Conférence du Samedi Saint

Conférence du Samedi Saint

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Le jour le plus silen­cieux de l’année. Il ne se passe rien. Jour ali­tur­gique. Pas de cloches, pas d’eucharistie. Le sab­bat des sab­bats. Que dire ? Que faire ? Que pen­ser, un tel jour ?

Jésus est dans la tombe. Le tom­beau est scel­lé. « Le fils de homme dans le sein de la terre, comme Jonas dans la ventre de la baleine », une image qu’on trouve sur les lèvres de Jésus en Matthieu.
Invitation au plus grand silence.

Après la mort de quelqu’un de cher on est plon­gé dans le deuil. S’ouvre à nous le livre de la mémoire, désor­mais écrit jusqu’à la der­nière page. On peut tout relire dans tous les sens, du début jusqu’à la fin ou inver­se­ment de la fin jusqu’au début.

Il s’agit de la qua­trième retraite de Jésus.
La pre­mière eût lieu au désert, tout de suite après le bap­tême. La retraite fon­da­men­tale, le confron­tant à tout l’homme, et à son iden­ti­té pro­fonde : « Si tu es fils de Dieu ». Il expé­ri­mente l’Esprit qui lui donne d’être plei­ne­ment lui-même et le libère de tout ce qui peut le ten­ter au plan de l’avoir, du pou­voir et du savoir. Il en sort en force : l’annonce du Règne de Dieu, les exor­cismes et guérisons…

La deuxième retraite, suite à l’échec galiléen.
Les foules connaissent un engoue­ment à son égard mais ne com­prennent pas l’essentiel, elles veulent faire de lui leur roi ; les gens reli­gieux le cri­tiquent, le tiennent à l’écart, la famille le consi­dère comme deve­nu fou. Les scribes venus de Jérusalem l’estiment pos­sé­dé par le prince des démons. Il se retire dans la mon­tagne du Nord, vers le Liban, la région de Tyr et de Sidon. C’est le moment de la Transfiguration. Nouvelle expé­rience de l’Esprit. Nouveau lan­gage. Les para­boles. Nouvelle liber­té, davan­tage para­doxale. Il faut se perdre pour se sauver.
La troi­sième retraite : regar­dant en face la vio­lence et la pos­sible mort qui l’attend. Au-delà du Jourdain. Puis il y va, réso­lu­ment. Liberté en face de la mort. C’est ce que nous avons consi­dé­ré avant-hier.
Quatrième retraite : le tom­beau et la des­cente aux enfers

À la veille du sab­bat, Jésus sera des­cen­du en hâte de la croix et dépo­sé dans un tom­beau tout proche. Dans ce tom­beau, Jésus vit sa qua­trième et der­nière ‘retraite’, la retraite défi­ni­tive qui ne sera sui­vie d’aucune autre. Cette étape ultime de sa vie, la litur­gie et la lec­tio ou médi­ta­tion des Écritures, mieux que tout autre moyen, nous per­mettent de la contem­pler et de nous l’approprier. Les deux nous donnent conjoin­te­ment accès à ce qui se passe en pro­fon­deur, d’abord en Jésus mais ensuite aus­si en nous, grâce à une constante inté­rio­ri­sa­tion. Celle-ci nous est dévoi­lée notam­ment aus­si dans la tra­di­tion monas­tique. Commençons par la litur­gie toute par­ti­cu­lière du Samedi Saint, le grand sab­bat de l’année litur­gique chrétienne.

Samedi Saint, ‘sabbat pour le Seigneur’

Chaque année, le Samedi Saint, l’Église médite ce mys­tère : le prince de la vie gisant dans le royaume de la mort. Silence devant le réa­lisme de la mort, l’impasse et l’impuissance de la vie.
Quel étrange sabbat…

Jésus nous a lais­sé plus d’une parole sur le sab­bat. Dans le silence, près du tom­beau, ses paroles res­sur­gissent comme d’elles-mêmes :
‘Le sab­bat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat.’
‘Le Fils de l’homme est sei­gneur, même du sabbat.’
‘Est-il per­mis le jour du sab­bat, de faire du bien, plu­tôt que de faire du mal, de sau­ver une vie plu­tôt que de la tuer ?’
‘Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf vient à tom­ber dans un puits, ne l’en tire­ra aus­si­tôt, même un jour de sabbat ?’

Toute médi­ta­tion sur le sab­bat, même celle à par­tir de ces quelques paroles de Jésus, est nour­rie par ce que disent les Écritures à pro­pos du pre­mier sab­bat : ‘Observe le jour du sab­bat … Tu te sou­vien­dras que tu as été en ser­vi­tude au pays d’Égypte et que le SEIGNEUR ton Dieu t’en a fait sor­tir d’une main forte et d’un bras éten­du…’ (Dt 5,12.15).
Le repos est là pour qu’on se sou­vienne com­ment Dieu est inter­ve­nu en sau­veur et com­ment cette inter­ven­tion dans le pas­sé sou­tient le présent.
Dès la pre­mière page de l’Écriture nous appre­nons ce que Dieu conti­nue à accom­plir le jour du sabbat :
 Il ‘achève l’œuvre qu’il a commencé.’
 Il ‘se repose’ (lit­té­ra­le­ment : il ‘sab­ba­tise’). Il « chôma ».
 Il ‘bénit’.
 Il ‘sanc­ti­fie’ ce jour (Gn 2,1–4).
En Ex 31,17 nous appre­nons encore un cin­quième verbe qui désigne une action du SEIGNEUR le jour du sab­bat : Il ‘reprend haleine’ ou il ‘reprend son souffle’ . Dans la tra­di­tion juive on par­le­ra du sab­bat comme du jour qui ‘donne un sup­plé­ment d’âme’ (André NÉHER, entre autre). En Ex 23,12 on peut lire que le jour du sab­bat les humains et les ani­maux peuvent ‘reprendre haleine’ en ce jour-là.
Le SEIGNEUR Dieu ne tirerait-t-il pas tout de suite de là ‘son fils qui tombe dans un puits, même un jour de sab­bat’ ? Aurait-il oublié, ne se souviendrait-il plus de ce qu’il a fait autre­fois à main forte et à bras éten­du pour Israël, son fils ? Cesserait-il d’ ‘ache­ver’, de ‘se repo­ser’ ou de lais­ser se repo­ser sa com­plai­sance, ou encore de conti­nuer à ‘bénir’ et à ‘sanc­ti­fier’ ou de per­mettre de ‘reprendre haleine’, pré­ci­sé­ment en ce sep­tième jour ou sabbat ?

