Dimanche 29 Novembre 1er dimanche de l’Avent, année c

En ce dimanche, l’Eglise entre dans une nou­velle année litur­gique. Elle nous invite à médi­ter les étapes de la vie de Jésus‐Christ en com­men­çant par l’Avent, Adventus en latin, c’est-à-dire ce qui est devant nous, l’Avènement du Maître de l’histoire, le Retour à la fin des temps de Celui qui vient chaque jour à la ren­contre de notre his­toire per­son­nelle, de celle de toute l’humanité.
La semaine que nous venons de vivre fut dense, emplie d’émotions, d’angoisse et d’inquiétude, de sou­ve­nirs dou­lou­reux des évè­ne­ments vécus en France et ailleurs : elle fut aus­si source d’amour, de vie, de soli­da­ri­té, si bien expri­mée ven­dre­di, aux Invalides, à Paris. Le temps de l’Avent, ce temps du long désir, est habi­té par l’attente du retour de Jésus‐Christ, déjà pré­sent dans l’épaisseur de notre vie quo­ti­dienne. Comment ne pas aller à la ren­contre de Celui qui vient vers nous, donne sens à nos joies et nos peines, nous fait don de sa parole et de sa vie, nous offre sa mort et sa résur­rec­tion.
L’Avent n’est donc pas l’attente de Noël déjà célé­bré dans l’humanité depuis 2000 ans, c’est prendre à bras le corps notre exis­tence en situant la réa­li­té de chaque jour à la lumière de l’avenir, Jésus‐Christ, Seigneur de gloire, qui ras­sem­ble­ra toute chose au temps vou­lu par son Père. C’est mar­cher dans la vie avec un œil sur la route et l’autre fixé sur l’horizon afin de mieux orien­ter notre marche.
Les textes de ce jour brisent nos souf­frances, brisent même le ciel et la terre, révèlent la figure mys­té­rieuse du Fils de l’Homme qui appa­raî­tra à la fin des temps, essuie­ra toutes larmes de nos yeux et nous fera entrer dans une joie et une allé­gresse sans fin.
Au début de cette célé­bra­tion, hum­ble­ment, ouvrons‐nous à cette Attente de la gran­deur d’un Dieu doux et misé­ri­cor­dieux, recon­nais­sons notre fra­gi­li­té et nos manques d’espérance.

*

Mes sœurs, mes frères, le temps de l’Avent se pré­sente dans le déchi­re­ment de notre pla­nète et le désir de toutes les nations. Nous atten­dons une Présence d’amour qui vient à notre ren­contre, car il n’est pas d’attente sans amour et notre vie s’oriente vers l’espérance d’une nou­velle nais­sance. Le déchi­re­ment du monde, la vision du Fils de l’Homme dans sa gloire et ce qui est atten­du de nous sont les trois pôles qui rythment les lec­tures de ce jour. Comme l’écrit un mys­tique : « Tu as vu l’éclair, garde ton secret. L’éclair a déchi­ré les nuages et t’a ouvert les abîmes. L’éclair avait déchi­ré le ciel que tu avais décou­vert en ton âme ».

L’évangile de Luc s’appuie sur l’évènement du moment : la des­truc­tion du Temple de Jérusalem annon­cée par Jésus à ses dis­ciples. Jésus élar­git cette vision du Temple détruit par celle de bou­le­ver­se­ments cos­miques annon­çant son retour et son avè­ne­ment : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Les nations seront affo­lées et désem­pa­rées. Alors on ver­ra le Fils de l’homme venir dans une nuée avec puis­sance et grande gloire ». S’en suit pour les dis­ciples, un appel à la confiance, à la constance dans l’espérance, à la prière. Sommes‐nous de nos jours dans cet état d’esprit ? Je le pense.

Pourquoi ? Parce qu’une claire intui­tion habite cha­cun de nous : les choses ne pour­ront pas conti­nuer comme cela. Jean‐Claude Guillebaud écrit : « Trop de logiques nous semblent deve­nues folles. Celles qui gou­vernent l’économie, la tech­no­lo­gie, la bio­lo­gie, la finance mon­diale, le res­pect de notre pla­nète etc…Trop de courses effré­nées dans le brouillard du pro­grès. Trop de hâte, trop de courte vue, trop d’étourderie col­lec­tive, trop d’injustices nou­velles ». Ce que le pape François a pro­cla­mé hier dans les bidon­villes d’Ouganda va dans le même sens. Effectivement, la vie des socié­tés humaines ne pour­ra se pour­suivre devant tant d’inégalités, de manque de res­pon­sa­bi­li­tés, d’absence de com­por­te­ment humain. Un manque pro­fond d’humanité s’est creu­sé dans notre uni­vers actuel. Point n’est besoin d’allonger la liste.

