce mys­tère de la vie nou­velle. Nous le ferons déjà en par­ta­geant le pain, image de notre vie don­née, et chaque fois nou­velle.
Mais il est bon de com­men­cer par bien situer cet appel. La litur­gie nous y aide en retra­çant l’histoire de Dieu par­mi les hommes. C’est tou­jours impres­sion­nant d’entendre toute cette Histoire Sainte, depuis la Création, puis l’origine de notre foi, avec Abraham, ensuite, avec le pas­sage de la Mer Rouge, la pre­mière image de notre libé­ra­tion de la mort, l’annonce du Royaume, avec David et les Prophètes. Et, à tra­vers toutes ces péri­pé­ties, nous voyons com­ment Dieu donne la vie, la redonne inlas­sa­ble­ment et, fina­le­ment, la donne en Jésus, par toute sa vie par­mi nous, sa mort et sa Résurrection au matin de Pâques.


Mais faut-il s’arrêter là, en l’année 30 ?
Comme nous l’avons chan­té durant tout le Carême : « Jésus Christ, ami des hommes, l’Église vit de ta mémoire, (mais) les yeux fixés sur l’avenir ». Nos yeux ne sont pas fixés sur l’année 30. Car Jésus « donne sens à notre his­toire », — et pas seule­ment à l’Histoire de l’Antiquité.
D’ailleurs, si la fête de Pâques n’était que la com­mé­mo­ra­tion d’une évè­ne­ment du pas­sé, la foi ne serait même pas néces­saire. En effet, la Résurrection est un fait his­to­rique, — je ne dis pas la façon dont les évan­gé­listes la décrivent, mais le fait est que ces dis­ciples, des gens assez ordi­naires, pas très cou­ra­geux, ont sou­dain reçu une force qui les a pro­pul­sés par le monde, pour annon­cer et réa­li­ser l’évangile. Le cours de l’histoire en a été chan­gé. C’est un constat : il s’est pas­sé quelque chose d’inexplicable. Notre foi ne consiste donc pas à admettre un fait his­to­rique, mais bien à y voir la pré­sence renou­ve­lée du Seigneur Jésus, le Vivant, sa pré­sence et la force de son Esprit, — qui sont tou­jours à l’œuvre aujourd’­hui.

Ce que nous célé­brons aujourd’­hui est en effet la conti­nua­tion de cette force de résur­rec­tion, à laquelle nous devons col­la­bo­rer. C’est donc dans l’histoire de cette année 2020 que nous devons situer le don renou­ve­lé de notre vie, à la suite du Christ. Il s’agit de notre his­toire per­son­nelle, de l’histoire de notre com­mu­nau­té, de nos amis qui suivent peut-être de loin cette célé­bra­tion, mais plus lar­ge­ment encore, nos com­pa­triotes, nos frères de Mambré, tous nos frères en huma­ni­té dans ce vaste monde, par­tout en souf­france. Bien que confi­nés dans cette cha­pelle, nous ne pou­vons pas célé­brer cette fête entre nous, à huis clos. Nous avons vécu une ‘semaine sainte’, comme jamais, témoins de tant de souf­frances, par­fois proches de nous, témoins aus­si de tant de ques­tions sur le sens de notre his­toire et l’avenir de notre huma­ni­té. Cette année, plus que jamais, c’est en com­mu­nion avec tous nos frères les hommes que nous célé­brons la Pâque.