Quel silence ne devons-nous pas nous impo­ser pour que nous puis­sions conti­nuer à entre­voir tout juste au-delà de notre impuis­sance la plus pro­fonde, la divine toute-puissance à l’œuvre dans ces cinq verbes de la Torah : ‘ache­ver’, ‘se repo­ser’, ‘bénir’, ‘sanc­ti­fier’ et ‘reprendre souffle’, en ce mémo­rable sab­bat où Jésus gît dans le tom­beau ? Quelle est mys­té­rieuse, cette parole de Jésus trans­mise par la tra­di­tion : le Fils de l’homme est ‘sei­gneur’, même du sab­bat ? L’humilité que com­porte cette ‘sei­gneu­rie’, va-t-elle jusqu’au point de sup­por­ter le silence de la mort ?
Lorsque ce qu’il y a de plus humble et de plus pauvre, si saint soit-il, se voit pié­ti­né par les hommes — ce qui est de fait arri­vé — cela pourrait-il échap­per à Dieu ? Ou Dieu peut-il res­ter en dehors de tout cela ?

Dans la mort jaillit une vie nouvelle

Dans saint Jean, la mort elle-même, en tant que der­nier acte de Jésus, semble être vivi­fiante. Jésus ne meurt pas comme s’il subis­sait la mort, mais comme s’il accom­plis­sait un acte ultime qui accom­plit et comble tout. Avec son der­nier sou­pir, il donne en même temps le prin­cipe d’une vie nou­velle. Du cadavre pen­du à la croix se dégage encore un lan­gage qui trans­met la vie : vou­lant véri­fier une der­nière fois le décès, le cen­tu­rion romain perce le côté de Jésus et aus­si­tôt jaillissent ‘du sang et de l’eau’. Du sang, en signe de la vie toute don­née jusqu’à la mort ; de l’eau, en signe d’une vie nou­velle, jaillis­sant de façon irré­sis­tible. N’avait-il pas annon­cé lui-même : ‘Des fleuves d’eau vive jailli­ront de son sein’ ? Ce qui doit s’entendre par le don de l’Esprit, pré­ci­se­ra l’évangéliste (voir Jn 7,37–39). Esprit, sang et eau, ‘et ces trois ne font qu’un’ (1 Jn 5,8). La mort du Fils semble conte­nir en soi une vie, oui, l’acte de mou­rir vient comme libé­rer cette vie et la révé­ler : ‘Ce qui était depuis le com­men­ce­ment, ce que nous avons enten­du, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contem­plé, ce que nos mains ont tou­ché du Verbe de vie — car la Vie s’est mani­fes­tée ! Nous vous l’annonçons… Oui, nous vous annon­çons la vie éter­nelle qui était auprès du Père !’ (1 Jn 1,1–4).

La vie qui apporte le salut dans le royaume de la mort

La pre­mière épître de Pierre parle expli­ci­te­ment d’une des­cente aux enfers : « Il s’en alla même prê­cher aux esprits en pri­son, à ceux qui jadis avaient refu­sé de croire lorsque tem­po­ri­sait la lon­ga­ni­mi­té de Dieu, aux jours où Noé construi­sit l’Arche… » « C’est pour cela, en effet, que même aux morts a été annon­cée la bonne nou­velle… » (3,19s. ; 4,6 ; cf. Ep 4,9 : « Celui qui est mon­té est aus­si celui qui est descendu…’ »)
La litur­gie byzan­tine appro­fon­di­ra de manière lyrique la dimen­sion mys­té­rieuse de la mort de Jésus et de sa mise au tom­beau, notam­ment dans la litur­gie du soir et de la nuit du Vendredi Saint et du Samedi Saint. Quelques cita­tions per­met­tront de s’en faire une idée.
Quand tu es des­cen­du dans la mort,
ô Vie immortelle,
tu as tué les enfers avec la gloire de ta divinité.
Et quand tu t’es rele­vé des régions infernales,
toutes les puis­sances célestes ont crié :
« Christ qui donnes la vie,
à toi la gloire, ô notre Dieu !»
Le Prince de la vie s’est volon­tai­re­ment sou­mis à la mort
pour offrir la vie à tous.’

Jésus emmène avec lui Adam, l’élevant ‘de gloire en gloire’ (voir 2 Cor 3,18).
En ce sab­bat tu séjournes dans le tombeau
pour renou­ve­ler tout la création,
pour appe­ler l’univers à une vie nouvelle ;
toi, mon sau­veur, tu recrées et renou­velles tout le cos­mos.’
La remon­tée des Enfers a été ico­no­gra­phi­que­ment inter­pré­tée dans la célèbre icône où Jésus écrase sous ses pieds les portes des enfers tan­dis qu’Adam et Ève (sou­vent aus­si Jean-Baptiste, David et Salomon, avec les trois jeunes gens de Daniel 3) sont tirés de l’abîme. Cette icône offre une repré­sen­ta­tion visuelle de ce que la litur­gie confesse et chante dans sa foi. Le Seigneur sai­sit Adam par le poi­gnet et, comme plu­sieurs com­men­taires l’interprètent, lui rend le pouls de la vie.

Le moine dans le tombeau
Dans ce qui pré­cède, nous évo­quons un uni­vers men­tal qui appa­raît com­mu­né­ment comme inac­ces­sible à la men­ta­li­té occi­den­tale. Mais nos idées occi­den­tales n’ont pas for­cé­ment le mono­pole de ce qui est sen­sé et com­pré­hen­sible sous le soleil, quoique nous l’oubliions trop sou­vent ! Pourtant nous sommes régu­liè­re­ment inter­ro­gés au sujet de la nature de cette ‘qua­trième retraite’, tant par la confron­ta­tion avec les mondes de la pen­sée non-occidentale que par nos propres déve­lop­pe­ments scientifiques.
Le monde monas­tique quant à lui, n’a jamais éprou­vé beau­coup de dif­fi­cul­tés face à cela. En par­tie, ceci est dû à ses racines égyp­tiennes. Longtemps avant la ren­contre avec la révé­la­tion judéo-chrétienne, l’Égypte a connu une image riche­ment déve­lop­pée de l’au-delà et du monde infer­nal. De plus, le réa­lisme consé­quent avec lequel les moines traitent la vie — et dès lors aus­si la mort — les a ame­nés à exa­mi­ner éga­le­ment cet aspect par­tiel­le­ment voi­lé de l’existence. Les paroles des Pères du désert sont far­cies d’allusions aux ‘tom­beaux’ et à ‘l’état cada­vé­rique’, depuis trois jours déjà (com­pa­rer à Lazare à Béthanie). Un tom­beau était consi­dé­ré comme un lieu de choix pour le séjour d’un moine, et la momie retrou­vée lui ser­vait d’oreiller ! Avec cou­rage il enga­geait le com­bat contre les esprits impurs et il lais­sait triom­pher le Christ sur la mort et les enfers. Car chaque tom­beau était une porte sur l’Hadès ou les enfers.
Certaines médi­ta­tions du boud­dhisme en Extrême-Orient invitent le moine ou l’ascète à se mettre devant l’esprit sa décom­po­si­tion pro­chaine et de la réa­li­ser froi­de­ment jusque dans les plus petits détails. Il en va de même par exemple d’abba Évagre dans le pre­mier apoph­tegme qui cir­cule sous son nom. Nous reco­pions ce texte, bel échan­tillon de médi­ta­tion gui­dée, datant du qua­trième siècle :

Un jour, abba Évagre disait : quand tu es assis dans ta cel­lule, concentre alors ta pen­sée, rapporte-toi au jour de ta mort, vois alors com­ment le corps se met à mou­rir, consi­dère son état pitoyable, représente-toi sa détresse, méprise la vani­té du monde pour tou­jours per­sé­vé­rer dans ton pro­jet de repos et ne pas faiblir.’

