Je suis parmi vous comme celui qui sert

29ème dimanche B

(Mc 10, 35–45)

L’Évangile de ce dimanche est clair. Pour d’autres pas­sages enten­dus ces der­niers temps, il faut com­men­cer par expli­quer le contexte, rap­pe­ler que lan­gage de la Bible est quel­que­fois hyper­bo­lique, et que Jésus ne demande pas vrai­ment d’arracher l’œil mau­vais, mais seule­ment d’être par­ti­cu­liè­re­ment atten­tifs à la façon dont nous regar­dons. Aujourd’hui pas besoin de telles expli­ca­tions. Les situa­tions évo­quées sont tou­jours d’actualité. Nous savons bien com­ment font beau­coup de ‘chefs des nations’ contem­po­rains pour défendre à tout prix leur pou­voir. Et quand Jésus redit par trois fois ‘par­mi vous’, nous savons qu’il ne s’agit pas uni­que­ment des fils de Zébédée et des autres apôtres, mais de situa­tions cou­rantes et bien actuelles.

Nous réa­li­sons effec­ti­ve­ment que ‘par­mi nous’, même si nous ne sommes pas des ‘grands de ce monde’, les ques­tions de pou­voir et de pré­séances sont tou­jours pré­sentes. Nous nous iden­ti­fions volon­tiers à notre pou­voir sup­po­sé, à notre savoir ou encore à notre avoir. Notre ambi­tion, par­fois bien cachée à nous‐mêmes, est de briller aux yeux de tous, grâce à cela. Même dans les monas­tères, de façon plus ou moins consciente, ces trois façons de nous pré­va­loir sont impor­tantes, et si nous n’avons pas beau­coup d’avoir à éta­ler, nous aimons être recon­nus pour notre savoir, notre expé­rience ou notre pou­voir de per­sua­sion, ̶ comme j’essaie de le faire, au moment où je vous parle !

Mais, heu­reu­se­ment, à d’autres moments, dans la prière ou la médi­ta­tion, nous com­pre­nons qu’au plus pro­fond, au plus vrai de nous‐mêmes, nous ne nous nous iden­ti­fions pas à ces per­for­mances. En ces moments de véri­té, elles appa­raissent même comme assez déri­soires. D’ailleurs nous savons bien que, si nous sommes aimés, par nos frères et sœurs, par Dieu, c’est pré­ci­sé­ment quand, devant eux, devant lui, nous nous expo­sons dans notre totale impuis­sance, notre incon­nais­sance fon­cière et notre grand dénue­ment.

Quand alors nous dépas­sons ain­si notre solip­sisme, nous réa­li­sons enfin la bien­heu­reuse inter­dé­pen­dance qui nous unit tous. Nous com­pre­nons que notre seule vraie ambi­tion est le par­tage : par­tage de notre avoir, de notre pou­voir ou de notre savoir, c’est-à-dire, pra­ti­que­ment, le ser­vice : « si quelqu’un veut être (vrai­ment) grand par­mi vous, qu’il, soit votre ser­vi­teur ». Nous voi­ci ain­si au cœur de l’Évangile. Nous pou­vons alors entrer dans la démarche de Jésus : « Car le Fils de l’homme est venu non pour être ser­vi, mais pour ser­vir »

Pour nous gui­der sur ce che­min d’Évangile, toute la Bible nous en rap­pelle les exi­gences et les pers­pec­tives.

Dans les textes que nous avons enten­du il est ques­tion par deux fois de ‘la mul­ti­tude’. En Isaïe : « Le juste, mon ser­vi­teur, jus­ti­fie­ra les mul­ti­tudes » et dans l’Évangile : « Le Fils de l’homme est venu (…) pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude. » Vous recon­nais­sez cer­tai­ne­ment les paroles de la consé­cra­tion, à la messe, où Jésus dit : « Prenez, et buvez‐en tous, car ceci est la coupe de mon sang (…) qui sera ver­sé pour vous et pour la mul­ti­tude ». Le sacri­fice, le ser­vice est un don qui débouche tou­jours sur un large hori­zon. Il ne fau­drait pas l’oublier. Si modeste soit‐il, le ser­vice n’est jamais confi­né à un lieu, un moment limi­té. Il est tou­jours l’expression d’une mys­té­rieuse soli­da­ri­té, une com­mu­nion uni­ver­selle.

