L’hospitalité, à la source de l’amour

L’HOSPITALITÉ, À LA SOURCE DE L’AMOUR

15ème dimanche B (2021)

Mc 6, 7–13

Au pre­mier abord, cette his­toire des dis­ciples envoyés en mis­sion nous semble bien étrange, sinon tout à fait archaïque : quel rap­port cela peut-il avoir avec les exi­gences de l’évangélisation aujourd’­hui ? Quel sens cela a‑t-il d’insister sur le manque d’équipement : « pas de pain, pas de sac, pas de pièces de mon­naie dans la cein­ture, (…) pas de tunique de rechange… » ? Pourquoi envoyer des mis­sion­naires aus­si dému­nis de moyens ? C’est comme si on deman­dait à un alpi­niste d’escalader une paroi en le pri­vant de corde et de pio­let. Ne faudrait-il pas plu­tôt com­men­cer par s’assurer que les envoyés soient bien équi­pés pour leur tâche dif­fi­cile, sur­tout aujourd’­hui ? Nous devons mettre à pro­fit toutes les nou­velle tech­niques audio-visuelles, pour per­mettre à la Parole de don­ner toute sa force…
Eh bien, mes frères, mes sœurs, je crois, au contraire, que l’envoi en mis­sion que l’évangile de Marc nous décrit convient tout par­ti­cu­liè­re­ment bien à notre temps.

Tâchons d’entendre ce texte de la façon la plus directe. Si les envoyés n’ont même pas de pain pour la route, s’ils ne sont même pas capables de sur­vivre seuls plus d’un jour, ils seront bien obli­gés de deman­der l’hospitalité. C’est donc ain­si, comme deman­deurs, comme deman­deurs d’asile, que Jésus leur pro­pose d’aller. Pourquoi ? Parce que, avant de ‘don­ner gra­tui­te­ment’, il faut avoir fait l’expérience d’avoir ‘reçu gra­tui­te­ment’ de nos hôtes. Avant de les com­bler de nos richesses, il faut leur avoir fait l’honneur de leur deman­der ce qu’ils peuvent nous donner.
Bien sûr, nous les dis­ciples du Christ, nous avons tant à appor­ter, nous dési­rons par­ta­ger, don­ner, au besoin, toutes nos richesses cultu­relles, maté­rielles. Et Dieu sait com­bien c’est néces­saire, en cer­taines par­ties du monde, et même par­fois tout près de nous. Nous sommes appe­lés à témoi­gner ain­si de l’évangile, par notre géné­ro­si­té. Bien sûr. Mais Jésus nous rap­pelle ici que, si nous vou­lons vrai­ment res­pec­ter les per­sonnes que nous ren­con­trons, nous devons com­men­cer par les accueillir, et, mieux encore, par leur deman­der de nous accueillir, et rece­voir d’elles.
D’ailleurs c’est bien ain­si que Jésus lui-même a vécu et ensei­gné. Il deman­dait l’hospitalité à Pierre, à Mathieu, à Lazare, à Simon, à Zachée. À la Samaritaine, il com­mence par deman­der : « Donne-moi à boire ». Il demande constam­ment à être reçu chez les siens, au risque de ne pas tou­jours être bien reçu, — on l’a vu récem­ment, — et de n’avoir par­fois pas une pierre où repo­ser la tête…
Pour témoi­gner de l’Évangile, il demande donc à ses dis­ciples de com­men­cer par se mettre dans une atti­tude d’humilité. Car celui qui pos­sède une richesse, une com­pé­tence, des rela­tions ou même la Vérité, sur­plombe, en quelque sorte, son inter­lo­cu­teur et fausse dès le début la rela­tion. Pour se pré­sen­ter au nom de Jésus, les envoyés doivent donc d’abord deman­der hum­ble­ment d’être reçus, non pas comme des bien­fai­teurs, mais comme des hôtes, des deman­deurs d’asile. Quand alors, comme dit encore l’évangile, les dis­ciples auront « trou­vé, dans une mai­son, l’hospitalité » dont ils ont besoin, ils pour­ront effec­ti­ve­ment annon­cer le Dieu de Jésus-Christ, un ‘Dieu qui a besoin des hommes’.