Rapporte-toi à pré­sent en esprit com­ment cela se passe dans le monde infer­nal, songe dans quelle situa­tion s’y trouvent les âmes, leur silence angois­sé, leurs sou­pirs les plus amers, leur grande crainte, leur ago­nie, leur attente ; puis leur peine conti­nuelle, leur tris­tesse sans limite de leur âme. Représente-toi alors devant ton esprit le jour de la résur­rec­tion où nous paraî­trons devant Dieu. Imagine-toi le siège du juge qui donne le fris­son et ins­pire la crainte. Porte ton atten­tion sur la honte qui est réser­vée aux pécheurs devant l’œil de Dieu, des anges, des archanges et de tous les hommes, cela veut dire les tor­tures, le feu éter­nel, les vers jamais morts, l’enfer, les ténèbres, les grin­ce­ments de dents, les cris d’angoisse et les tourments.’

Mais vois aus­si le bien réser­vé aux justes, leur contact fami­lier avec Dieu le Père, avec son Christ, les anges, les archanges et toute la suite des saints ; puis le Royaume des cieux, ses pré­sents, sa joie et sa jouissance.

Il vous faut gar­der les deux à l’esprit. Pleure alors la condam­na­tion des pécheurs, lamente-toi et aie peur que toi aus­si, tu y abou­tisses un jour peut-être. Mais réjouis-toi de ce qui est réser­vé aux justes. Hâte-toi de par­ta­ger la jouis­sance de ceux-ci mais reste écar­té de ceux-là. Efforce-toi de ne jamais oublier cette pen­sée, que tu sois dans ta cel­lule ou quelque part dehors, pour fuir ain­si toutes les pen­sées mau­vaises et pernicieuses.’

Dans sa Règle (chap. 4 et 7), saint Benoît aus­si exhorte le moine à pen­ser inces­sam­ment à sa mort et au juge­ment à venir ain­si qu’à diri­ger ses attentes sur ‘ce que Dieu a réser­vé à ceux qui L’aiment’ (voir 1 Cor 2,9).
Cette des­cente aux enfers n’est nulle part si for­te­ment inté­rio­ri­sée que dans la onzième homé­lie du Pseudo-Macaire, un auteur du qua­trième, cin­quième siècle. On y per­çoit incon­tes­ta­ble­ment l’influence de la litur­gie orien­tale. Nous don­nons la tra­duc­tion de quelques paragraphes :
‘Quand tu entends qu’en ce temps-là le Seigneur a déli­vré les âmes des enfers et des ténèbres, qu’il est des­cen­du aux enfers et a accom­pli une œuvre glo­rieuse, ne crois pas que toutes ces choses sont éloi­gnées de ton âme. En effet, l’homme peut lais­ser entrer le Malin et le rece­voir ; en effet, la mort tient les âmes d’Adam cap­tives et les pen­sées de l’âme sont enfer­mées dans les ténèbres. Quand tu entends par­ler de sépulcres, ne pense pas seule­ment à ceux qui se voient : ton cœur en effet, est un sépulcre et un tom­beau. De fait, quand le Prince du mal et ses anges s’y nichent, quand il y éta­blit des sen­tiers et des pas­sages, où peuvent cir­cu­ler les puis­sances de Satan dans ton intel­lect et dans tes pen­sées, n’es-tu pas en enfer, un tom­beau et un sépulcre ? N’es-tu pas alors un mort pour Dieu ? Car Satan y a frap­pé un argent sans valeur, il a jeté dans ton âme une semence amère, il y a intro­duit un vieux levain, une source boueuse y jaillit. Mais voi­ci que le Seigneur vient dans les âmes qui le cherchent, il pénètre au fond des enfers des cœurs et y ordonne à la Mort : « Rends-moi les âmes pri­son­nières qui me cherchent et que tu retiens de force ! » Il brise donc les lourdes pierres qui pèsent sur les âmes, il ouvre les sépulcres, il res­sus­cite celui qui était vrai­ment mort et conduit hors de la pri­son téné­breuse l’âme qui y était enfer­mée.’ (Onzième homé­lie, § 11) .

Tiens ton esprit en enfer et ne déses­père pas’
Une des réflexions les plus abys­sales léguées dans ce contexte monas­tique depuis saint Antoine le Grand jusqu’à nos jours, a pré­ci­sé­ment trait à cette ‘qua­trième retraite’. Saint Silouane, sta­retz russe au Mont Athos, a été cano­ni­sé par l’église grecque ortho­doxe, cin­quante ans après sa mort (+ 1938). Dans la der­nière phase de sa vie spi­ri­tuelle, il a enten­du l’antique parole d’Antoine : ‘Tiens ton esprit en enfer et ne déses­père pas !’
Au milieu de l’irrationalité totale de nos rela­tions humaines tor­dues — entre pauvres et riches, entre ceux qui ont du tra­vail et ceux qui en sont pri­vés, entre l’hémisphère nord et le sud, entre les femmes et les hommes, entre l’homme et la nature ou l’homme et la vie — il est essen­tiel qu’au moins quelques-uns suivent Jésus jusqu’au bout, y com­pris dans cette der­nière ‘qua­trième retraite’ : ‘Tiens ton esprit en enfer et ne déses­père pas.’ Alors que ces quelques-uns connaissent dans leur corps et en leur âme ‘l’enfer’, les ténèbres, la nuit inson­dable du non-sens et de la ten­dance des­truc­trice, c’est grâce à leur capa­ci­té de per­sé­vé­rance tran­quille et pleine d’espoir que le monde d’une infi­ni­té d’hommes et de femmes est béni de lumière et d’un espoir nouveau.
En réa­li­té, cette qua­trième retraite ne com­porte ni plus ni moins que la pleine prise de conscience de ce que le sacre­ment du bap­tême réa­lise dans notre exis­tence. Par l’immersion dans les eaux du bap­tême, le vieil homme est ‘ense­ve­li’ avec le Christ dans sa mort (voir Rm 6,1–6, lu durant la nuit pas­cale). Morts avec le Christ, nous sommes rem­plis de la vie triom­phante de sa résur­rec­tion. ‘Votre vie est désor­mais cachée avec le Christ en Dieu’ (Col 3,1–3, pro­cla­mé le dimanche de Pâques).