En médi­tant la Bible nous fai­sons encore une autre décou­verte : un même mot, le verbe ‘abad, signi­fie à la fois ‘ser­vir’ et ‘ado­rer’. On chante par exemple : « Servez le Seigneur dans l’allégresse ! », pour expri­mer notre louange et notre ado­ra­tion. En effet le ser­vice, même très humble, est un geste de res­pect abso­lu, quand il est accom­pli consciem­ment. Vécu ain­si, il s’adresse même au Seigneur. C’est là en tout cas une révé­la­tion essen­tielle que Jésus nous a annon­cée : « Ce que vous avez fait à l’un ce ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait … » (Mt 25) Telle est bien la pers­pec­tive qu’il nous révèle. Le ser­vice de nos frères et sœurs est tou­jours une démarche ‘théo­lo­gale’, comme disent les théo­lo­giens : au‐delà de l’aide à une per­sonne pré­cise, il atteint fina­le­ment Dieu lui‐même.

Ces pers­pec­tives uni­ver­sa­listes et théo­lo­gales rachètent et libèrent le ser­vice de ce qu’il a de ser­vile. Elles ano­blissent ce qu’il pou­vait avoir de vil et de dégra­dant. En effet, tous les ser­vices ne sont pas si lumi­neux ! Ils sont sou­vent pénibles, impo­sés, humi­liants. Le ser­vice quo­ti­dien, à la mai­son, au tra­vail peut deve­nir rou­ti­nier et dépri­mant. Et, à plus grande échelle, nous savons que « les grands de ce monde font sen­tir leur pou­voir » et réduisent même leurs sujet en escla­vage. C’est en tout cas évident pour l’Antiquité. Le ser­vice devient alors ser­vi­tude.

Pour faire face à cette inter­pel­la­tion, pour vivre concrè­te­ment ce défi, la Bible nous donne un clef impor­tante, tant pour affron­ter dans la foi la situa­tion de notre monde que pour vivre per­son­nel­le­ment l’épreuve du ser­vice.

En effet, nous savons que le cœur de l’histoire sainte est pré­ci­sé­ment la libé­ra­tion du peuple de Dieu de la ser­vi­tude en Égypte, de l’exil à Babylone. Le peuple de Dieu connait bien l’expérience de la ser­vi­tude, mais plus encore l’expérience de la libé­ra­tion. Le pas­sage de la Mer Rouge est une expé­rience pas­cale, un pas­sage de la mort à la vie. Jésus a éga­le­ment subi la vio­lence des ‘grands de ce monde’, mais il en a triom­phé à Pâques. Telle est notre foi.

Ce n’est pas le moment pour en par­ler plus lon­gue­ment, mais il me faut en rap­pe­ler les exi­gences, pour que nos ser­vices quo­ti­diens soient effec­ti­ve­ment des expé­riences de liber­té, des démarches pas­cales.

Pour déve­lop­per concrè­te­ment cette démarche évan­gé­lique de ser­vice, je vois sur­tout deux atti­tudes. Il y en a d’autres, à échelle ^plus vaste ; je ne parle ici que de celles qui ont été déve­lop­pées dans la tra­di­tion monas­tique, par­ti­cu­liè­re­ment atten­tive à la vie quo­ti­dienne.

