Pardonnez, puisque vous avez été pardonnés

24ème dimanche du T.O. A (2020)

Pardonnez,
puisque vous avez été pardonnés

(Matthieu 18, 23–35)

Les Évangiles parlent sou­vent de par­don et de récon­ci­lia­tion, parce que Jésus sait com­bien cette démarche est déci­sive pour la conver­sion à l’Évangile. Cette exi­gence est tou­jours d’actualité, à grande échelle, bien sûr, mais si nous vou­lons bien regar­der notre vie quo­ti­dienne, nous devons recon­naitre qu’il n’est pas non plus facile d’accueillir plei­ne­ment, « de tout son cœur » ceux avec les­quels nous vivons.

Charles de Foucauld disait :
Donner, c’est dif­fi­cile.
Se don­ner est encore beau­coup plus dif­fi­cile.
Mais par­don­ner ! Qui en est capable ? Le par­don, le don par­fait est en effet le paroxysme du don.
Il est vrai que nous ne par­don­nons pas spon­ta­né­ment. Mais l’évangile d’aujourd’hui est très clair : « Si vous ne par­don­nez pas de tout cœur… » Comment pouvons-nous entendre cet évan­gile ?
Il faut, je crois, d’abord dis­tin­guer deux situa­tions :
Le par­don mutuel
Le par­don uni­la­té­ral
Dans le pre­mier cas il y a eu, par exemple, une dis­pute ou même une rup­ture, mais une ini­tia­tive de récon­ci­lia­tion est prise et accueillie de part et d’autre. C’est alors (rela­ti­ve­ment) facile. Ensemble il est pos­sible de trou­ver la façon de dépas­ser la cause de la dis­pute. Il ne s’agit donc pas d’« oublier l’erreur du pro­chain », comme le pen­sait le Siracide. Pardonner n’est pas remettre le comp­teur à zéro, et « nul et non adve­nu » ! Non ! le tort est bel et bien adve­nu ; la bles­sure est bien réelle. Mais la cica­trice qui reste est désor­mais la réfé­rence à la récon­ci­lia­tion qui a sui­vi. Elle est le rap­pel d’une étape dans la construc­tion d’un plus grand amour. On peut alors dire : « Heureuse faute qui nous valut un tel dépas­se­ment ! ». Il faut seule­ment nous entrai­der à ne pas avoir peur de par­ler, comme le Père Martin le disait dimanche pas­sé, en com­men­tant l’évangile qui pré­cède celui d’aujourd’hui.

Mais quand le par­don n’est pas réci­proque, tout devient beau­coup plus dif­fi­cile. Où trou­ver la force de par­don­ner uni­la­té­ra­le­ment ?
Notre monde est empoi­son­né par ces torts com­mis, et dont per­sonne ne veut accep­ter la res­pon­sa­bi­li­té. Les sou­ve­nirs accu­mu­lés d’injustice, de tra­hi­son, d’humiliation ou d’exploitation finissent par créer un cli­mat de soup­çon qui affecte toutes les rela­tions, et qui se trans­met de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Certains alors ne peuvent plus y vivre et sont prêts à tout cas­ser.
Mais il n’est même pas néces­saire de par­ler ici de ter­ro­ristes ou de dic­ta­teurs qui attisent la colère de tout un peuple. À beau­coup plus petite échelle nous remar­quons par­fois com­ment notre entou­rage peut être pol­lué par de vieux res­sen­ti­ments, des ran­cœurs recuites, des dési­rs de ven­geance latents, pro­vo­qués par des expé­riences de men­songe, de mépris ou d’indifférence. Tant dans nos rela­tions inter­per­son­nelles que dans nos com­mu­nau­tés il peut y avoir de telles situa­tions qui entravent la vie plei­ne­ment heu­reuse, qui bloquent cer­tains contacts et abou­tissent fina­le­ment à la rési­gna­tion, sinon à un cer­tain cynisme. Comment alors assai­nir ce cli­mat qui nous para­lyse ?

C’est ici que l’évangile d’aujourd’hui peut nous aider. Jésus nous y invite à res­ter dans le mou­ve­ment, le mou­ve­ment qui tra­verse tout l’Évangile.
« Aimez-vous les uns les autres, — comme je vous ai aimés. »
« Vous avez reçu gra­tui­te­ment, — don­nez gra­tui­te­ment. »
« Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié, — comme moi j’ai eu pitié ? »
« Pardonne-nous nos offenses, — comme nous par­don­nons… »

