VIVRE ET MOURIR POUR CEUX QUON AIME

Vivre et Mourir Pour Ceux Qu’on Aime

6ème dimanche de Pâques B

Dimanche 9 mai 2021

Ac 10, Jn 15

Les lec­tures de ce dimanche sont assez dis­pa­rates. Il ne semble pas facile de les mettre ensemble. Et pour­tant, en les médi­tant plus atten­ti­ve­ment, nous ver­rons qu’elles sont com­plé­men­taires. Il ne faut sur­tout pas les sépa­rer, parce que le mes­sage qu’elles nous trans­mettent pour aujourd’­hui est à la join­ture des trois.

Le dis­cours de Jésus après le lave­ment des pieds, dans l’évangile selon saint Jean, que nous lisons pen­dant tout ce temps pas­cal, est par­mi les plus beaux textes de toute notre tra­di­tion, et même de toutes les tra­di­tions reli­gieuses : « Je ne vous appelle plus ser­vi­teurs, je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai enten­du de mon Père, je vous l’ai fait connaître… » Au cœur de la Révélation, il y a pour nous cette assu­rance que, grâce au Seigneur Jésus, notre rela­tion à Dieu est appe­lée à deve­nir la plus intime et la plus féconde. Notre prière, toute notre vie, est constam­ment nour­rie par cette cer­ti­tude bien­heu­reuse. Et la pre­mière lettre de saint Jean ren­force encore l’évangile en affir­mant que « celui qui aime est né de Dieu ».

Le contraste est grand avec le Livre des Actes des Apôtres dont nous fai­sons aus­si la lec­ture conti­nue pen­dant ce temps de Pâques. Nous sommes arri­vés au cha­pitre 10 qui raconte un tour­nant dans l’histoire, avec le début de l’annonce de l’évangile aux païens. Il n’est plus seule­ment ques­tion de ren­con­trer des amis, mais des étran­gers, sinon même des enne­mis du peuple. Mais ce contraste fait par­tie de la Révélation por­tée par l’ensemble du Nouveau Testament. Cette ouver­ture aux autres que les juifs est éga­le­ment déci­sive et cen­trale pour le chris­tia­nisme. Le mes­sage de Jésus est en effet plus neuf qu’il n’y parait à pre­mière vue. Il sem­blait que ce Rabbi de Nazareth avait ini­tié un mou­ve­ment spi­ri­tuel au sein du judaïsme, un mou­ve­ment par­mi d’autres, comme celui des Esséniens ou de Jean-Baptiste. Mais il est vite appa­ru que c’était un vin nou­veau, comme cer­tains pro­phètes l’avaient d’ailleurs pres­sen­ti. Et ce vin nou­veau a fini par faire écla­ter les vieilles outres. C’est ce que raconte ce cha­pitre 10 des Actes. La reli­gion juive, éta­blie sur la Loi de Moïse était deve­nue la reli­gion d’un peuple sépa­ré, et elle exi­geait une appar­te­nance exclu­sive. C’est là une ten­dance de toute reli­gion, (presque toute). Mais le chris­tia­nisme est pré­ci­sé­ment « la reli­gion de la sor­tie de la religion ».

Voyons com­ment.

Reve­nons pour cela à l’évangile de Jean. À la fin de ce texte, Jésus pré­cise : « … Je vous ai choi­si et éta­blis, pour que vous alliez et que vous por­tiez du fruit… » Les dis­ciples ne sont pas choi­sis pour for­mer un petit groupe d’amis pri­vi­lé­giés qui vivraient en par­faite entente. Ils sont choi­sis pour aller, pour por­ter à d’autres encore la Bonne Nouvelle de cette mer­veilleuse proxi­mi­té de Dieu. Or il semble qu’au début les dis­ciples avaient mal­gré tout cru qu’ils for­maient un groupe d’élus de Dieu, sépa­rés désor­mais des autres, pour for­mer une com­mu­nau­té par­faite, exclu­sive. Aux pre­miers cha­pitres du Livre des Actes on nous décrit en effet une com­mu­nau­té de fidèles exem­plaire : ils étaient una­nimes, ils priaient ensemble, dans la joie, et met­taient tout en com­mun ; il n’y avait pas de pauvres chez eux. — Mais uni­que­ment chez eux ! Ils ne se sou­ciaient pas des autres pauvres ! Cette belle com­mu­nau­té res­tait fer­mée, sinon oppo­sée aux autres habi­tants de Jérusalem. Ils « s’aimaient les uns les autres », mais sans se pré­oc­cu­per de ceux qui étaient vrai­ment autres. Le vin nou­veau bouillon­nait, mais n’avait pas encore fait écla­ter l’outre.