Et d’abord ne pas éva­cuer a prio­ri l’aspect pénible de tout ser­vice. Il n’ y a pas de « ser­vice sans peine ».L’expérience atteste que quand on se décide à ser­vir, on s’expose tou­jours à souf­frir de l’une ou l’autre façon. Le texte d’Isaïe enten­du au début de cette célé­bra­tion est très clair à cet égard : il ne s’agit pas du ser­vi­teur que tous admirent, mais du ‘Serviteur souf­frant’. Et Jésus, avant d’inviter au ser­vice, annonce : « la coupe que je vais boire, vous la boi­rez et vous serez bap­ti­sés du bap­tême dans lequel je vais être plon­gé ». Celui qui veut suivre le Christ et qui s’engage à ser­vir concrè­te­ment ses frères et sœurs, doit savoir que cela le mène­ra tôt ou tard à beau­coup sup­por­ter et fina­le­ment à tout devoir don­ner : pas seule­ment des choses qu’il pos­sède , mais il lui fau­dra don­ner de sa sub­stance, de son indi­gence. Si l’on refuse sys­té­ma­ti­que­ment de prendre de la peine, on tombe dans l’acédie, la tris­tesse. La sagesse monas­tique est pré­cise à ce sujet. Saint Benoît insiste sur l’importance de l’accueil bien­veillant des contraintes qui nous sont impo­sées. Il parle sou­vent du ‘conten­te­ment’ que les moines doivent déve­lop­per. Sur ce che­min, nous décou­vrons qu’« Il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », comme aurait dit un jour le Christ. (Ac 20, 35)

Dans le pro­lon­ge­ment de cette pre­mière atti­tude, pour bien vivre le ser­vice quo­ti­dien, il y a l’ardeur, la ‘bonne ardeur’. Cela consiste à empoi­gner réso­lu­ment ce ser­vice, avec promp­ti­tude et une entière dis­po­ni­bi­li­té aux cir­cons­tances. Alors, curieu­se­ment, ce qui sem­blait au départ une ser­vi­tude impo­sée peut deve­nir un beau tra­vail. Le joug et le far­deau dont parle Jésus, ̶ les sym­boles mêmes de la ser­vi­tude, ̶ se révèlent ain­si doux et léger.

A tra­vers tout cela se mani­feste un mes­sage essen­tiel de l’Évangile : il ne faut jamais sépa­rer la peine et la joie. Contrairement à une idéo­lo­gie très répan­due, ce n’est pas en épar­gnant la peine qu’on trouve la joie. Mais en réa­li­sant fidè­le­ment et pai­si­ble­ment notre ser­vice, nous enten­dons le Seigneur nous assu­rer : « Bon et fidèle ser­vi­teur, entre dans la joie de ton Maître ! »

Fr. Pierre

illus­tra­tion : Albrecht Dürer (1471–1528) — Étude des pieds d’un Apôtre en prière

Billets apparentés

UN RETOUR À LA VIE UN RETOUR À LA VIE 5ème dimanche Carême C (2019) Jn 8, 1–11 La situa­tion de l’Église aujourd’hui est deve­nue sou­dain dif­fi­cile, parce que l’on exig…
Voir la gloire du Christ 2ème dimanche du Carême 2019 Voir la gloire du Christ 17 mars 2019 (Luc 9, 28–36) La Transfiguration nous est racon­tée aujourd’hui pour nous encou…
AIMEZ VOS ENNEMIS ! 7è dimanche du temps ordi­naire C « AIMEZ VOS ENNEMIS ! » (Luc 6, 27–38) Cet évan­gile est‐il une Bonne Nouvelle ou une exi­gence impos­sible ? Peut…

