Jeudi Saint

jeu­di 18 avril 2019

Jeudi Saint 2019

Le der­nier soir – la nuit qu’il fut livré – le der­nier repas, la der­nière cène. Jésus tient sa vie dans ses mains, sa vie si courte qu’il faut déjà don­ner. Il sait d’où il vient et où il va. On ne lui prend pas sa vie, c’est lui qui la donne.

Sa vie – le beau prin­temps gali­léen, les longues marches dans les villes et les vil­lages, les inlas­sables pré­di­ca­tions, les foules joyeuses. Et les gué­ri­sons : « il gué­rit tous les malades, dit Matthieu, afin que s’accomplit l’oracle d’Isaïe le pro­phète : « Il a pris nos infir­mi­tés et s’est char­gé de nos mala­dies » (Mt 8, 16–17). Et la mon­tée vers Jérusalem, les contro­verses avec les scribes, la sourde résis­tance des chefs, l’étau qui se res­serre. Tout a été si vite. Comme il a fal­lu peu de temps, et si peu d’espace : un can­ton per­du de l’Empire, pour que Dieu dévoile tout ce qu’il vou­lait dire au monde !

Jésus tient sa vie dans ses mains, et il regarde les siens. Il n’a rete­nu que les Douze pour ce der­nier soir. Il veut leur livrer tout le sens de son être et de sa mis­sion, et leur lais­ser des gestes ultimes à refaire pour le rendre pré­sent au long des siècles.

D’abord il leur lave les pieds. Il ren­verse ain­si le sens de toute prière : ce ne sont pas les dis­ciples qui sont à genoux, mais le Maitre. Il ne fau­dra plus cher­cher Dieu en haut, mais en bas, aux pieds des autres.
En leur lavant les pieds, il s’est sans doute sou­ve­nu de la femme qui lui avait lavé les pieds, chez Simon. Elle les avait lavé de ses larmes et essuyés avec ses che­veux, les cou­vrant de bai­sers et y ver­sant du par­fum. Jésus avait les pieds sales, Simon ne les lui avait pas fait laver en arri­vant comme il se devait. Les larmes se mêlaient à la pous­sière. Elle aimait ces pieds. Elle se répan­dait en humi­di­té : larmes, bai­sers, par­fum. Jésus l’avait lais­sé faire. Il aimait son amour.
Nous n’avons gar­dé le lave­ment des pieds qu’une fois par an : ce jeu­di saint. Dans nos monas­tères, nous accueillons un novice en lui lavant les pieds, et chaque frère vient les bai­ser. Ce soir, le célé­brant lave les pieds de quelques fidèles. Il fau­drait que cha­cun puisse laver les pieds de son voi­sin, ce qui deman­de­rait trop de bas­sines ! Mais gar­dons avec soin le sens de ce geste : « vous devez vous laver les pieds les uns aux autres », vous ser­vir mutuel­le­ment.

L’autre geste lais­sé par Jésus est celui du pain rom­pu et de la coupe par­ta­gée. Nous avons le bon­heur, ici, de rompre le pain en plu­sieurs points de l’assemblée et de nous pas­ser la coupe. Nous le ferons ce soir avec une fer­veur par­ti­cu­lière en mémoire du der­nier soir, de la pre­mière eucha­ris­tie. L’Eucharistie de ce jour est la source de toute eucha­ris­tie. Nous avons cette belle longue table, et tout autour notre assem­blée que le Père Frédéric aimait appe­ler « enve­lop­pante ». Il fait bon prendre le temps de nous regar­der et de nous sou­rire. Le Christ est là, au milieu de nous. Quand j’ai dans les mains ce pain et cette coupe, je le vois livrant sa vie, don­nant sa vie, et je sou­ris à sa pré­sence.

Voilà deux fois que je parle de sou­rire. Ce soir est bien le soir du sou­rire. C’est notre belle réponse au christ qui s’offre à nous. Nos assem­blées sont bien trop graves, bien trop sérieuses, même si nous aimons chan­ter ensemble. Ce n’est pas pour rien que le pre­mier mot du grand dis­cours de Jésus dans l’évangile de Matthieu, c’est le bon­heur. Heureux ! Bienheureux ! Bonheur à vous ! Dieu veut le bon­heur, notre bon­heur. Nous le disons dans la prière qui suit le Notre Père : « Rassure‐nous devant les épreuves en cette vie où nous espé­rons le bon­heur que tu pro­mets ». Quel sens a cette demande ? Il s’agit sans doute du bon­heur éter­nel dans l’au-delà. Mais nous espé­rons bien aus­si le bon­heur dans cette vie qui est la nôtre. Et c’est heu­reu­se­ment ce que Dieu veut pour nous. Le bon­heur que nous éprou­vons ici, ce soir, dans la fer­veur du sou­ve­nir du der­nier soir, c’est une pro­messe de bon­heur éter­nel ; et ce bon­heur est déjà com­men­cé dans les bon­heurs simples de nos vies fami­liales comme dans les grands bon­heurs de nos émois si mer­veilleux.