Déjà au VIIe siècle avant notre ère, sous la menace de la dépor­ta­tion du peuple juif à Babylone, le Prophète Jérémie avait eu ses paroles récon­for­tantes : « Voici venir des jours – oracle du Seigneur‐ où j’accomplirai la parole de bon­heur. Je ferai ger­mer un Germe de Justice. Dans le pays, il exer­ce­ra le droit et la jus­tice et on habi­te­ra en sécu­ri­té. A l’annonciation, l’ange avait dit à Marie : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfan­te­ras un fils et tu lui don­ne­ras le nom de Jésus qui signi­fie « Dieu sauve ». Il sera grand et sera appe­lé Fils du Très Haut…et son Règne n’aura pas de fin » Lc 1. 32

Quand, dans l’évangile de ce jour, Jésus parle à deux reprises de la venue du Fils de l’Homme venant sur la nuée avec puis­sance et grande gloire, il annonce son propre avè­ne­ment à la fin des temps, dans un règne de paix et de jus­tice. Juifs croyants et chré­tiens, ensemble, nous sommes habi­tés par cette attente ardente du retour du Fils de l’Homme, le Messie pour eux ; le Christ pour nous. Il est le Seigneur de gloire et de puis­sance pour les juifs ; depuis le Venue de Jésus, il est en outre, pour nous, le roi doux et humble de cœur, héri­tier du Serviteur de Dieu, il a por­té nos souf­frances et Dieu l’a exal­té. Vous connais­sez cette anec­dote d’Elie Wiesel où un chré­tien et un Rabbin vont ques­tion­ner Dieu à la fin des temps en posant la ques­tion : le Messie, est‐il déjà venu ou non ? Et le Rabbin de glis­ser à l’oreille de Dieu : « sur­tout ne réponds‐pas à cette ques­tion ».

Chrétiens, nous savons que le Christ est venu habi­ter par­mi nous et qu’il revien­dra dans la gloire. En ce temps du long désir de cette Rencontre, une nou­velle nais­sance nous est deman­dée. Laquelle ? A vrai dire, nous ne le savons pas trop devant l’inconnu de nos vies et l’inconnu de l’évolution du monde. Parfois, nous atten­dons sans savoir ce qu’il va en être : c’est l’enjeu de nos vies dans la mala­die, dans des épreuves ; ce l’est aus­si devant un grand amour. Thérèse de Lisieux a vécu des moments dans la foi pure, confiante en son Seigneur qui l’avait dépouillée de tout signe sen­sible. C’est l’épreuve des grands mys­tiques, Saint Jean de la Croix et d’autres. C’est aus­si l’épreuve de tout chré­tien. Vivre à chaque ins­tant dans une confiance don­née sans réti­cence, dans l’espérance, et même dans l’action de grâce pour cette pré­sence qui nous accom­pagne.

Les signes avant‐coureurs du retour de Jésus, nous les connais­sons. Ce sont ceux d’hier, de demain, d’aujourd’hui. Ils nous sont fami­liers par d’autres paroles de Jésus, pro­cla­més dans les Béatitudes : larmes, per­sé­cu­tions, insultes, mises à mort. Lui‐même a été le pre­mier à les subir dans sa vie comme dans sa mort. Il disait à ses dis­ciples : « c’est à tra­vers beau­coup d’épreuves qu’il nous fait entrer dans le Royaume des cieux ».