Va, vends, donne, viens et suis‐moi… Evangile de Marc, ch. 10

28è dimanche ordi­naire, année B

Vous avez enten­du ? Jésus était sur le point de par­tir.
Il venait de bénir les enfants et c’était l’heure pour lui et ses dis­ciples de se remettre en route. Et voi­là, nous raconte St Marc, qu’un homme accourt vers lui, comme sai­si par une urgence, au point de tom­ber à genoux devant Jésus, un peu comme un sac trop lourd : il faut ima­gi­ner la scène… On dirait même qu’il n’en peut plus de vivre comme il vit. « Bon Maitre, que dois‐je faire pour avoir la vie éter­nelle ? ».
Ce n’est pas un ren­sei­gne­ment qu’il demande, comme on pour­rait deman­der son che­min pour aller à Clerlande. Sa ques­tion, c’est : « Bon Maitre, que dois‐je faire pour être plus vivant ? Que dois‐je faire pour que ma vie ait un ave­nir ? ».
Et s’il appelle Jésus « Bon Maitre », c’est qu’il attend de lui une parole de sagesse.
La ques­tion de cet homme, elle porte en elle cette ques­tion por­tée par tant d’hommes et de femmes, et tant de com­mu­nau­tés humaines : « Qui nous fera voir le bon­heur ? » « Qu’est-ce qui va nous ouvrir un ave­nir ? » . Je ne sais pas si c’est votre ques­tion, en tout cas, je sais que c’est la mienne.
Pourtant, il avait bien mené sa vie, cet homme ; ça tour­nait : il n’avait tué per­sonne, il n’avait pas trom­pé sa femme, il n’avait pas volé, il n’avait pas débla­té­ré sur ses voi­sins de palier… à peu près comme nous, quoi… Il s’était même habi­tué à ça, et peut être même qu’il en était fier. Il s’était ins­tal­lé dans l’observance de la Loi comme une sou­ris s’installe dans son fro­mage. Et pen­dant tout un temps, ça lui avait suf­fi. Sa vie, elle tour­nait bien, mais fina­le­ment, elle tour­nait en rond…

Allez, disons‐le, il avait « vieilli » là dedans. Disons‐le : il était deve­nu un peu comme un « vieux gar­çon » comme on peut le deve­nir nous aus­si – et je parle pour moi en pre­mier lieu – ou comme on peut deve­nir une « vieille fille » ou un « vieux couple ». Vous voyez ce que je veux dire : avec ses petites habi­tudes, ses petits prin­cipes et ses ver­tus, ses petits rituels et ses petites manies, sa petite vie ran­gée et un peu arran­gée, ou son lais­ser aller…
Cet homme qui vient à la ren­contre de Jésus, c’est un homme un peu désen­chan­té.
Il y a tant d’hommes et tant de femmes qui lui res­semblent, et tant de com­mu­nau­tés humaines aus­si qui trainent comme lui leur vie, et qui « tuent le temps, comme disait Madeleine Delbrêl, avant que le temps les tue »…

Ce jour‐là cepen­dant, et ça, c’est bou­le­ver­sant, cet homme se remet en route. Il est por­té ce matin là par on ne sait quel sur­saut, par on ne sait quel souffle. On ne sait pas – enfin si ! – on le devine : sans doute rajeu­ni par la Parole qui fait son œuvre, tôt ou tard, dans le cœur de celui qui cherche vrai­ment Dieu ; sans doute regaillar­di par la Parole plus tran­chante qu’un glaive, comme dit Saint Paul ; sans doute rafrai­chi par la Parole tou­jours jeune qui le laisse entre­voir ce jour‐là que sa vie vaut davan­tage que ce qu’elle est. Ce matin là, quelque chose en lui le laisse pres­sen­tir que Jésus pour­rait bien lui ouvrir un ave­nir et une nou­velle qua­li­té d’existence. Plus haute.

Il faut l’imaginer, cet homme : sur le che­min, tan­dis qu’il court, il se met à rêver que soit ré‐enchantée sa vie. Il vou­drait bien que le bon Maitre lui révèle, comme on le dit dans le psaume, « la vraie mesure de ses jours »…
Ce qui est très tou­chant, dans le récit de Marc, c’est que Jésus, en le voyant aspi­rer à de la nou­veau­té, « se met à l’aimer ». Sans doute pas d’abord pour tout ce qu’il avait « bien » fait, sans doute pas pour ses « mérites », mais pour son désir, et pour tout le pos­sible qu’il entre­voit en lui.