Au delà de la mort
Ce que nous pou­vions recon­naître lors des retraites pré­cé­dentes comme étant la nou­velle fécon­di­té dans la mani­fes­ta­tion de Jésus au monde, se voit irré­sis­ti­ble­ment ren­for­cé dans la qua­trième retraite. « Il est res­sus­ci­té ! » « Il n’est pas ici » ! « Dieu n’a pas lais­sé son ami voir la cor­rup­tion ! » « Le Seigneur est vrai­ment res­sus­ci­té : Il est appa­ru à Simon ! » « Son Fils, son bien-aimé, Il l’a exal­té, Il l’a fait asseoir à sa droite ». « Les hommes ont pu le reje­ter, Dieu l’a glo­ri­fié ! » Tout le Nouveau Testament résonne de telles expres­sions kéryg­ma­tiques qui sur tous les tons témoignent de ce que Dieu a fait. Car la résur­rec­tion est en pre­mier lieu un témoi­gnage de ce qu’a fait Dieu.
À côté de ces courts cris de jubi­la­tion et des confes­sions de foi que nous venons de men­tion­ner, il existe, comme témoi­gnage, encore deux autres modèles pour tra­duire l’expérience de Pâques
L’un parle d’un moment vision­naire : ‘Le Seigneur est appa­ru à Pierre’ (1 Co 15,5 ; Lc 24,34) ; l’autre témoigne d’une expé­rience col­lec­tive de l’Esprit qui leur est tom­bée des­sus, tel que l’événement de la Pentecôte à Jérusalem. Dans les deux jeux de lan­gage on retrouve une même struc­ture qui paraît essen­tielle : l’initiative et l’origine de ce qui est arri­vé — vision ou expé­rience de l’Esprit – sont per­çues comme venant de l’Autre. Voilà pour­quoi le terme ‘témoi­gnage’ s’applique à chaque décla­ra­tion conser­vée : per­sonne n’affirme avoir décou­vert ou dis­cer­né quelque chose par ses propres moyens, mais il ‘témoigne’ de ce qui lui a été com­mu­ni­qué de la part de Dieu. La recons­truc­tion stric­te­ment his­to­rique du film des évé­ne­ments après la mort de Jésus reste à tout prendre hypo­thé­tique. Toutefois, ce que chaque cher­cheur loyal se doit de recon­naître comme une don­née indé­niable et ce qui se trouve au centre de notre tra­di­tion de foi, est l’origine théo­lo­gique du témoi­gnage pas­cal. Des humains témoignent de ce que Dieu a fait en rela­tion à Jésus. La recons­truc­tion du com­ment, par quels inter­mé­diaires les pre­miers témoins ont su ce dont ils parlent, tout cela est secondaire.
Le Dieu dont il est ques­tion dans le lan­gage de la résur­rec­tion semble, tout bien consi­dé­ré, le même que le Dieu que Jésus avait prê­ché par sa pré­di­ca­tion et ses actions : un Dieu soli­daire avec les pauvres, les exclus, les mar­gi­naux, les tenus pour compte, les ‘pécheurs’. Marginalisé lui-même, pen­du au gibet comme ‘mau­dit’ par Dieu, selon la lettre même de la Torah (‘Maudit soit celui que est pen­du au bois du sup­plice’, voir Dt 21,23 et Gal 3,13), Jésus est, à son tour, inter­pel­lé par Dieu : ‘Mon fils, je te le dis, relève-toi et rentre à la mai­son !’ (cf Mc 2,11).
L’évangéliste Jean est pro­ba­ble­ment celui qui approche le plus près la pro­fon­deur de l’action divine, ne sépa­rant jamais la mort d’amour de Jésus de l’acte d’amour du Père qui a glo­ri­fié son Fils dans la résur­rec­tion. Pour Jean, ‘l’élévation’ sur la croix est déjà de façon inchoa­tive sa ‘glo­ri­fi­ca­tion’ auprès du Père et lorsque Jésus se mani­feste aux dis­ciples, le soir de Pâques, il se fait recon­naître en leur mon­trant les plaies de sa cru­ci­fixion. Jésus a glo­ri­fié le Père dans son amour jusqu’à la mort en croix et le Père a glo­ri­fié le Fils dès son élé­va­tion sur le pilo­ri de la honte. Le qua­trième évan­gé­liste contemple un seul et même acte à l’intérieur de la rela­tion Père-Fils et cet Acte est l’amour et la glo­ri­fi­ca­tion de l’un dans l’autre.
Un conte­nu fort de la résur­rec­tion et de la glo­ri­fi­ca­tion de Jésus ‘à la droite du Père’ (voir Ps 110,1–2) concerne son inter­ces­sion conti­nuelle auprès de Dieu. Paul, Luc, l’Epître aux Hébreux, les lettres pas­to­rales et Jean : le Nouveau Testament tout entier se hisse à cette pré­cieuse média­tion sal­va­trice du Seigneur res­sus­ci­té auprès de Dieu. Tant la mis­sion dans le monde que la prière litur­gique, mais aus­si tout sim­ple­ment les ser­vices internes dans la com­mu­nau­té, tout cela est dyna­mi­sé de l’intérieur par cette Force d’intercession que Jésus res­sus­ci­té com­mu­nique sans cesse. Dans la résur­rec­tion, la mort a été anéan­tie divi­ne­ment. L’autre ver­sant de cette mort des­truc­trice, est : béné­dic­tion sur béné­dic­tion, grâce sur grâce, de gloire en gloire.

Considération finale : l’unité sous quatre formes
Au début de la confé­rence j’ai esquis­sé rapi­de­ment les trois autres retraites de Jésus. Essayons main­te­nant de consi­dé­rer les quatre ensemble d’un point de vue plus syn­thé­tique. La période de confi­ne­ment que nous vivons est un temps favo­rable pour essayer d’intérioriser ce que l’on remarque dans la vie de Jésus à quatre moments curciaux.