Cette fresque immense de peuples mar­chant sur les routes de la vie, en attente d’un per­mis de séjour, porte sur son visage les traits du Fils de l’Homme qui revien­dra sur les nuées. Je ter­mine par ces quelques mots de Gertrud von Lefort concer­nant l’avènement du Fils de l’Homme :

Quand un jour arri­ve­ra la grande fin de tous les mys­tères, quand Celui qui est caché appa­raî­tra par­mi les éclairs dans les effrayantes tem­pêtes de l’amour déchaî­né,
Quand les globes du fir­ma­ment écla­te­ront en flammes et que de leurs cendres se lève­ra brus­que­ment la lumière libé­rée,
Quand les âmes les plus soli­taires vien­dront à la lumière et que seront lavées toutes fautes et jusqu’à celles que nous igno­rions ;
Alors le Seigneur relè­ve­ra ma tête, et devant son regard mes voiles seront hap­pés par le feu et je res­te­rai là comme un miroir dépouillant à la face des mondes. Dieu recon­naî­tra en moi son amour. Alors le monde dis­pa­raî­tra. Et le voile s’appellera grâce et la grâce s’appellera infi­ni et l’Infini s’appellera Béatitude.

frère Martin.

illus­tra­tion : La nuit étoi­lée, Vincent van Gogh, 1889

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La fin d’un monde

33è Dimanche ordi­naire (Mc 13, 24–32)

Chaque année, à cette époque, nous lisons les der­nières pré­di­ca­tions de Jésus à Jérusalem où il annonce sa venue ultime dans un fra­cas de fin du monde. Ce sont des textes que nous ne lisons pas spon­ta­né­ment dans nos aimables par­tages d’évangile. On est bien loin des douces images cam­pa­gnardes des para­boles gali­léennes. Jésus parle main­te­nant de catas­trophe cos­mique et de ter­rible détresse, les mêmes images et les mêmes mots que le pro­phète Daniel. Tous les pro­phètes, dans des contextes dif­fé­rents, ont annon­cé ce grand jour du Seigneur, jour de colère, dies irae, jour de détresse et de tri­bu­la­tion, jour du grand juge­ment et jour du salut défi­ni­tif. Le Moyen‐Âge chré­tien a fré­mi de ces ter­ribles mes­sages au moment de la peste noire. Et ces images ont res­sur­gi lors des grandes per­sé­cu­tions nazies : Nacht und Nebel, nuit et brouillard.

Nous retrou­ve­rons ces textes au pre­mier dimanche de l’Avent. Il vaut alors la peine de cher­cher ce qu’ils peuvent nous dire aujourd’hui.

Nous pou­vons déjà pen­ser aux peuples qui vivent la fin de leur monde dans une ter­rible détresse, qui cherchent leur salut dans des fuites à grands périls et qui n’ont d’autre espoir que notre accueil.

Mais nous pou­vons aus­si rece­voir les paroles de Jésus dans le temps où nous sommes. Car nous sen­tons tous plus ou moins confu­sé­ment que nous sommes à la fin d’un monde. Nous par­ve­nons aux limites de notre sys­tème mon­dial, de notre fonc­tion­ne­ment éco­no­mique et des res­sources de notre pla­nète ; La très grave crise qui secoue l’Islam se réper­cute dans le monde entier, et tous ces para­mètres inter­fèrent entre eux. Des signaux et des appels urgents nous sont adres­sés de tous côtés, à com­men­cer par ceux du pape François. Nous ne vivons plus dans l’espoir d’un pro­grès conti­nuel et d’une crois­sance sans fin, comme il y a quelques décades. Il nous faut plu­tôt envi­sa­ger main­te­nant des formes de décrois­sance. Nous sommes inquiets pour l’avenir de nos enfants. La peur étouffe l’espérance. Or nous savons que la peur n’est pas bonne conseillère, et nous consta­tons déjà par­tout en Europe les replis, les fer­me­tures, les égoïsmes que la peur engendre.

Un ouvrage récent de deux jeunes cher­cheurs s’intitule : « Comment tout peut s’effondrer ». Ils se consacrent à une nou­velle dis­ci­pline, la col­lap­so­lo­gie, qui ana­lyse les inter­ac­tions de tous les para­mètres d’un effon­dre­ment. Un col­lapse, ou un col­lap­sus, est un effon­dre­ment. Nous avions, nous, l’eschatologie pour dési­gner cette par­tie de la théo­lo­gie qui s’occupe de ce que nous appe­lions les fins der­nières, de l’attente du retour du Christ et du juge­ment der­nier. Nous voi­là main­te­nant avec la col­lap­so­lo­gie, l’étude des effon­dre­ments. Ces cher­cheurs veulent pré­voir ce qui risque fort de se pro­duire pour envi­sa­ger la suite.

