4ème dimanche du Carême B

DONNER SA VIE

4ème dimanche du Carême B

(Jn 3, 14–21)

Les parents qui ont engen­dré des fils et des filles savent bien ce que signi­fie ‘don­ner la vie’. Mais ce pri­vi­lège est par­ta­gé avec bien d’autres per­sonnes, en bien d’autres domaines. Parce que le don et la vie sont tou­jours liés. Pas de vie sans don ; pas de don qui ne soit un sur­croît de vie, à tous les niveaux. Dans l’évangile de ce dimanche ces mots ‘vie’ et ‘don’ reviennent plu­sieurs fois, et il y est sur­tout ques­tion de ce que l’on peut appe­ler le ‘don ori­gi­nel’ : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a don­né son Fils unique ».
En ce temps de pré­pa­ra­tion à Pâques, nous sommes invi­tés à médi­ter sur ce don qui est le cœur du mys­tère pas­cal. Nous célé­brons en effet la façon dont Jésus, à son tour, a don­né sa vie, et nous a « aimé jusqu’au bout ». En par­ta­geant le pain et en dis­tri­buant le vin, il s’est don­né lui-même sans réserve, et jusqu’à don­ner son der­nier souffle, sur la croix. Comme le dit encore saint Jean, c’est ain­si qu’il nous a don­né l’Esprit, créa­teur de toute vie.

Quand nous lisons les évan­giles, nous pou­vons voir com­bien Jésus est habi­té par la géné­ro­si­té de son Père qui le donne au monde, « qui fait lever son soleil sur les méchants et les bons, et tom­ber la pluie sur les justes et les injustes ». Il est por­té par la ‘bien­veillance’ de son Père qui « lui a tout remis ». Et il désire com­mu­ni­quer cette misé­ri­corde, ce ‘feu’ qu’il porte. À la Samaritaine qu’il ren­contre il laisse échap­per : « Ah ! si tu connais­sais le don de Dieu ! »
Il veut sur­tout que ceux que le Père lui a « don­nés » (Jn 17,2) conti­nuent ce mou­ve­ment. Et c’est ici, mes frères, mes sœurs que nous sommes direc­te­ment impli­qués ! Car la vie doit se pro­pa­ger, se trans­mettre. Jésus nous a été don­né par le Père, et, à son tour, il a « don­né sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude ». Mais c’est main­te­nant à notre tour de reprendre et de conti­nuer ce mou­ve­ment que tout l’évangile nous pro­pose : « Vous avez reçu gra­tui­te­ment, don­nez gra­tui­te­ment. » « Faites aux autres ce que vous vou­lez qu’on vous fasse. » Nous avons été par­don­nés : c’est pour par­don­ner à notre tour. Oui, ce que nous avons reçu doit être trans­mis à d’autres, comme quand Jésus confiait aux dis­ciples les pains mul­ti­pliés pour qu’ils les dis­tri­buent autour d’eux, de proche en proche. Il nous donne le pain de chaque jour, en réponse à notre prière, mais si nous ne le par­ta­geons pas, il se dégrade, comme l’avaient vu les Israélites qui avaient vou­lu accu­mu­ler de la manne.

De fait, nous sommes tou­jours ten­tés de rete­nir pour nous ce que nous avons et d’arrêter le mou­ve­ment. Nous vou­lons bien don­ner, mais c’est avec l’espoir d’en rece­voir quelque chose en retour, ne fût-ce que la recon­nais­sance, le mérite : ‘donnant-donnant’. Or, dit Jésus, « si vous prê­tez à ceux dont vous espé­rez qu’ils vous rendent, (…) même les pécheurs font ain­si » ! (Lc 6,34) D’ailleurs ce n’est même plus un don, c’est un négoce. C’est bien, le négoce ; le com­merce, est néces­saire, mais le don que Jésus nous demande est encore autre chose ; il est tou­jours incon­di­tion­nel. Et « que votre main gauche ignore ce que donne votre main droite. »
Rassurez-vous : je ne suis pas occu­pé à vous faire un ser­mon de cha­ri­té, pour vous invi­ter à don­ner plus géné­reu­se­ment votre obole au ‘Carême de Partage’. Oui, tant mieux si vous l’entendez comme ça. Mais l’appel de l’évangile est encore plus géné­ral. Jésus dit : « Qui perd sa vie, la sau­ve­ra ; qui cherche à la gar­der, la per­dra. ». Cela signi­fie : il faut consen­tir à ne pas gagner à ce mar­ché de la vie, il faut même accep­ter de perdre, quand nous nous enga­geons à aimer jusqu’au bout. À Pâques nous célé­brons la vie de Jésus, don­née, per­due, aban­don­née aux mains du Père, et ren­due, sau­vée, rayon­nante désor­mais. La litur­gie nous asso­cie à ce mou­ve­ment, pour qu’en célé­brant le mys­tère pas­cal, nous emprun­tions nous aus­si ce che­min, autant que nous le pou­vons. Comme dit encore l’évangile, c’est ain­si que nous pou­vons être sau­vés, sau­vés d’une vie qui autre­ment reste inaccomplie.
Mais cela dépasse nos forces et nous devons recon­naitre que n’arrivons pas à ce niveau. Alors nous levons les yeux, et nous regar­dons Celui qui peut nous sau­ver. Il est éle­vé, comme le ser­pent de bronze dans le désert, comme le Seigneur en croix. Il nous l’a pro­mis : éle­vé de terre, il nous attire à lui, et il pré­cise encore que c’est ain­si qu’il nous sauve.

Mais vous vous deman­dez : qu’est-ce que ‘être sau­vé’ ? Le salut n’est évi­dem­ment pas seule­ment la vie après la mort. Celle-là nous la confions entiè­re­ment à Dieu. Mais, en sui­vant Jésus dans notre vie quo­ti­dienne, ici-bas, nous pou­vons déjà accé­der à une vie plus accom­plie. Le salut n’est pas un refuge, un ‘sauve qui peut !’, une échap­pa­toire. Le salut, c’est la san­té, c’est un accès, comme dit saint Paul, et même un abou­tis­se­ment et un accom­plis­se­ment. C’est en ce sens que le Seigneur est notre Sauveur : il ne nous épargne pas les dif­fi­cul­tés de notre condi­tion, mais il nous per­met d’accéder à un plus grand amour. Oui, le salut, ici-bas, c’est une vie accom­plie dans l’amour, avec son aide. Comme il dit : « Il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ceux qu’on aime ». Car en défi­ni­tive, nous ne pou­vons rien don­ner d’autre que notre vie, Et je ne parle pas ici de cir­cons­tances par­ti­cu­lières, par­ti­cu­liè­re­ment exi­geantes, mais de notre vie quo­ti­dienne, toute simple. Vraiment don­née, chaque jour, elle est source de vie nouvelle.
Et dans la mesure où nous nous enga­geons sur ce che­min, nous connais­sons la joie. C’est aujourd’­hui le dimanche « Laetare » Réjouissez-vous ! À la mi-Carême, il a un moment où l’on rap­pelle aux fidèles un peu fati­gués que ce temps nous conduit à la joie de Pâques. C’est la joie de décou­vrir que nous n’avons, effec­ti­ve­ment, rien à don­ner, mais que nous rece­vons tout gra­tui­te­ment, tout ce qu’il nous faut pour aimer ce Dieu, notre Père, « qui a tant aimé le monde et don­né son Fils unique », — tout ce qu’il nous faut pour répandre à notre tour dans ce monde un peu de cet amour originel.

Fr. Pierre

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