Vous n’avez pas envie, vous, de cou­rir avec cet homme, à la ren­contre de Jésus ? Oh, pas cha­cun pour soi pour nos petites vies, mais bras‐dessus bras‐dessous, parce que la seque­la Christi, la « sui­vance » du Christ n’est pas seule­ment une affaire per­son­nelle. « Lorsqu’on est appe­lé par le Christ et lorsqu’on dit « je viens », on va tou­jours en retrou­ver d’autres » disait Madeleine Delbrêl…
N’avez vous pas envie, vous, de cou­rir avec cet homme à la ren­contre de Jésus pour que les com­mu­nau­tés aux­quelles nous appar­te­nons (com­mu­nau­tés fami­liales, parois­siales , pro­fes­sion­nelles ou monas­tiques) reçoivent de lui un nou­veau souffle ?
« Seigneur que devons‐nous faire pour deve­nir plus vivants ? »

Comment ne pas pen­ser si nous cou­rons ensemble vers lui, que le Seigneur porte sur nous, nos familles, nos com­mu­nau­tés humaines et notre assem­blée de Clerlande le même regard qu’il por­tait sur cet homme de l’évangile de Marc ? Un regard qui aime. Un regard qui croit en l’avenir. Un regard qui espère tous les pos­sibles…

La suite du texte, vous l’avez enten­du. « Une seule chose te manque », lui dit Jésus, « va, vends, donne et puis viens, suis‐moi ».
C’est clair : la vie ne se reçoit que dans un mou­ve­ment de nos êtres per­son­nels et com­mu­nau­taires. Pour qu’un ave­nir se des­sine, pour que la vie gran­disse, il faut se mettre en marche. Chacun sait bien que l’âge n’est pas une ques­tion. On peut être très âgé sans être pour autant vieux. Mais à 20 ans, on peut mar­cher comme des vieillards. « L’Eglise est lourde du pas de ceux qui ne partent pas ».

Va, dit Jésus, et puis vends ce que tu as. Mais là, c’est bien plus rude, il faut l’avouer. La Parole est cepen­dant très claire : il n’y a pas de vie, pas d’avenir pour ceux qui mettent leur cœur dans leurs richesses.
Vendre. Si ce n’était qu’une ques­tion d’argent ou de biens maté­riels, ce serait encore facile. Mais il y a tel­le­ment de choses qui sont deve­nues au fil du temps, dans nos vies per­son­nelles et dans nos com­mu­nau­tés, des richesses qui alour­dissent notre dis­po­ni­bi­li­té aux appels de l’Esprit : des habi­tudes qui nous jouent de bien vilains tours, des ser­vices qui sont deve­nus nos petites affaires, des savoirs qui sont deve­nus des refuges, des façons d’être, des façons de faire, des péda­go­gies de toutes sortes qui sont deve­nues des dik­tats, des dési­rs légi­times d’autonomie qui sont deve­nus des égoïsmes, des tran­quilli­tés que nous consen­tons aux autres pour ne pas être gênés dans les nôtres, des quant‐à‐soi qui empêchent de véri­tables ren­contres, et même des pau­vre­tés que nous tenons jalou­se­ment comme des richesses. Elles nous dérobent, comme on le chan­tait ce matin, à l’Esprit qui régé­nère…
Ces richesses là, qui nous empêchent d’avancer, de bou­ger, d’être plus légers et d’être plus joyeux, dans nos familles, dans tous les lieux où nous vivons, ou dans le réseau de Clerlande, il faut les repé­rer. Et il y en a, nous le savons bien, qui se cachent insi­dieu­se­ment dans les inter­stices de nos pau­vre­tés… ça c’est sub­til…
Va, dit Jésus, vends, et puis donne. Il ne s’agit pas seule­ment de les repé­rer, d’en fixer le prix, de mesu­rer ce qui nous empêche d’avancer, mais de lâcher, de lar­guer, d’abandonner, d’offrir, de se des­sai­sir, de remettre… Et là, ça coince.
Mystérieux cœur de l’homme qui sent bien que la vie c’est de don­ner mais qui a tant de misère à ouvrir les mains. Mystérieux cœur de l’homme qui sent bien que la vie vient à sa ren­contre mais qui a tant de peine à ne pas recu­ler…

Et puis il y a le « viens, suis moi… » . Parce que c’est d’abord ça, notre aven­ture de la foi. Notre seule rai­son d’être ici c’est ce désir com­mu­nau­taire le suivre le Seigneur et d’être, par Lui, don­né à ce monde qu’il aime. Et d’être – ensemble – une para­bole lisible et cré­dible, mieux que cela, une trace – de Lui.
« Viens, suis‐moi ».
Autrement dit : entre dans mon his­toire et dans mon rêve. Je viens créer du neuf dans la vie de celui que j’appelle.