Mes sœurs, mes frères, cette façon de témoi­gner de l’évangile est à la por­tée de cha­cun, cha­cune de nous. Nous pou­vons le véri­fier dans notre vie quo­ti­dienne. Nous ne sommes que rare­ment dans une situa­tion où nous pou­vons annon­cer expli­ci­te­ment l’Évangile, mais nous pou­vons tou­jours en témoi­gner ain­si, taci­te­ment, et je dirais savou­reu­se­ment, en étant le sel de la terre ou le levain dans la pâte. Par notre façon de deman­der d’être reçu, et de com­men­cer par écou­ter nous pou­vons en effet appor­ter beau­coup de paix, de cou­rage et, sou­vent même, de lumière. Les parents et les édu­ca­teurs savent com­bien il est impor­tant de prendre le temps pour écou­ter, avant d’éventuellement don­ner un conseil. On lit dans les Actes des Apôtres que Jésus aurait dit un jour qu’« il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », mais, lors d’une pre­mière ren­contre, c’est la démarche inverse qui importe : il y a alors plus d’urgence à rece­voir que de don­ner. C’est bien de don­ner géné­reu­se­ment, mais il est par­fois plus dif­fi­cile, et aus­si plus impor­tant, de sim­ple­ment rece­voir. Et je c’est pour­quoi cet appel de l’évangile est tel­le­ment d’actualité. Nous sommes tous invi­tés à vivre de cette façon la mis­sion. La ‘mis­sion’ n’est pas que pour les mis­sion­naires, comme si tous les chré­tiens n’étaient pas concer­nés ! D’ailleurs il n’y a plus de mis­sion­naires, — et nous le sommes tous, désor­mais. Tous les chré­tiens sont res­pon­sables de la Bonne Nouvelle que Jésus leur a confiée, quand, par exemple, il dit ; « Vous êtes la lumière du monde… que votre lumière brille aux yeux des hommes… ». Et, en finale de l’évangile :« Allez par le monde entier pro­cla­mer l’Évangile à toute la créa­tion ».

Pour reve­nir encore une fois au texte de l’évangile de ce jour, nous pou­vons consta­ter qu’il nous rap­pelle sim­ple­ment une évi­dence qui est au cœur de toute rela­tion, et dont nous fai­sons l’expérience dans l’amour : oui, quand nous aimons, nous entrons dans la dépen­dance de la per­sonne aimée. En deman­dant à ses dis­ciples de com­men­cer par deman­der l’hospitalité, et donc de se mettre sous la dépen­dance de leurs hôtes, Jésus indique que l’évangélisation est une invi­ta­tion à res­pec­ter le che­min de l’amour : aimer et se décou­vrir dépen­dant, ou, en retour, en se recon­nais­sant dépen­dant, sus­ci­ter l’amour.

Mes frères, mes sœurs, c’est à cela que nous sommes appe­lés, c’est pour cela que nous sommes envoyés. Notre mis­sion de chré­tien est bien d’annoncer l’amour gra­tuit de notre Père des cieux. Et cet amour ne tombe pas du ciel ; il est enfoui dans le cœur de tout homme créé à son image. A nous de le réveiller en nous pré­sen­tant dému­nis, au plus vrai de nous-mêmes, et en fai­sant confiance à la bon­té des humains, plus pro­fonde que tous les égoïsmes, les cal­culs et les indif­fé­rences mon­dia­li­sées. C’est ain­si que nous pou­vons répandre la lumière et la saveur de l’Évangile.
En nous ras­sem­blant pour célé­brer le repas du Seigneur, nous appre­nons de lui à com­men­cer ain­si à nous accueillir les uns les autres. Oui, comme le deman­dait saint Paul aux Romains : « Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis, pour la gloire de Dieu ». (Rm 15, 7)

« L’avenir de la mis­sion uni­ver­selle de l’Église dépend de son apti­tude à faci­li­ter une culture de la ren­contre et du dia­logue avec tous ceux qui veulent huma­ni­ser la socié­té moderne et refusent la mar­gi­na­li­sa­tion de la reli­gion de la sphère publique*. »

Mgr. De Kesel : ‘Foi et Religion dans une socié­té moderne.

Frère Pierre

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