Pentecôte 2020

PENTECÔTE 2020

(Ac 2, 1Co 12, Jn 20)

« Parthes, Mèdes, Élamites, habi­tants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, des bords de la Mer Noire, de la pro­vince d’Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l’Égypte et de la Lybie proche de Cyrène, Romains rési­dant ici, Juifs de nais­sance et conver­tis, Crétois et Arabes » Ce qui appa­rait d’abord à la Pentecôte est cette diver­si­té, ce ras­sem­ble­ment pro­vi­den­tiel que l’évangéliste Luc rap­pelle. Tous ces gens ont vécu une expé­rience déci­sive ; ils vont retour­ner dans leurs pays res­pec­tifs et y appor­ter le virus de l’évangile. Ils sont deve­nus témoins de l’Évangile, « depuis Jérusalem, jusqu’aux extré­mi­tés de la terre », comme l’écrit encore Luc. En très peu de temps la Bonne Nouvelle par­vien­dra ain­si aux extré­mi­tés du monde connu, et jusqu’en Éthiopie et aux côtes du Malabar, si l’on admet que l’apôtre Thomas y est allé en per­sonne.

La Pentecôte inau­gure en effet l’universalisme évan­gé­lique : « Tous, juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été bap­ti­sés dans l’unique Esprit pour for­mer un seul corps. » Il s’agit là d’une des carac­té­ris­tiques les plus nettes de l’évangile, en oppo­si­tion à l’exclusivisme de nom­breux juifs de cette époque. Mais l’universalisme n’est pas le cos­mo­po­li­tisme. Le cos­mo­po­li­tisme est l’illusion de l’unité, parce qu’il invite à être tous sem­blables, à man­ger les mêmes piz­zas, à avoir la même musique, la même mode, les mêmes besoins, et sur­tout à se croire par­tout chez soi.
Non ! tous ceux que ras­semble l’Esprit de Jésus gardent leur per­son­na­li­té. L’Esprit n’est pas venu nous apprendre l’esperanto ; cha­cun l’entend dans sa langue… Parce que la source de l’unité qu’il apporte n’est pas une uni­for­mi­té, mais un accueil, un don mutuel, sans cal­cul. L’Esprit que nous célé­brons aujourd’hui est celui qui sus­cite en cha­cun une même volon­té d’accueil. Et c’est en cela qu’il se donne, sans mesure, à cha­cun tel qu’il est. Il ne nous for­mate pas selon le modèle idéal, mais il nous per­met de déve­lop­per plei­ne­ment celui que nous sommes vrai­ment, dans notre envi­ron­ne­ment.
Oui, mes sœurs, mes frères, en ce moment où nous nous réunis­sons pour célé­brer le Seigneur, il est bon de nous accueillir les uns les autres, plus consciem­ment, plus déli­bé­ré­ment encore, en pre­nant à cœur cha­cun de ceux qui sont ici ras­sem­blés, et plus lar­ge­ment tous ceux qui prient avec nous en ce moment. Plus lar­ge­ment encore, pour être en com­mu­nion avec l’Esprit de Jésus, nous ne pou­vons plus prier sans réa­li­ser notre ‘inter­dé­pen­dance dans la vul­né­ra­bi­li­té’ avec tant de per­sonnes tou­chées par la pan­dé­mie, — et sans voir ensuite com­ment vivre et par­ta­ger désor­mais en consé­quence.

La grâce d’une ouver­ture plus large encore et d’une soli­da­ri­té plus effec­tive est le pre­mier don de l’Esprit que nous appe­lons sur nous à la Pentecôte. L’évangile choi­si pour cette fête nous révèle encore un autre don, une autre dimen­sion de la vie selon l’évangile, qui lui est com­plé­men­taire : l’enracinement en pro­fon­deur, sans lequel nos enga­ge­ments pour la jus­tice et la paix risquent tou­jours d’être empor­tés par la pre­mière tor­nade ou par l’usure du temps.
En ce jour de Pentecôte, cin­quante jours après Pâques, l’évangile nous ramène le soir de ce pre­mier jour et nous raconte com­ment le Seigneur Jésus a déjà don­né son Esprit aux apôtres ce jour-là. Et, pour bien le com­prendre, il faut même remon­ter un peu plus haut dans le temps. C’est sur la croix, en mou­rant, que Jésus a « remis son esprit ». Il nous a « aimé jusqu’à l’extrême » notait déjà l’évangéliste en racon­tant le der­nier repas avec ses dis­ciples. En mou­rant, il nous don­nait, nous trans­met­tait, cet amour extrême. Notre icône illustre très bien cela : on y voit le Christ en croix, le côté trans­per­cé, dont jaillit son amour extrême, sous la forme de la colombe de l’Esprit, et qui vient se poser sur Marie, figure de l’Église et donc sur cha­cun de nous. En souf­flant sur ses dis­ciples, le soir de Pâques, comme nous l’avons enten­du dans l’évangile, c’est bien ce souffle, cet Esprit de paix, de par­don, d’amour extrême qu’il nous trans­met­tait. Saint Paul exprime cela à sa façon : « L’amour de Dieu a été répan­du (ver­sé) dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été don­né ».
Mes frères, mes sœurs, lais­sons réson­ner en nous cet appel que Jésus adresse aujourd’­hui à cha­cun de nous : « Recevez l’Esprit Saint ! » Oui ! Accueillons ce don, fai­sons de la place en nous pour ce don de l’Esprit d’amour extrême. Au psaume 19, il est dit que Dieu « te donne à la mesure de ton cœur ». Il donne sans mesure, mais la mesure de notre cœur n’est hélas pas très consi­dé­rable. Beaucoup de grâces se perdent ; nous négli­geons beau­coup de belles occa­sions d’aimer. Ce n’est sou­vent qu’après que nous devons recon­naitre l’étroitesse de notre cœur.

C’est pour­quoi nous deman­dons à l’Esprit de Pentecôte de dila­ter notre cœur. Il peut gagner en lar­geur, comme je disais en com­men­çant, en uni­ver­sa­lisme, par un accueil plus géné­reux. Mais nous devons aus­si veiller à la pro­fon­deur de notre cœur et à sa capa­ci­té d’accueil. « Préparons donc nos cœurs et nos corps », comme le demande saint Benoît, pour que cet amour qui nous est pro­po­sé puisse y être tou­jours mieux reçu et déve­lop­pé. Il nous faut pour cela plus de silence et de prière. Nous le savons bien. Ce temps de confi­ne­ment a pu nous y aider. Nous fai­sons alors l’expérience que, même quand nous sommes vieux, nos cœurs peuvent deve­nir tou­jours plus neufs, tou­jours plus des ‘cœurs de chair’, capables de vibrer aux vraies joies et aux grandes souf­frances.
Au cours de cette eucha­ris­tie nous appe­lons l’Esprit sur les dons que nous allons appor­ter, le pain et le vin. Comme vous le savez, dans la prière eucha­ris­tique, il y a tou­jours une prière d’‘épiclèse’, une invo­ca­tion de l’Esprit sur les dons. Le célé­brant dit : « Sanctifie ces offrandes en répan­dant sur elles ton Esprit ». Il ne sanc­ti­fie et ne consacre pas seule­ment le pain et le vin, mais aus­si tout don que nous fai­sons de nous-mêmes. Oui, grâce à l’Esprit nous sommes ain­si asso­ciés à l’amour extrême de Jésus, à sa pré­sence réelle. Grâce à lui, toute notre vie est une eucha­ris­tie, une offrande agréable à Dieu, pour le salut du monde. Alléluia !

fr. Pierre

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