1. Tout d’abord, la vie de Jésus dans son ensemble peut être relue comme un par­cours en quatre étapes. Chaque « retraite » marque une phase nou­velle dans la prise de conscience de son iden­ti­té et de sa mis­sion. On peut, certes, obser­ver une cer­taine dis­con­ti­nui­té dans le déve­lop­pe­ment : l’Esprit en Jésus s’exprime autre­ment après la pre­mière ‘retraite’ (bap­tême et séjour au désert) qu’après la seconde, voire qu’après la qua­trième (tom­beau). Cependant on peut aus­si dis­cer­ner une authen­tique conti­nui­té qui se mani­feste de la pre­mière à la qua­trième étape. Alors cha­cune des quatre appa­raît comme une variante des trois autres. On note­ra comme un trait com­mun le fait que chaque « retraite » prend la forme d’un pro­ces­sus de mort, sui­vi d’une (re)naissance ou d’un évé­ne­ment résur­rec­tion­nel. Toutes les quatre recèlent une mani­fes­ta­tion de l’Esprit et toutes les quatre appro­fon­dissent l’identité secrète de Jésus. En cha­cune il est ques­tion de la rela­tion ori­gi­nelle : ‘Père’ et ‘Fils’, et en finale, à chaque fois le pro­ces­sus de com­mu­ni­ca­tion s’élargit, allant jusqu’à l’extrême limite du pen­sable, là où même les morts du monde infer­nal jusqu’à la géné­ra­tion anté­rieure à Noé sont inté­grés (cf. 1 P 3,19–20).

2. Dans la relec­ture de l’itinéraire de Jésus, cha­cun pour­ra y recon­naître son propre che­mi­ne­ment, au moins jusqu’à un cer­tain point. Toutefois ces quatre « retraites » ne se suc­cèdent pas for­cé­ment dans le même ordre pour tous. Ainsi cer­tains se voient, suite à une grave mala­die dans leur plus jeune âge, ou à un décès, ou encore en rai­son de la guerre, confron­tés pré­co­ce­ment à la mort et à la néces­si­té de devoir mou­rir à l’instinct de conser­va­tion (= la troi­sième retraite). D’autres ne se réveillent qu’après une pre­mière dés­illu­sion pro­fonde : ils ont appris à la sur­mon­ter, quand ‘l’amour des enne­mis’, jugé d’abord impos­sible, a su se frayer une voie dans leur cœur, telle une déchi­rure révé­la­trice (voir un Mahatma Gandhi). D’autres encore devront com­battre leur vie durant les trois ten­ta­tions de base de la pre­mière retraite, quelles que soient leurs mul­tiples res­pon­sa­bi­li­tés et leur huma­ni­té mûrie.

3. Dans cha­cune des quatre retraites nous appro­fon­dis­sons notre bap­tême : nous appre­nons pro­gres­si­ve­ment ‘à mou­rir et à être ense­ve­li avec le Christ’, comme l’énonce la plus ancienne caté­chèse bap­tis­male du Nouveau Testament (Rm 6,1s.). Nous nous dépouillons du vieil Adam que nous por­tons tous en nous. Mais tous, nous nous redres­sons dans la force de la résur­rec­tion, revê­tus de la vie nou­velle. Dès main­te­nant ‘nous sié­geons déjà avec le Christ à la droite de Dieu’, nous affirme l’apôtre Paul, quoique ‘dans le secret’ :
‘Du moment donc que vous êtes res­sus­ci­tés avec le Christ,
recher­chez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ,
assis à la droite de Dieu.
Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre.
car vous êtes morts,
et votre vie est désor­mais cachée avec le Christ en Dieu.
Quand le Christ sera mani­fes­té, lui qui est votre vie,
alors vous aus­si vous serez mani­fes­tés avec lui pleins de gloire’
(Col 3,1–4 ; cf 1 Jn 3,2).
Au fil des années l’intériorisation conti­nuelle de notre bap­tême ren­for­ce­ra en nous quelques élé­ments que nous avons chaque fois enten­du réson­ner dans la vie de Jésus comme un accord de fond :
a. l’irruption du divin dans le don de l’Esprit ;
b. l’identité tou­jours nou­velle, à la fois humble et forte du ‘Fils’ dans ses rapports
avec ‘le Père qui est aux cieux’, qui se réa­lise dans le noyau cen­tral de notre personne ;
c. la dyna­mique d’un pro­ces­sus résur­rec­tion­nel conti­nu qui déplace les limites. La mort sous toutes ses formes cède ; la vie triomphe jusque dans les situa­tions les plus inhu­maines, voire celles qui sont véri­ta­ble­ment infernales.

4. L’expérience de la retraite se déroule sou­vent d’une manière plus com­plexe que nous ne sommes enclins de l’admettre. Chaque indi­vi­du est d’ailleurs beau­coup plus que lui-même. En tout domaine, nous por­tons avec nous la conscience com­mune de notre géné­ra­tion. En outre, chaque homme reste pri­son­nier d’une cer­taine culture qui doit, elle aus­si, être ‘bap­ti­sée’ afin de pou­voir trans­mettre la vie nou­velle en sa plé­ni­tude. Toute com­mu­nau­té concrète dont nous fai­sons par­tie, se doit de tra­ver­ser les quatre retraites afin de pou­voir ser­vir en véri­té le Dieu vivant en l’Esprit de Jésus. La pan­dé­mie et le confi­ne­ment qu’il nous est don­né de devoir vivre aujourd’hui au niveau local et mon­dial, sont une épreuve qui ajoute une nou­velle dimen­sion à ce pro­ces­sus de mou­rir avec le Christ pour renaître sous la pous­sée de l’Esprit. De nou­velles formes de soli­da­ri­té, d’entr’aides au plan local et glo­bal sont à inventer.

C’est à rai­son que les pre­miers chré­tiens et après eux les Pères de l’Église, ont envi­sa­gé ce que nous nom­mons « l’Ancien Testament », comme l’horizon d’attente et conjoin­te­ment l’horizon de com­pré­hen­sion de l’événement Jésus. En com­mé­mo­rant toute l’histoire du salut, le bap­ti­sé apprend avec Abraham et Ruth à abju­rer le fond païen de sa propre culture. Avec Moïse et David, avec Jérémie et les ‘pauvres’, il apprend ensuite à rat­ta­cher sa foi à rien d’autre que la Parole créa­trice de Dieu afin d’accéder par après, à l’intérieur de ces puri­fi­ca­tions accep­tées, à la ren­contre avec Jésus.
En outre, après Vatican II et Assise 1986, il appar­tient aux chré­tiens d’intérioriser l’événement Jésus dans une ouver­ture pla­né­taire et d’aborder fran­che­ment le dia­logue inter­re­li­gieux avec Juifs et musul­mans, avec hin­dous ou boud­dhistes, avec les ani­mistes et les non-croyants .

S’il est une parole qui réca­pi­tule à elle seule le pas­sé et le pré­sent, l’actualité et le futur, l’individu et la col­lec­ti­vi­té, alors c’est un oracle d’Ézéchiel qui nous revient à l’esprit, — lui, à la fois prêtre et pro­phète, a enten­du cet oracle alors qu’il était exi­lé au sein du peuple en exil :
‘Il me dit :
« Prophétise à l’Esprit, pro­phé­tise, fils d’homme.
Tu diras à l’Esprit :
Ainsi parle le Seigneur DIEU :
Viens des quatre vents, Esprit, et souffle sur ces morts,
qu’ils vivent !»’ (Ez 37,9).