La suite du récit de l’évangile, vous la connais­sez aus­si. « A ces mots, il devient sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens… ». L’histoire ne le dit pas, mais j’aime ima­gi­ner qu’il n’est pas par­ti bien loin. Il a du, tout sim­ple­ment, ren­trer dans les rangs, se garer, se ran­ger… J’aime bien ima­gi­ner que, tou­ché par le regard de Jésus, il est res­té pas loin, un peu comme on peut se cacher der­rière un pilier. Et que Jésus l’a vu. Et qu’il a conti­nué à croire en lui…
Quasiment juste après cette ren­contre, qui nous est racon­tée éga­le­ment dans l’évangile de Luc, Jésus invente l’histoire des ouvriers de la onzième heure. C’est une lec­ture qui n’engage que moi, mais j’ai envie de croire que c’est pour cet homme là qu’il l’a ima­gi­née.

Toi, Jésus, frère impa­tient de nous livrer ensemble aux hommes et aux femmes de ce temps,
toi qui peux trans­for­mer en nomades les hommes et les femmes assis que nous sommes,
ne tarde pas à nous entrai­ner et nous main­te­nir dans ton souffle.
Arrache‐nous.
Ne te résigne pas à nos fra­giles cou­rages de la onzième heure…
Viens réveiller nos vies au bois dor­mant.
Fais que les nuits de nos temps se changent en lumière.
Fais que nous n’allions plus sans feu ni lieu
puisque nous savons bien que depuis le matin de Pâques, tu nous accom­pagnes.
S’il te plait, entraine nous dans ton rêve pour notre huma­ni­té.
Ici et main­te­nant, cha­cun et ensemble, entraine‐nous.
Nous étions morts.
Et tu nous veux vivants

* Evangile de Marc, ch. 10

P. Raphael Buyse

illus­tra­tion : eau‐forte de Rembrandt, La Pièce aux cent flo­rins, vers 1649

Billets apparentés

7è dimanche pas­cal Dimanche 13 mai 2018 7è dimanche pas­cal Pour tout vous dire, je ne sais pas bien quoi dire. J’ai retour­né le texte dans tous les sens, hier soir et…
Ne pas perdre le Nord !  Chaque matin je trouve dans mes mails un petit des­sin de Philippe Geluck dont cha­cun connaît le chat phi­lo­sophe. Hier matin le chat, avec son …
Dieu n’aime pas man­ger tiède Lundi de la 28e semaine du temps ordi­naire Dieu n’aime pas man­ger tiède Elle est raide, cette his­toire : un roi en colère, des ser­vi­teurs mal­me­nés, …

Marc, 10, 2–16 : 27ème dimanche du temps ordinaire

Introduction

Ce dimanche s’ouvre à Rome le synode sur « la voca­tion et la mis­sion de la famille dans l’Eglise et dans le monde contem­po­rain ». C’est aus­si la fête de saint François, fête du Pape et de tous ceux qui portent le nom du pove­rel­lo d’Assise.
Nous ne sommes pas venus dans cette cha­pelle pour entrer dans les enjeux et les débats du synode, mais pour regar­der nos vies per­son­nelles, prier et sou­te­nir ceux et celles qui souffrent de la situa­tion pré­sente. C’est un temps pour défaire les nœuds concer­nant les divor­cés rema­riés et la morale sexuelle. C’est le temps de sor­tir des caté­go­ries du défen­du et du per­mis. C’est le temps de trou­ver un autre lan­gage, d’associer les peuple de Dieu aux réflexions des évêques.
Au début de cette célé­bra­tion, prions pour mieux rejoindre nos familles dans le concret de leur exis­tence. N’oublions pas non plus les émi­grés dont les familles sont divi­sées d’une autre manière, des familles pauvres dans la rue, des vio­lences qui se mul­ti­plient dans cer­taines régions du globe.
Qu’une misé­ri­corde évan­gé­lique nous habite et nous trans­forme en nous tour­nant vers Celui qui est doux et humble de cœur.