Mais notre bon­heur n’ignore pas le mal­heur. Tandis que nous célé­brons cette Cène pai­si­ble­ment, d’autres, tout près de nous, souffrent sur leur lit d’hôpital. Et d’autres encore, un peu plus loin, sont vic­times de la haine vio­lente. Notre bon­heur ne peut pas être celui de Narcisse qui se com­plaît en lui‐même. Cette com­plai­sance est sa mort. Notre bon­heur porte en lui‐même l’urgence de la soli­da­ri­té. S’il ne peut tou­jours être par­ta­gé, il peut tou­jours être bles­sé par le mal­heur des autres. Notre prière nous incline à les rejoindre. C’est en com­mu­nion avec eux que nous disons : « délivre‐nous de tout mal ».

« La nuit qu’il fut livré », cette nuit, il a rom­pu le pain en signe de sa mort. « Ceci est mon corps livré, ceci est mon sang ver­sé pour vous et pour la mul­ti­tude. Vous ferez cela en mémoire de moi ».

Nous allons le faire encore, et quand nous par­ta­ge­rons le pain et la coupe, nous devien­drons son Corps. Il ne fau­dra pas fer­mer les yeux pour réa­li­ser sa pré­sence en notre cœur, mais ouvrir les yeux tout grands au corps du Christ que nous deve­nons ensemble. Ceci, cette assem­blée fer­vente et fra­ter­nelle, c’est mon corps. Vous êtes mon corps, et mon sang coule en vous. Alors, comme je me suis livré, livrez‐vous ce soir encore. Le Père vous ouvre ses mains. Et vos frères humains attendent le don de vous‐même. Cette nuit où je fus livré, qu’elle soit la nuit où vous vous livrez pour vivre plei­ne­ment de ma vie. La paix que je vous ai lais­sée au der­nier soir dila­te­ra vos âmes.

Fr. Bernard

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UN RETOUR À LA VIE

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La situa­tion de l’Église aujourd’hui est deve­nue sou­dain dif­fi­cile, parce que l’on exige avant tout d’elle plus d’humanité. Elle s’est cou­ra­geu­se­ment enga­gée dans la défense de de la morale et de la doc­trine, mais nous décou­vrons qu’elle n’a pas suf­fi­sam­ment été atten­tive aux per­sonnes. La per­sonne, toute per­sonne est sacrée, plus que la morale et le dogme. Je crois que l’interpellation faite aujourd’hui à l’Église est un appel à reve­nir encore et encore à l’Évangile. Oui, mes frères, mes sœurs, nous avons tou­jours à le redé­cou­vrir, et il semble qu’on soit aujourd’hui mieux pla­cé pour l’accueillir. En tout cas la litur­gie peut beau­coup nous y aider, comme on le ver­ra.

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Dimanche 31 mars 2019

LA MUSIQUE ET LES DANSES

Luc 15, 1–3. 11–32

« Le fils ainé était aux champs. A son retour, quand il fut près de la mai­son, il enten­dit la musique et les danses ».

Personne n’a donc pen­sé à aller le cher­cher pour la fête. Mais qu’est-ce que cette fête où il n’y a pas de mère et où l’ainé est oublié ? « Tu es tou­jours avec moi » dit le père, mais jus­te­ment, l’ainé n’était pas là. Cette para­bole est appe­lée celle de l’enfant pro­digue, mais ne devrait‐on pas dire : la para­bole de l’homme qui devient père ? « Un homme avait deux fils ». Le plus jeune est par­ti avec sa part d’héritage et il a tout gas­pillé. L’ainé est oublié à son tra­vail dans les champs. L’homme est donc sans fils. Un homme n’avait plus de fils. Il avait per­du sa pater­ni­té. Comment pourra‐t‐il rede­ve­nir père ? « Il cou­rut se jeter à son cou et le cou­vrit de bai­sers ». Il rede­vient père en cou­rant vers le fils qu’il guet­tait, et en ouvrant ses bras à l’ainé. « Tu ne m’as jamais rien don­né » disait l’ainé. « Tu n’as jamais osé prendre » dit le père. Car le drame de l’ainé est de n’avoir jamais osé.

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