Plus tard cepen­dant, le Livre des Actes nous raconte com­ment cette com­mu­nau­té a fina­le­ment dû s’ouvrir, parce que ce dyna­misme d’ouverture est dans la nature même de l’évangile. Cela n’a pas été facile. L’apôtre Pierre lui-même était réti­cent et ne vou­lait pas enfreindre les pres­crip­tions ali­men­taires et sur­tout celles qui concernent la cir­con­ci­sion. Il était convain­cu, comme il le disait, que « c’est un crime pour un Juif d’avoir des rela­tions sui­vies avec un étran­ger ». Mais ensuite il a ajou­té : « Dieu m’a fait com­prendre… » Il est allé chez le cen­tu­rion Corneille, et, comme dit encore le texte : « il entra » dans sa mai­son. Ce pas pour fran­chir le seuil de la mai­son a été décisif.

Dès lors l’appel du Christ a pu être adres­sé « à toutes les nations, au monde entier », comme dit l’évangile. En effet, Pierre a alors accep­té d’entrer dans un autre uni­vers. Il s’est ris­qué chez un étran­ger en rece­vant son hos­pi­ta­li­té. L’hospitalité est encore une démarche assez facile, quand il s’agit de rece­voir quelqu’un chez soi, parce qu’on reste chez soi. Par contre l’autre face de l’hospitalité qui consiste à accep­ter d’entrer chez un étran­ger, est beau­coup plus dif­fi­cile, car elle sup­pose qu’on accepte de perdre ses repères, qu’on accepte d’être en quelque sorte à la mer­ci de l’hôte. Mais c’est bien à cela que nous sommes appelés.

Oui, mes sœurs, mes frères, pour suivre le Christ, nous devons pou­voir sor­tir de notre uni­vers clos. Si nous nous lais­sons por­ter par le mes­sage de l’évangile, si nous nous lais­sons enva­hir par l’Esprit de Jésus, nous ne pou­vons pas ne pas nous lais­ser ouvrir à cette hos­pi­ta­li­té réci­proque et sacrée. Car la démarche de l’apôtre Pierre racon­tée au Livre des Actes n’est pas seule­ment un fait his­to­rique. Nous pou­vons la refaire à notre tour, dans notre monde concret. Le Seigneur habite certes notre cœur, au plus intime de nous-mêmes, mais il nous attend aus­si chez ceux que nous ren­con­trons. Or, pour réa­li­ser cette ouver­ture, il ne s’agit pas tant de nous ouvrir à d’autres reli­gions ou men­ta­li­tés, mais sur­tout d’accueillir plei­ne­ment les autres, chaque jour, dans notre famille, notre com­mu­nau­té…. Il s’agit plus pré­ci­sé­ment d’accueillir la part étran­gère des per­sonnes qui nous sont proches. Et, comme pour l’apôtre Pierre, ce n’est pas tou­jours facile ! Oui, il faut « nous aimer les uns les autres », mais pré­ci­sé­ment en aimant l’autre, ce qui est vrai­ment autre, unique, irré­duc­tible chez mon frère, ma sœur, — ce qui est peut-être irri­tant, étrange, étran­ger, enne­mi… Nous pen­sons peut-être qu’il est plus res­pec­tueux de ne voir chez nos proches que ce qui est beau, ce qui nous convient, en pas­sant sous silence tant les traits désa­gréables que les torts, — car il y en a tou­jours. Or le vrai amour com­porte tou­jours du par­don, c’est à dire un accueil de ce qui nous est dif­fi­cile d’aimer.

Dans mon ancien mis­sel, on lisait dans l’évangile de ce jour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ses amis ». Mais Jésus lui-même a don­né sa vie pour ses enne­mis ! Il faut lire : « don­ner sa vie pour ceux qu’on aime », c’est à dire ceux qu’on a déci­dé d’aimer, quels qu’ils soient, et au jour le jour. C’est à cela que nous sommes appe­lés, quand nous accueillons l’évangile dans toute notre vie.

Fr. Pierre

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