Jésus n’était pas si loin de ces pro­pos quand il disait : « Si vous ne vous conver­tis­sez pas, vous péri­rez tous. » Nous savons aujourd’hui que si nous ne chan­geons pas notre manière de vivre, et donc le sys­tème glo­bal dans lequel nous vivons, nous allons dans le mur. Or nous ne chan­geons pas nos habi­tudes de consom­ma­tion, nos modes de trans­ports, nos consom­ma­tions d’énergie. Curieusement nous autres, les plus anciens, y sommes le moins enclins alors que nous avons connu une enfance et une jeu­nesse bien plus aus­tères. Les plus jeunes se pré­oc­cupent davan­tage de chan­ger leur mode de vie parce qu’ils pensent à l’avenir des enfants qu’ils mettent au monde.

Or l’évangile de ce jour nous offre une belle image bien dif­fé­rente des catas­trophes cos­miques annon­cées. Jésus nous invite à regar­der le figuier : « Dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. » Nous n’avons pas de figuiers dans nos contrées, mais où sont les tendres feuilles prin­ta­nières qui annoncent l’été sinon dans nos ren­contres entre géné­ra­tions pour chan­ger le monde et le sau­ver. Nous avons la chance et la grâce de pou­voir croi­ser nos dési­rs pro­fonds de vie et notre foi dans le Royaume du Christ qui vient tou­jours, qui est à nos portes, à nos par­vis., dans les grands enjeux du monde.

Quand Jésus parle des fra­cas de la fin, c’est pour annon­cer sa venue. Nous le disons bien dans le Credo : « Il revien­dra dans la gloire pour juger les vivants et les morts ». Et au cœur de l’eucharistie : « Nous atten­dons ta venue dans la gloire. » Comme ce retour du Christ est lié à la fin du monde, nous pen­sons par devers nous que ce n’est pas demain la veille, que le soleil a encore du com­bus­tible pour quelques mil­lions ou mil­liards d’années. Et si nous réa­li­sions que toute fin, la fin de notre vie per­son­nelle, mais aus­si toutes les fins des sys­tèmes de civi­li­sa­tions, tous les effon­dre­ments, peuvent être aus­si des venues du Christ et des bour­geon­ne­ments du Royaume. C’est ain­si que j’incline à com­prendre : « Cette géné­ra­tion ne pas­se­ra pas avant que tout cela n’arrive ». Toutes nos géné­ra­tions sont confron­tées à une crise pro­fonde qui peut pro­vo­quer des effon­dre­ments. Mais nous croyons que le Christ vient en ce temps et dans ce monde. Il est venu au cœur de l’humanité et de l’Histoire et il est à son terme pour l’attirer vers lui.

Mais comme je ne trouve pas de meilleur moyen de pré­pa­rer ma mort qu’en vivant le pré­sent qui m’est offert, je ne vois pas d’autre sens à l’attente de sa venue que la vigi­lance atten­tive à ce qui nous advient aujourd’hui, et donc l’engagement dans ce qui est à notre por­tée là où nous sommes.

Nous avons en com­mun la convic­tion que c’est en lais­sant l’évangile réson­ner dans nos vies que nous en sommes les témoins et que le Christ vient par­mi nous. « Lorsque vous ver­rez arri­ver tout cela, nous dit Jésus, tout ce qui arrive aujourd’hui et qui est si lourd de menaces, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. »

Frère Bernard

illus­tra­tion : Le Breton — Figuier gigan­tesque à Nouka Hiva — 1836

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Donner de son indigence (Mc 12, 38–44)

32ème dimanche B (2015)

Nous aimons beau­coup ce pas­sage de l’Évangile qui décrit l’obole de la veuve. C’est pour­tant une scène objec­ti­ve­ment assez insi­gni­fiante. Mais, dans ce temple dont les dis­ciples admirent les pierres et l’audacieuse construc­tion, au milieu de la foule bruyante et bario­lée, par­mi toutes les per­sonnes impor­tantes qui se font remar­quer, Jésus a dis­cer­né cette femme. Parce que, comme il l’expliquera à ses dis­ciples, elle donne tout ce qu’elle a pour vivre, lit­té­ra­le­ment ‘son vivre’, et même ce qu’elle n’a pas ! ̶ Elle donne en effet ‘de son indi­gence’, c’est-à-dire de son manque. Placé ain­si par l’évangéliste tout au terme de l’enseignement de Jésus, cet épi­sode nous inter­pelle tout par­ti­cu­liè­re­ment. Il réca­pi­tule une révé­la­tion essen­tielle de l’Évangile : la vie n’a de sens que don­née.