Homélie (Marc, 10, 2–16)

Qui veut mettre Jésus à l’épreuve doit savoir qu’il ne s’écartera pas de la mis­sion que lui est confiée par son Père. Interpellé par des pha­ri­siens, Jésus ren­voie ces contra­dic­teurs au deuxième récit de la Genèse. Dans le pre­mier, Dieu crée Adam. Adam, c’est en hébreu le ter­rien, l’humain, mâle et femelle à la fois. L’humain est là, seul dans le para­dis, et Dieu trouve qu’il n’est pas bon que l’humain soit seul. Mais dans toute la créa­tion, vous l’avez enten­du, ce der­nier ne trouve aucune aide qui lui cor­res­ponde.

Aussi, dans le deuxième récit, repris par Jésus, Dieu fait tom­ber une tor­peur sur l’humain. Le mot grec est exs­ta­sis, Extase ou tor­peur, il dort. L’Adam, l’humain, cherche l’autre, l’être qui parle. L’autre qu’il désire n’est pas là. Il ne le trouve pas dans les autres créa­tures ani­males. Il cherche au plus pro­fond de son être, dans son âme, à la nais­sance même de son désir, en son pro­fond som­meil. Ce che­min vers ce qu’il désire et qui n’est pas encore, écrit Marie Balmarie, c’est cette tor­peur, cette extase.

Dieu prend une côte d’Adam et sous elle referme la chair. Il façonne une femme (Gen. 2.22) et l’amène à Adam qui s’écrie : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle–ci sera appe­lée femme, car elle fut tirée de l’homme, celle‐ci ». Trois mots‐clés en hébreux pour com­prendre ce récit : Adam, qui vient d’Adamah, la terre, la pous­sière : c’est l’humain ; Isha, la femme ; Ish l’homme.

Dans la Bible, c’est le mot femme, isha, qui sur­git le pre­mier. Elle est créée à par­tir de l’humain qui désire l’autre dans son som­meil le plus pro­fond. Ce n’est pas du men­tal de l’homme que la femme est tirée, mais de son côté. Lieu du cœur, lieu du manque quand on aime, ce vide dans la poi­trine. C’est alors que l’homme parle : « cette fois‐ci, celle‐ci est l’os de mes os ; la chair de ma chair ». Elle est tirée de sa propre sub­stance. Elle est née d’un désir plus pro­fond que celui de la sexua­li­té.

Elle n’est pas son double, sa pro­prié­té, mais l’Autre : pos­si­bi­li­té d’être soi, pos­si­bi­li­té d’accueillir l’autre. Deux en une seule chair ; le res­pect dans la dif­fé­rence. Dans cette matu­ra­tion de l’homme et de la femme, cette créa­tion au sein de l’Eden, du Paradis, il y a un inter­dit (celui de se mettre au centre du cercle). En fait, il s’agit moins d’un inter­dit que la source du bon­heur pour que cha­cun croisse dans le dia­logue, la com­mu­nion, ce désir. C’est le grand voyage de la vie vers soi, vers l’autre, vers le bon­heur.

Confron­té au léga­lisme des pha­ri­siens, Jésus énonce le com­man­de­ment de Dieu selon lequel l’homme ne doit pas défaire ce que Dieu a uni. Comparée à l’histoire des reli­gions, la mono­ga­mie se pré­sente comme une spé­ci­fi­ci­té chris­tique. C’est un mar­queur iden­ti­taire des pre­miers chré­tiens et les trois évan­giles en parlent : deux fois chez Marc et Matthieu, une fois chez St Luc. En outre, St Paul com­pare le mariage à une alliance entre Dieu et son Eglise. L’orientation de Jésus est claire : le mariage, fon­dé sur une volon­té créa­trice de Dieu devient chez Jésus « pour le meilleur et le pire » un che­min de conver­sion, un guide condui­sant au royaume de la liber­té, pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans la Genèse.
Jésus ravive le sérieux, la gra­vi­tas du lien conju­gal qui tend de nos jours à être si for­te­ment contes­té par nos mœurs. Jésus sou­ligne qu’il en va de l’humanité créée à l’image de Dieu.