Conférence du jeudi Saint

Jésus en face de sa mort

Notre secours est dans le Nom du Seigneur.
Souviens-toi de Jésus Christ… (chan­té)

la vidéo de la confé­rence est ici

Chers Pères et chers frères, chers amis, vous tous aus­si qui sui­vez la confé­rence sur you tube !
Merci de m’accueillir pour ce par­tage autour de Jésus et sa manière de regar­der sa mort en face.
En consi­dé­rant com­ment Jésus a regar­dé sa mort en face, on rejoint une ques­tion exis­ten­tielle qui en ces jours-ci nous concerne tous. Saint Benoît, dans sa Règle, recom­mande que le moine tienne chaque jour la mort pré­sente devant les yeux. Mortem quo­ti­die ante ocu­los sus­pec­tam habere. Le père du désert Macaire disait : « Vivre comme si on allait mou­rir ce soir, et vivre comme si on avait encore cent ans à vivre ! » Avec cette dis­tinc­tion : soi­gner son corps comme si on avait encore cent ans à vivre (aucun excès ni dans le jeûne, ni dans la bou­li­mie) ; mais aus­si soi­gner son for inté­rieur et les bles­sures qui nous viennent de la vie com­mu­nau­taire, comme si ce soir même l’ange de la mort venait nous visi­ter ! Bien des colères ou des res­sen­ti­ments perdent de leur emprise dès qu’on réa­lise qu’on n’a plus que quelques heures devant soi ! On a l’exemple sai­sis­sant des moines de Tibhirine, après la visite dans la nuit de Noël. La menace de mort était plus que réelle et constante à par­tir de cette nuit-là. Cela a chan­gé leur vie : « Nous vivions en un état de constante épi­clèse » (Fr. Jean-Pierre) (P. abbé de Scourmont, P. Armand Veilleux, racon­tait que lors d’ une visite chez eux, quelques mois avant leur arres­ta­tion, il n’y avait plus aucune plainte d’un frère sur le com­por­te­ment d’un autre ou sur celui du supé­rieur ! Du jamais vu lors d’une telle visite communautaire !).
Nous vivons tous sous la menace constante du Corona-virus qui peut nous rendre malade, d’une mala­die qui a le risque d’être fatale, une fois qu’on a atteint un cer­tain âge. [Déjà on est confron­té à cer­tains choix de socié­té : ne plus hos­pi­ta­li­ser des octo­gé­naires]. Regarder la mort en face. Au réfec­toire ces jours-ci, on lit l’émouvant témoi­gnage du doc­teur japo­nais de Nagasaki, Dr Nagai.

Il y a mille manières dif­fé­rentes de consi­dé­rer la mort, avec toute la dif­fé­rence entre la mort en géné­ral et sa mort per­son­nelle (le P. Raymond). Plutôt nom­breux sont ceux qui pré­fèrent mar­cher à recu­lons vers la mort, en s’accrochant à la vie. S’accrocher à l’argent (inca­pa­ci­té de rédi­ger un tes­ta­ment, etc.), au pou­voir comme une drogue, à la main­mise sur quelque chose encore qui me fait vivre, donne sens à ma vie… « Vous n’allez pas m’enlever cela, ou je meurs ! » Plus posi­ti­ve­ment, je tiens à vivre encore pour mes enfants, pour la science, pour une œuvre à ache­ver coûte que coûte…

Venons-en donc à Jésus lui-même. Le ques­tion­ne­ment de Heinz Schürmann, Jesu urei­ge­ner Tod, Comme Jésus a‑t-il vécu sa mort ?
A‑t-il été sur­pris par cette mort vio­lente ? l’a‑t-il pu pré­voir ? En a‑t-il par­lé ? Lui a‑t-il don­né un sens ? L’a‑t-il inté­gré à sa mission ?

Il vit une urgence, il croit ferme que le Royaume – c’est-à-dire Dieu lui-même – est sur le point de venir. Dès l’ouverture de sa pré­di­ca­tion, il y a un sens escha­to­lo­gique très accen­tué dans tous ses messages.
Son pré­cur­seur Jean le Baptiste est mort, d’une mort vio­lente. Il pro­longe son acti­vi­té dans la région qui dépend éga­le­ment du même Hérode qui a fait exé­cu­ter son maître et pré­cur­seur. L’ombre de la mort – comme une épée – plane donc sur toute sa mis­sion dès le départ : Mc 1,14, « après que Jean eût été livré, Jésus par­tit pour la Galilée ».
Il est pres­sé. Lui, d’abord seul, se fait relayer par les Douze, et plus tard même par les soixante-douze, selon Luc 10. Il tient à trans­mettre une crise où tous devraient se sen­tir concer­nés et se conver­tir. Haute conscience pro­phé­tique. Or un pro­phète ne meurt que par un acte violent, en mar­tyr. [Voir un livre à suc­cès, à l’époque, conser­vé seule­ment en latin et en armé­nien, mais qui décrit la fin des trois grands pro­phètes et des douze petits. Vitae pro­phe­ta­rum. Tous meurent en martyrs.]

Confiance dans sa mis­sion qui trans­met la vie, le par­don, le salut. Le Royaume vient à tra­vers ses gué­ri­sons et ses exor­cismes. « Si je chasse les démons par l’Esprit de Dieu, c’est que le Royaume est arri­vé jusqu’à vous ! » Paraboles, l’époux, pas de deuil… « les morts ? laisse les morts enter­rer leurs morts ! va, annonce la Vie ! »

En règle géné­rale, son annonce du Royaume n’implique pas qu’il devra mou­rir et que par cette mort il sera le sau­veur uni­ver­sel. On ne trouve pas de mes­sage public de Jésus qui annonce sa mort en même temps qu’il annonce le Royaume. C’est Dieu qui sauve, qui par­donne, qui invite à la fête. Or il vient, de toutes manières !

Conscience d’être le der­nier pro­phète. Lc 13 :32–34 Il leur dit : « Allez dire à ce renard : Voici, je chasse les démons et j’ac­com­plis des gué­ri­sons aujourd’­hui et demain, et le troi­sième jour c’est fini. 33 Mais il me faut pour­suivre ma route aujourd’­hui et demain et le jour sui­vant, car il n’est pas pos­sible qu’un pro­phète périsse hors de Jérusalem. 34 « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les pro­phètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai vou­lu ras­sem­bler tes enfants comme une poule ras­semble sa couvée sous ses ailes, et vous n’a­vez pas voulu.
Jean, à ses yeux, est l’Élie qui devait venir. Lui, il est l’au-delà d’Élie : l’autre Moïse, le pro­phète escha­to­lo­gique, le Fils bien-aimé qui ne sera pas épar­gné, l’Isaac de Dieu ! Mc 12,1–11 (la para­bole des vigne­rons homicides).