A presque chaque page de l’Évangile il est ques­tion de don­ner, ou encore de perdre, mais aus­si de rece­voir et d’échanger. Mais qu’est-ce que ‘don­ner’ dans l’esprit de l’Évangile ? En reli­sant pour vous cer­tains pas­sages, j’ai essayé de pré­ci­ser quelles sont les exi­gences et les pers­pec­tives que Jésus nous pro­pose.

Il s’agit d’abord de veiller à vrai­ment don­ner. Nous uti­li­sons trop sou­vent le mot ‘don­ner’, alors qu’il ne s’agit que de res­ti­tuer ce qui ne nous appar­tient pas vrai­ment, ou de remettre dans le cir­cuit un sur­plus. Car nous ne sommes que les ges­tion­naires des biens dont nous dis­po­sons. A la limite nous ne pou­vons vrai­ment don­ner que ce que nous sommes, notre sub­stance, c’est-à-dire pas grand chose ! ou, comme dit l’Évangile, notre indi­gence.

Mais il s’agit alors de ce que j’appellerais un don créa­teur, parce qu’il est un pari sur la géné­ro­si­té de Dieu. Ce n’est plus nous qui don­nons, mais Dieu, à tra­vers nous. Je pense ici à une anec­dote au sujet de saint François d’Assise, racon­tée par Eloi Leclerc. Un jour que François mar­chait vers un ermi­tage où l’attendaient quelques uns de ses frères il était très embar­ras­sé, parce qu’en arri­vant, il avait l’habitude de les bénir. Mais ce jour‐là il ne voyait pas com­ment il pour­rait encore le faire. Après toutes les marques de méfiance et les désa­veux reçus, et même sa mise à l’écart de la direc­tion de l’Ordre qu’il avait fon­dé, il était très amer et dépri­mé. Il n’avait plus aucune béné­dic­tion dans son cœur, seule­ment le dégoût. Et cepen­dant, en entrant, il s’est enten­du pro­non­cer spon­ta­né­ment une grande béné­dic­tion. Il a com­pris alors que c’était tou­jours Dieu qui se ser­vait de lui pour don­ner sa béné­dic­tion divine.

Une pre­mière invi­ta­tion de Jésus est donc de don­ner dans la confiance, sans trop nous inquié­ter de savoir si nous avons de quoi don­ner, mais en deman­dant tou­jours à notre Père notre pain de chaque jour.

Une autre exi­gence de l’Évangile est la gra­tui­té. Le don doit être incon­di­tion­nel, sans cal­cul, sans inten­tion plus ou moins avouée de pro­fit, et pas comme l’apôtre Pierre qui disait à Jésus : « Voilà nous avons tout quit­té, quel sera main­te­nant notre récom­pense ? » Non ! « Vous avez reçu gra­tui­te­ment, don­nez gra­tui­te­ment ». Le don n’est pas un troc, un bon pla­ce­ment, un truc pour gagner plus en retour. Vraiment don­ner, c’est aus­si accep­ter de perdre. L’image qui me vient à l’esprit est celle, si fon­da­men­tale, des parents qui mettent au monde un enfant, lui donnent la vie, mais ils savent que cela impli­que­ra aus­si de perdre cet enfant, le jour où il quit­te­ra la mai­son. Comme le dit Khalil Gibran : « Vos enfants ne sont pas vós enfants ». Donner, c’est accep­ter de perdre et, quelque part, d’abandonner.

Par ailleurs, « Dieu aime qui donne dans la joie », dans la sim­pli­ci­té de son cœur, sans aucun retour sur soi et presque à son insu : « Que votre main gauche ignore ce que donne votre main droite ».