Baptisés dans la mort et la résur­rec­tion du Christ, nous sommes appe­lés à notre tour, à gran­dir dans la voca­tion qui est la nôtre. Le mariage reçu comme une voca­tion est un lieu de trans­for­ma­tion, de sain­te­té quo­ti­dienne fon­dé sur le bap­tême. Et tout au long de l’histoire, l’Eglise catho­lique a défen­du le prin­cipe de l’indissolubilité sou­vent démen­tie par la pra­tique des mœurs.

Jésus ne se situe pas sur un plan léga­liste. Il parle autre­ment : dans une visée de l’humain selon le pro­jet de Dieu, dans une nou­velle pers­pec­tive anthro­po­lo­gique. Or pré­ci­sé­ment, nous vivons de nos jours un ébran­le­ment anthro­po­lo­gique, un pro­ces­sus qui bou­le­verse les ins­ti­tu­tions et les per­sonnes.

Le mys­tère pas­cal, de mort et de résur­rec­tion ne devrait pas appa­raître comme un échec dans le monde contem­po­rain là où des couples chré­tiens font l’expérience de la déchi­rure et trouvent dans une nou­velle union cet amour indé­fec­tible et authen­tique. L’être humain dans sa liber­té cap­tive, résiste à un enga­ge­ment pour toute une vie qui ne cesse de s’allonger et sou­vent oppose à la fidé­li­té pour la vie, l’idéal de fidé­li­tés suc­ces­sives.

Des voix se mul­ti­plient dans l’Eglise catho­lique en faveur de cette recon­nais­sance. Deux clés évan­gé­liques nous sont offertes : le bap­tême lié à la mort et à la résur­rec­tion du Christ mais aus­si, le par­don, la jus­tice et la com­pas­sion.

Le Pape François invite l’Eglise à revi­si­ter, à redé­cou­vrir la réa­li­té inson­dable de la misé­ri­corde. C’est le che­min d’une fidé­li­té vraie à l’Evangile. Que l’Eglise montre le che­min d’une ima­gi­na­tion évan­gé­lique. Laissons Dieu être Dieu et recon­nais­sons nos pauvres limites humaines face à l’amour de Jésus Christ qui est venu allu­mer un feu sur terre et comme il vou­drait qu’il brûle.

Ce feu, ali­men­té par l’écoute docile de l’Esprit Saint conduit cha­cun et cha­cune d’entre nous à ce mys­tère de mort et de résur­rec­tion pour abou­tir à la cha­ri­té, l’agapè, l’amour qui sur­passe tout. Dès notre bap­tême jusqu’à notre mort, nous sommes sur ce che­min d’amour qu’il faut tou­jours décou­vrir et chaque eucha­ris­tie est notre nour­ri­ture pour suivre Celui qui nous montre le che­min par sa parole et ses actes et qui offre à son Père notre amour et nos limites per­son­nelles.

P. Martin

illus­tra­tion : La créa­tion dEve, Michel-Ange 1509‐10. Fresque, 170 x260 cm. Vatican, Chapelle Sixtine

Billets apparentés

1er dimanche de Carême 2019 10 mars 2019 1er dimanche de carême, année C Introduction Mes sœurs, mes frères, Sur le che­min qui mène aux fêtes de Pâques, l’Eglise s’unit cha­qu…
4è dimanche du T.O. Année C 4è dimanche du T.O. Année C Luc 4, 21–30 Mes sœurs, mes frères, Je vous rap­pelle l’Évangile enten­du la semaine der­nière. Jésus entre plei­ne­ment dan…
Veillée de la nuit de Noël 2018 24 décembre 2018 Veillée de la nuit de Noël 2018 Lc 2, 11–14 Sur une route d’Afrique qui n’en est pas une, inon­dée de pluies d’orage qui se dép…