Quelle est alors la foi au Christ res­sus­ci­té que nous vivons aujourd’­hui, dans ce contexte tout par­ti­cu­lier ? Pour reprendre une remarque Daniel Marguerat, je dirais qu’il ne s’agit pas seule­ment de la foi au Christ res­sus­ci­té, mais sur­tout de notre foi active à celui qu’il appelle le ‘Christ res­sus­ci­tant’. Ce n’est pas un jeu de mots, parce que, ce qui nous importe, ce qui nous sauve, ce n’est pas seule­ment le Christ res­sus­ci­té, dans le pas­sé, au par­ti­cipe pas­sé, mais le Christ res­sus­ci­tant, au par­ti­cipe pré­sent, le Seigneur Jésus pré­sent aujourd’­hui, agis­sant aujourd’­hui en nous, par son Esprit.
Tous les mys­tères chré­tiens que nous célé­brons sont en effet des aspects de la vie de Jésus aux­quels nous sommes appe­lés à par­ti­ci­per per­son­nel­le­ment, depuis sa nais­sance qui est une invi­ta­tion à accueillir la nais­sance de Dieu en nous ; nous pou­vons aus­si par­ti­ci­per sa retraite au désert, à ses autres retraites, à ses ren­contres qui apportent chaque fois une nou­velle vie, — et jusqu’à « la par­ti­ci­pa­tion par notre patience à sa pas­sion », comme saint Benoît nous le recom­mande. Nous sommes donc aus­si appe­lés à com­mu­nier à sa Résurrection. Déjà il y a 75 ans, dans sa pri­son, Dietrich Bonhoeffer écri­vait : « À quoi me sert l’annonce du miracle le plus magni­fique, si je ne peux le vivre et le véri­fier par moi-même ? ». (Je le cite, parce qu’il y a exac­te­ment 75 ans, aux pre­miers jours d’avril 1945, que ce témoin du Christ a été assas­si­né.)
Oui, mes frères, mes sœurs, la Résurrection n’est pas seule­ment une véri­té, un dogme à confes­ser, elle est un appel, un pro­gramme de vie, une tâche à réa­li­ser. Concrètement, pour ‘vivre’ ce mys­tère et le ‘véri­fier’, nous pou­vons trou­ver chaque jour des façons de nous aider les uns les autres à nous ‘remettre debout’ en son nom, quand la fatigue ou le décou­ra­ge­ment nous abat. Avec l’aide de l’Esprit de Jésus, nous trou­vons des façons de nous ‘réveiller’ quand l’habitude la rou­tine, l’oubli ou le rêve nous habitent, plus que la vie. Pour nous ins­pi­rer sur ce che­min de vie, les évan­giles peuvent aus­si tou­jours nous aider aujourd’­hui, quand ils racontent com­ment les dis­ciples vivaient la résur­rec­tion : en ‘recon­nais­sant’ la pré­sence du Seigneur en cha­cun de leurs frères et sœurs, dans une prière una­nime, en par­ta­geant le pain dans la joie, en par­ta­geant tout ce qu’ils avaient, en par­don­nant, en annon­çant par­tout l’appel du Christ à la conver­sion et à vivre ain­si d’une vie nou­velle, non plus uni­di­men­sion­nelle, mais ouverte. Ce sont là toutes des mani­fes­ta­tions du ‘Christ res­sus­ci­tant’ par nous, avec nous.

Nous ne devons donc pas être inti­mi­dés par les images gran­dioses de l’iconographie catho­lique qui nous montrent un Christ qui jaillit du tom­beau en triom­pha­teur, tan­dis que les gardes à ses pieds sont atter­rés, pros­trés. Non ! nous sommes aus­si appe­lés à vivre la Résurrection à notre échelle, petite, modeste, mais pleine de grâce, parce que le ‘Christ res­sus­ci­tant’ qui est avec nous se mani­feste clai­re­ment en ces gestes simples de notre vie quo­ti­dienne renou­ve­lée. Nous savons que ces ini­tia­tives, même petites, ne sont jamais déri­soires, mais bien plu­tôt déci­sives, comme les petits gestes par les­quels nous veillons sur notre ‘mai­son com­mune’. C’est à ce niveau que l’essentiel se vit, mais tou­jours dans le contexte le plus vaste de toute notre pla­nète. Et c’est bien ain­si que la Résurrection se ‘véri­fie’, est attes­tée comme vraie.
Rendons grâce à pré­sent au Seigneur Jésus « qui nous pré­cède en Galilée », dans notre Galilée quo­ti­dienne. Prions-le de nous envoyer son Esprit chaque jour, pour y dis­cer­ner les appels qui nous sont adres­sés, et pour y répondre hum­ble­ment, mais avec une confiance infi­nie. Alors le par­tage du pain, le par­tage de toute notre vie, mani­fes­te­ra concrè­te­ment notre foi en la Résurrection.

Fr. Pierre

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