Dans le cas où il n’y a pas de réci­pro­ci­té dans le par­don, le plus grand risque que nous cour­rons est pré­ci­sé­ment de nous enfer­mer dans cette situa­tion blo­quée, déses­pé­rante. Or Jésus nous dit : res­tez dans le mou­ve­ment. Rappelez-vous que vous avez vous-mêmes été par­don­nés, et de plus encore. Oui, si nous sommes un peu lucides, nous savons que nous avons-nous-mêmes beau­coup à nous faire par­don­ner. Il ne s’agit pas de nous culpa­bi­li­ser, mais sim­ple­ment de mieux prendre conscience de notre dette : nous avons beau­coup reçu, — à com­men­cer par la vie reçue de nos parents ! Nous ne pour­rons jamais rendre autant que nous avons reçu : nous serons tou­jours en dette. Alors, au lieu de céder à une men­ta­li­té de plainte et de reven­di­ca­tion, parce que nous pen­sons que tout nous est dû, nous pou­vons déve­lop­per un cli­mat de bien­veillance et de gra­ti­tude. Notez : je ne dis pas qu’il faut tout tolé­rer benoi­te­ment, jus­ti­fier l’hypocrisie et excu­ser l’exploitation du faible. On sait avec quelle fer­me­té Jésus a dénon­cé tout cela. Mais ce qui importe est ce cli­mat rela­tion­nel por­té par un mou­ve­ment où nous savons que nous sommes les pre­miers à avoir besoin qu’on nous remette nos dettes et où nous ne com­men­çons pas par reven­di­quer la jus­tice la plus rigou­reuse pour assu­rer nos propres droits.
Et dans ce cli­mat dyna­mique les torts reçus et pour les­quels notre par­te­naire ne pense pas à nous à nous deman­der par­don, ces torts ne sont pas esca­mo­tés comme par enchan­te­ment. Les bles­sures demeurent, seule­ment elles peuvent désor­mais être situées dans un ensemble. Elles sont peut-être très graves, mais elles finissent par ne plus occu­per tout le champ de notre conscience et elles ne peuvent plus nous blo­quer dans le res­sen­ti­ment et la ran­cœur. Elles ne risquent plus de s’envenimer et de gâcher toute notre vie.
Mais cela n’est pos­sible que dans un cli­mat de prière. Car c’est la prière qui nous per­met de res­ter dans le mou­ve­ment. Les paroles de Jésus enten­dues aujourd’­hui suivent immé­dia­te­ment sa remarque enten­due dimanche pas­sé : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ». Car c’est dans la prière que nous pou­vons réa­li­ser com­bien Dieu nous aime et qu’il nous a aimés le pre­mier. Et nous décou­vrons alors que le par­don nous pré­cède et nous suit tou­jours.

Aussi dans la prière que le Seigneur nous a ensei­gnée, le ‘Notre Père’, la demande de par­don est une des quatre demandes essen­tielles. Nous avons besoin de par­don, comme nous avons besoin de pain et de liber­té, vis-à-vis du mal. Fondamentalement le Père par­donne le pre­mier, comme cela appa­rait clai­re­ment dans la para­bole, mais ensuite, dans le ‘Notre Père’, nous sommes aus­si appe­lés à prendre l’initiative de don­ner le par­don et de le rece­voir : « pardonne-nous comme nous par­don­nons ».
Je me suis deman­dé, en pré­pa­rant cette homé­lie, com­ment mettre ensemble ces ini­tia­tives, celle du Père (dans la para­bole) et la nôtre (dans le ‘Notre Père’). N’est-ce pas un peu contra­dic­toire ? En médi­tant plus lon­gue­ment, j’ai mieux com­pris qu’en vivant selon l’Évangile nous bai­gnons dans un cli­mat d’amour réci­proque. Nous por­tons les far­deaux les uns des autres. Nous ne nous deman­dons plus qui donne et qui reçoit, qui perd et qui gagne à ce mar­ché. Jésus sait que nous avons constam­ment besoin d’être par­don­nés et que nous sommes mis en demeure de par­don­ner à notre tour, tout au long du jour, et « jusqu’à 70 x 7 x ». Il nous invite à construire une vie tout entière por­tée par le par­don mutuel et la gra­ti­tude réci­proque. Mais alors, dans ce cli­mat d’humble com­pli­ci­té, nous pou­vons vrai­ment « vaincre le mal par le bien ». Et nous pou­vons libé­rer notre cœur de la peur. Parce que nous décou­vrons que, mys­té­rieu­se­ment, cette volon­té de par­don­ner existe fina­le­ment « au fond du cœur » de cha­cun des humains.
Oui, le par­don est dif­fi­cile, il est le paroxysme du don, mais nous en sommes capable et nous sommes même invi­tés à le réveiller au besoin autour de nous dans des situa­tions dif­fi­ciles. Oui, mes sœurs, mes frères, dans ce monde de vio­lence et d’exclusions, à notre place, modeste, signi­fi­ca­tive, — indis­pen­sable, — nous pou­vons être les témoins de la beau­té du par­don. Nous pou­vons être des « ouvriers de la paix et des bâtis­seurs d’amour ».

En sui­vant l’évangile de St Matthieu, dans la suite de dimanche pas­sé, il est encore ques­tion aujourd’­hui de la vie entre fr et sr, de l’accueil, du par­don mutuel. Je pense ici à ce qui est dit un peu plus haut dans ce même évan­gile : « Quand tu portes ton offrande à l’autel, (ce que nous fai­sons en ce moment) si tu te sou­viens………… » N.B. ….. ton frère : Il ne s’agit pas de ma culpa­bi­li­té, Jésus ne dit pas que je devrais d’abord faire mon confi­teor, pour me pré­sen­ter les mains pures dev le Seigneur, mais il se pré­oc­cupe du cli­mat d’entente entre ffr….. Dans notre assem­blée qui veut prier, c’est la 1ère chose qui importe en ce moment. Quand donc nous nous tour­nons vers la croix, pen­sons à tous nos ffr et sr, ici ras­sem­blés, à tous ceux aux­quels nous sommes liés d’une façon ou d’une autre, bonne ou mau­vaise, et pré­sen­tons à Dieu notre désir d’aimer…

Nous avons ren­du grâce au Seigneur, autant que nous le pou­vons, et main­te­nant nous vou­lons par­ta­ger cette grâce reçue.
Nous com­men­çons donc par prier comme le Seigneur Jésus nous l’a ensei­gné, en offrant du fond du cœur le par­don les uns aux autres. Alors nous pour­rons aus­si par­ta­ger le pain, la pré­sence de Dieu qui nous aime.

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