À Jérusalem. Après un temps de recul, une troi­sième retraite.
Il pleure sur Jérusalem, il s’attend à la lapi­da­tion (Lc 13). Cf. Jn 7 à 10 (la menace de lapi­da­tion y est récur­rente ) ! Hugues Cousin, le pro­phète assas­si­né, et les réflexions Christian Duquoc.

Un pre­mier geste étrange, pro­vo­ca­teur : l’entrée à Jérusalem. Il ne se cache plus ! Il joue le tout pour le tout. Le Règne vien­dra ! C’est à prendre ou à lais­ser ! (il claque ses cartes sur table !)

Autre geste : sur l’esplanade du Temple : il bous­cule les tables des chan­geurs, cri­tique le com­merce dans la mai­son de prière, geste pro­phé­tique à la Jérémie. On n’a pas encore mis la main sur lui, mais il peut s’attendre que cela lui arri­ve­ra très bien­tôt. Quel sens don­ner à ce geste ? Plus de sacrifices ?

Il a une manière dras­tique à lui de lire ce qui arrive autour de lui : La veuve et ses deux pié­cettes : elle a tout don­né. Il voit, il lit, il se com­prend dans son geste à elle. Les autres ont don­né de leur super­flu. Elle a tout don­né, tout ce qu’elle avait pour vivre… (Mc 12,44)

A Béthanie, avant-jeu du récit de la pas­sion (Mc 14, 3–9) : elle gas­pille ! il pro­teste – les pauvres – moi… Geste qui fera défi­ni­ti­ve­ment par­tie de l’évangile, par­tout où on le pro­cla­me­ra ! Geste gra­tuit en pure perte, se conserve à jamais ; corps per­du gra­tui­te­ment, res­sus­cite – c’est qu’il ne sera pas même embaumé !

Un ensei­gne­ment sur la résur­rec­tion, à des délé­gués des Sadducéens. Très poignant.
« Vous ne connais­sez pas les Ecritures ni la puis­sance de Dieu ». Lui connaît la puis­sance de Dieu et il a sa lec­ture des Ecritures !
— Le com­ment : la puis­sance de Dieu : comme des anges dans le ciel…
— Le fait même : relec­ture du pas­sage de Moïse au Buisson ardent. Dieu se nomme. Il écoute le nom de Dieu – Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Dieu ne peut tout de même pas se nom­mer avec des morts ! Ils vivent pour lui !
— Sa lec­tio personnelle !
— Argument reli­gieux : parce que Dieu est Dieu, il y a résur­rec­tion ! Dieu n’abandonne pas ses amis. Il est fidèle, par-delà la mort, même des siècles plus tard !
Cf 1 Co 15 : d’abord fon­der le fait de la résur­rec­tion, puis dis­cu­ter le « com­ment, avec quel corps » ? Continuité et dis­con­ti­nui­té ! Ne pas cher­cher à se repré­sen­ter ce que cela sera dans l’au-delà. Une ques­tion de dyna­mis de Dieu ! Ph 3,10 : « Le connaître par un pro­ces­sus de confor­mi­té avec sa souf­france et sa mort pour rejoindre et connaître de l’intérieur la dyna­mis de la résur­rec­tion » ! Une même phi­lo­so­phie (pha­ri­sienne) de la résurrection.
Socrate. Les trois réponses du sage. A. un som­meil pro­fond ? B. des tra­di­tions sur le monde de l’au-delà : Minos, Rhadamante, Homère, Hésiode. Les grands ! Les ques­tions : qu’est-ce que la ver­tu – l’humanité de l’homme ? « Si ces récits sont vrais… » (3x). « Une chose est cer­taine : Dieu n’abandonne son ami qui est juste, ni dans la vie ni dans la mort ». Parce que Dieu est Dieu. Argument hau­te­ment reli­gieux (pas un rai­son­ne­ment sur l’anthropologie).

Le der­nier repas dans le cercle res­treint des Douze (1 Co 11). Le pain, le vin. Mon corps pour vous, l’alliance en mon sang, pour le par­don ! Tout don­né. Pour vous et pour la mul­ti­tude (14,24). Mc 14,25 : parle d’un jeûne : « En véri­té, je vous le déclare, jamais plus je ne boi­rai du fruit de la vigne jus­qu’au jour où je le boi­rai, nou­veau, dans le Royaume de Dieu. » (Mc 14,25) Dans le Royaume, vin nou­veau, avec vous (Mt) ! Il garde le cap sur la fête de Dieu ! Une exis­tence qui n’a d’autre fina­li­té que d’être pour autrui.
Le sens : « pour vous », « pour la mul­ti­tude », « en ran­çon » (cf. Mc 10,45). Cf Is 53,10–11 !
Une idée à lui ? une idée des pre­miers chré­tiens dans leur relec­ture, à la lumière des livres : Torah, Moïse, Isaïe, Jérémie ?

Le témoi­gnage des frères de Tibhirine, la lutte pour don­ner un sens sans vou­loir cou­rir au mar­tyre ni jouer au héros-martyr ! Le titres des livres : Tibhirine, une espé­rance à perte de vie. Les moines de Tibhirine, Témoins de l’espérance. Christian de Chergé, L’invincible espérance.

Un sens à l’intérieur de sa haute conscience d’avoir une mis­sion au nom de Dieu.
L’agonie. Mc 14 et Hébreux 5, « dans les jours de sa chair il a crié et sup­plié, tout fils qu’il était, il a appris à l’école de la souf­france, l’obéissance, et il fut exau­cé, et est deve­nu par­fait, ini­tié, consa­cré comme grand prêtre selon l’ordre de Melchisédeq ».
« Abba, Tout est pos­sible pour toi. Eloigne de moi cette coupe. Mais non pas ce que moi, je veux, mais ce que Toi » (alla ti su ) ! Une tra­ver­sée de l’angoisse de mort, et de l’instinct de conser­va­tion. Cf. sa parole sur l’Esprit qui sera don­né à ceux qui sont accu­lés à témoi­gner devant des tri­bu­naux : Mc 13,10 ; cf. Jn sur le Paraclet (Jn 14 à 16). 1 Pierre 4,14 : « Heureux êtes-vous si vous êtes outra­gés pour le nom du Christ ! Car l’esprit de Dieu qui est esprit de gloire, repose sur vous ». Une béa­ti­tude nou­velle, très proche de celle en Mt 5,11 ! Une expé­rience com­mune entre la mémoire de Jésus et le vécu actuel dans l’épreuve. Un inno­cent qui souffre n’est pas néces­sai­re­ment écra­sé mais il peut lui être don­né d’irradier une force autre. Le témoi­gnage d’Étienne lapi­dé, qui a bou­le­ver­sé le jeune Saul : une force et une qua­li­té de résis­tance qu’il ne connais­sait pas ! Nul réflexe de répondre à la vio­lence par de la vio­lence, rien de tel ! Comment est-ce possible ?

