Funérailles du Père Christian

Funérailles du Père Christian

1 Co 12, 3–7 ; Luc 12, 38–40

Chris­tian van Hoeck n’avait pas encore vingt ans, quand il est entré à l’abbaye de Saint-André, en 1950. Et il a pour­sui­vi sa vie monas­tique pen­dant plus de sep­tante ans, avec une égale fidé­li­té. C’est pour­quoi il était « prêt quand le Seigneur est venu », et il est « heu­reux main­te­nant, ce ser­vi­teur que le Maître à son arri­vée a trou­vé en train de veiller ». Oui, l’image évan­gé­lique du dis­ciple « en tenue de ser­vice et gar­dant sa lampe allu­mée » convient bien à notre frère Christian.

Pour les moines, — pour tous les chré­tiens, — le ‘ser­vice’ n’a pas cette conno­ta­tion de ser­vi­li­té et d’humiliation qu’on lui prête sou­vent, ni non plus celle de rou­tine pai­sible. Car nous nous sou­ve­nons que le Seigneur Christ lui-même est venu par­mi nous comme le ‘Serviteur de Dieu’ dont parle le pro­phète. Les évan­giles nous rap­portent qu’il a tou­jours veillé ain­si sur ses dis­ciples, jusqu’au der­nier jour où il a tenu à leur laver lui-même les pieds. À sa suite, le Père Christian a tenu à beau­coup ser­vir ses frères. Il a accep­té de nom­breuses charges au monas­tère et autour. Je garde même de lui l’image de la ‘mère au foyer’, parce qu’il avait tout par­ti­cu­liè­re­ment à cœur de rendre la vie quo­ti­dienne de ses frères confiante et heu­reuse. Nous nous sou­ve­nons aus­si de son rôle d’hôtelier. Je lui ai éga­le­ment deman­dé plu­sieurs années de suite de m’aider comme sous-prieur. Il exer­çait encore cette res­pon­sa­bi­li­té l’année pas­sée, à cette date.

Or nous savons qu’une des pre­mières carac­té­ris­tiques de l’amour, tel que saint Paul nous le décrit est que : « l’amour est patient, l’amour est ser­viable ». Inversement, on peut dire que le ser­vice est aus­si la mani­fes­ta­tion la plus concrète de l’amour. Tout au long d’une vie de moine, l’humble ser­vice est le témoi­gnage évident d’un grand amour.
Mais il me faut ajou­ter ici qu’une vie de ser­vice ne va pas sans un par­tage de la souf­france du ‘Serviteur souf­frant’ dont parle le même pro­phète Isaïe. Oui, le Père Christian a aus­si connu cet aspect si évident du ser­vice. Derrière le sou­rire confiant que l’on voit sur la pho­to, il cachait sou­vent une inquié­tude. Un fonc­tion­naire conscien­cieux peut res­ter impas­sible en toutes cir­cons­tances, mais pour le Père Christian le ser­vice n’était jamais une rou­tine pai­sible. Il était très sen­sible à tout ce qu’il vivait et ren­con­trait, et quand, dans sa charge, il devait affron­ter des dif­fi­cul­tés, il en était sou­vent angois­sé ; il n’en dor­mait plus. Toute sa vie il a connu la souf­france qu’exigeaient ses res­pon­sa­bi­li­tés. Il a ain­si pu véri­fier l’exigence de la vie monas­tique qui consiste, comme saint Benoît l’évoque dans sa Règle, de « par­ti­ci­per par la patience à la pas­sion du Christ ».

À pré­sent, mes chers frères et sœurs, nous sommes invi­tés à recueillir par­mi nous l’esprit de notre frère Christian. En effet, il ne suf­fit pas d’évoquer avec gra­ti­tude et admi­ra­tion tout ce qu’il a été. Il l’a été pour nous. À nous de conti­nuer. Ce sera cer­tai­ne­ment la meilleure façon de l’honorer. Ces jours-ci, depuis sa dis­pa­ri­tion, sa per­son­na­li­té nous a été plus pré­sente que jamais, et nous per­ce­vons qu’elle est aus­si un appel.

Nous voyons en par­ti­cu­lier com­bien sa pré­sence appor­tait du liant entre nous. Certains frères sont peut-être par­ti­cu­liè­re­ment brillants, mais pour qu’une com­mu­nau­té, une famille, soit vrai­ment unie, il faut que cer­tains de ses membres apportent aus­si cet esprit de com­mu­nion, en adou­cis­sant les angles, en met­tant un peu d’humour là où l’on se pre­nait trop au sérieux. Son ser­vice dans la com­mu­nau­té a tou­jours été celui d’un paci­fi­ca­teur. Si, durant de nom­breuses années, je lui ai deman­dé de m’aider comme sous-prieur, c’est parce que je savais qu’il était una­ni­me­ment recon­nu comme un fai­seur de lien.

Comme nous l’avons enten­du, il y a diver­si­té de dons, mais c’est le même Esprit saint qui les anime tous. Les dons, les cha­rismes, du Père Christian étaient aus­si variés, mais je retiens sur­tout sa capa­ci­té de voir en cha­cun de nous ce qui était le plus pré­cieux, sans trop s’arrêter sur les aspects plus revêches. C’est ain­si qu’il était un si bon fai­seur de lien, et un bâtis­seur de paix entre nous, même si c’était aus­si par­fois au prix de sa propre paix, quand l’angoisse le pre­nait devant le trouble autour de lui. Recevons en tout cas ce don pré­cieux qu’il nous trans­met, pour le faire fruc­ti­fier par­mi nous ! Maintenant qu’il n’est plus par­mi nous, nous devons prendre le relais, et conti­nuer, cha­cun à sa place, à répandre autour de nous la dou­ceur et la paix.

Mais reve­nons encore une fois à l’évangile que nous avons enten­du. Il n’est pas seule­ment un appel au ser­vice ; il est aus­si la révé­la­tion d’une ini­tia­tive éton­nante de Jésus. « Il pren­dra la tenue de ser­vice, fera pas­ser à table ses ser­vi­teurs et les ser­vi­ra cha­cun à son tour. » Tout au long de sa vie de prêtre, le Père Christian a célé­bré le par­tage du pain à la table du Seigneur, et il a invi­té ses frères et parois­siens à y com­mu­nier. (Il a ain­si sou­vent uti­li­sé pour la messe le calice que sa famille lui avait offert lors de son ordi­na­tion, en 1958. Et c’est encore celui que je vais uti­li­ser.) Il a ain­si très sou­vent ser­vi le Seigneur à la table eucha­ris­tique. Mais nous savons qu’aujourd’hui, au terme de sa longue vie, les rôles sont inver­sés, et il voit main­te­nant son Seigneur qui l’invite à sa table et c’est lui, le Maître, qui passe pour le servir.

Fr Pierre

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