Un aspect, sou­li­gné par Hugues Cousin : Lapidation-crucifixion. La méprise, la fausse pré­sen­ta­tion : un rebelle, un homme qui prêche la révolte. Confondu avec un Bar-Abbas, quelqu’un qui a fait un crime lors d’une révolte récente ! Pilate place la foule devant un choix équi­valent. La foule est inca­pable de choi­sir. Elle a accla­mé Jésus comme quelqu’un qui vient apporter/restaurer « le royaume de David », en Mc 11 ! À l’insu de Pilate, les grands-prêtres excitent la foule à choi­sir Bar-Abbas ! La vio­lence passe par le point aveugle, et l’un est sau­vé l’autre écope.

La mort à la croix, ensemble avec deux ban­dits, au milieu d’eux, comme le plus impor­tant. Mort cruelle, une longue tor­ture. Mort par le souffle. (4 morts : le feu, l’eau, la terre et l’air). Punition perse, reprise par les Romains. Juif : on tuait d’abord puis on sus­pen­dait à une potence, comme le signe d’un juge­ment qui doit impres­sion­ner les autres.
Jésus a dû accepter
— 1. La défor­ma­tion de tout son mes­sage reli­gieux ! on l’a per­çu ou cher­ché à le pré­sen­ter comme poli­ti­que­ment dan­ge­reux. Le titre : « Roi des Juifs », en trois langues. On liquide du même coup son mes­sage de la proxi­mi­té du Royaume avec la conver­sion indis­pen­sable. Certains gestes et cer­taines paroles sur le Temple et sur le Règne de Dieu ont pu cau­ser qu’on inter­prète sa vie comme une rébel­lion poli­tique contre le pou­voir occu­pant et contre l’alliance exis­tante entre les milieux sacer­do­taux et le gou­ver­neur romain.
— 2. Il a dû accep­ter une tout autre mort : au lieu de la lapi­da­tion contre un faux pro­phète, il subit la cru­ci­fixion, comme pour un esclave…
Cf. Phil 2 ! il est des­cen­du, s’est vidé, s’est humi­lié, il s’est fait homme, est deve­nu esclave, a été mis mort, la mort sur une croix ! Humiliation extrême. Exclusion extrême. Pourquoi le Royaume n’éclate-t-il pas ?

Jésus silen­cieux. Jésus tra­ver­sant l’horreur, les cris, les humi­lia­tions, les dou­leurs, l’abandon des siens…
Meurt rela­ti­ve­ment vite : on pou­vait demeu­rer plu­sieurs jours sus­pen­du à la potence avant de mou­rir. Mort de l’air, et d’épuisement, après la fla­gel­la­tion, en rai­son du cœur qui aurait cédé.

Un grand cri. Suivi de l’expiration.
Ce cri a été repris par un ver­set de psaume, chez Mc et Mt l’ouverture du Ps 22 ; chez Lc Ps 31 ; chez Jean au moins deux ver­sets : « j’ai soif » et « Tout est accom­pli », le der­nier est tiré du même psaume 22…

Conclusions :
Pas surpris
Regardé en face
Donné un sens
Partagé aux siens
Éléments qui ont été confir­més et ampli­fiés par
1. La foi pascale
2. par la lec­ture des Prophètes et des psaumes ; éga­le­ment la Torah (cf. l’épître aux Hébreux) ou la Sagesse (cf. Sagesse 2).
3. Par l’expérience vécue d’être en butte avec des contra­dic­tions, rejets, condam­na­tions et de res­ter debout, libres, vaillants. Weerbaar en kwest­baar comme le Serviteur d’Isaïe 42 ; 49 ; 50 et 52–53.

Le cœur de la foi pas­cale est un mes­sage, un évan­gile qui vient de Dieu : « Dieu n’a pas aban­don­né son ser­vi­teur, son pro­phète, son juste, son fils. Il l’a exal­té, il l’a pris à lui, l’a glo­ri­fié, l’a fait asseoir à sa droite, l’a res­sus­ci­té d’entre les morts. Les hommes ont pu l’exclure, nous savons que Dieu l’a élu ! »

Au cœur de l’évangile vécu de Jésus, il y avait ce témoi­gnage que Dieu est celui qui choi­sit le mar­gi­nal, l’exclu, le tenu pour compte, le mépri­sé. Vision inclu­si­viste qui allait à l’encontre de la vision de cha­cun des groupes reli­gieux de l’époque, que l’on soit Sadducéen, Essénien ou Pharisien. Tous pra­ti­quaient l’exclusion de telle ou telle caté­go­rie de per­sonnes. Le Dieu de Jésus donne son soleil sans faire de dis­tinc­tion et sa pluie sur les méchants comme sur les bons ! Devenez fils d’un tel Père, disait Jésus.

Ce mes­sage, insup­por­table parce que ter­ri­ble­ment mena­çant pour tout sys­tème qui se construit sur la sépa­ra­tion du pur et de l’impur, du juste et du pécheur, de l’observant et de l’impie, a conduit à son exclu­sion totale : il meurt hors de la Ville, sus­pen­du à une potence, « mau­dit » selon la lettre de la Loi (Dt 21,22–23 : « mau­dit soit celui qui pend au gibet » !).

Le mes­sage de la résur­rec­tion repose sur le témoi­gnage de quelques témoins qui ont répan­du la nou­velle : Dieu nous a fait com­prendre que pour Lui cet homme-là n’est pas un « mau­dit », comme dit la Torah. Non, nous savons de la part de Dieu que Celui-ci rati­fie cette vie toute don­née. Nous pou­vons donc vivre comme il a vécu et pra­ti­quer ce qu’il nous a ensei­gné ! Nous ne pou­vons que tom­ber dans la main de Dieu. Le Dieu que nous pro­cla­mons, le Dieu de la résur­rec­tion, est le même que le Dieu que Jésus a fait connaître par toute sa vie, ses actes et ses paroles.

Ils se sont retrou­vés, autour de Pierre, selon le mot de Jésus : « J’ai prié pour toi. Quand tu seras reve­nu, affer­mis les frères » (Lc 22,31–32). Outre son témoi­gnage per­son­nel, il y a eu
— toute la memo­ria Jesu commune ;
— Le rap­pel des Écritures (les psaumes, Isaïe, Jérémie, Malachie…)
— L’expérience com­mu­nau­taire, avec la pré­sence de l’Esprit – déjà vécu avant la mort
— La litur­gie qui ras­semble tout (pas­sé, pré­sent et à venir) et confirme l’identité de la com­mu­nau­té et de ses témoins.

Souviens-toi de Jésus Christ, res­sus­ci­té d’entre les morts… Il est notre salut, notre gloire éter­nelle. Si nous mour­rons avec lui, avec lui nous vivrons.

Fr Benoît