Mais alors, le don serait‐il une bou­teille à la mer ? une géné­ro­si­té tous azi­muts, comme la fleur qui donne son par­fum ? Cette image est belle, mais il nous faut la com­plé­ter et rap­pe­ler une autre démarche tout à fait cen­trale dans l’Évangile : le par­tage. Car tel est bien l’idéal évan­gé­lique : conver­tir le don qui n’est qu’un cal­cul (le donnant‐donnant) en un don réci­proque, et créer ain­si une com­mu­nau­té où cha­cun donne tout, et ne vit que de ce qu’il reçoit. C’est la réa­li­sa­tion concrète, ici bas, du Royaume que Jésus est venu inau­gu­rer. Nous voyons effec­ti­ve­ment que, dans les pre­mière com­mu­nau­tés évan­gé­liques dont parle Jésus, telles qu’illustrées dans les Actes de apôtres, cha­cun don­nait tout et rece­vait tout. Oui, le don le plus par­fait est fina­le­ment l’échange.

Et ce n’est pas si facile ! Tous ceux qui ont ten­té une expé­rience de vie com­mu­nau­taire ou sim­ple­ment une vie de couple, de famille, ont pu consta­ter qu’un par­tage selon une stricte jus­tice dis­tri­bu­tive n’est pas viable, si cha­cun n’est pas prêt à don­ner, au besoin, plus que la quote part rigou­reu­se­ment exi­gée. En effet, si cha­cun se limite à son devoir le plus strict, il y a tou­jours un manque au total. Dans une com­mu­nau­té, comme la nôtre, — mais c’est le cas pour toute com­mu­nau­té, — nous consta­tons chaque jour que si nous ne sommes pas dis­po­sés à faire plus, et même à pal­lier quel­que­fois au manque de dili­gence des autres, tout se défait. Sans cette ‘bonne ardeur’, cette dis­po­ni­bi­li­té à don­ner plus que de rai­son, la vie com­mune devient terne. Et saint Benoît rap­pelle l’invitation de Jésus à faire par­fois deux milles avec celui qui demande d’en faire un. Tant il est vrai que si nous ne sommes pas prêts à don­ner plus que nous ne devons, plus que nous ne pou­vons, ̶ appa­rem­ment, ̶ nous ris­quons de man­quer l’essentiel. Certaines exi­gences de l’Évangile peuvent sem­bler exces­sives, voire inhu­maines, mais nous pou­vons consta­ter que c’est seule­ment en les accueillant que nous deve­nons plei­ne­ment humains.

D’ailleurs nous savons que cet appel au par­tage est au cœur de l’Évangile pré­ci­sé­ment parce qu’il réca­pi­tule toute la vie du Christ. Il a lui‐même vou­lu nous lais­ser ce signe du ‘par­tage du pain’. Or ce par­tage est une frac­tion, une bri­sure ; il est le mémo­rial du corps livré et du sang ver­sé. Et quand nous célé­brons l’eucharistie, nous refai­sons ce geste qui engage notre vie, car nous célé­brons ce don incon­di­tion­nel que le Seigneur nous fait.

Il est très signi­fi­ca­tif que l’épisode le l’obole de la veuve, dans l’évangile d’aujourd’hui, est situé au terme de la mon­tée de Jésus à Jérusalem. Dans les évan­giles de Marc et Luc qui le rap­portent, il pré­cède immé­dia­te­ment le dis­cours sur la fin des temps et le récit de la pas­sion de Jésus. Il est comme une clef qui nous per­met de com­prendre l’attitude de Jésus qui a don­né sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude. En accep­tant le dénue­ment total, il a vrai­ment « don­né de son indi­gence ».

Accueillons donc cet Évangile dans notre vie quo­ti­dienne, en com­mu­nion avec tous ceux et celles qui ont don­né leur vie en des cir­cons­tances autre­ment dif­fi­ciles. Je vou­drais seule­ment évo­quer, en ter­mi­nant, une per­sonne qui donne un écho pour notre temps aux témoi­gnages de la veuve de Sarepta et de la pauvre veuve de l’évangile, Etty Hillesum, cette jeune juive hol­lan­daise qui a aidé ses com­pa­triotes jusqu’au bout, pen­dant la guerre. A la der­nière page qui nous a été conser­vée de son jour­nal, avant de mon­ter dans le train qui l’emmenait vers Auschwitz, elle écri­vait : « J’ai rom­pu mon corps comme le pain et je l’ai par­ta­gé entre les hommes. Et pour­quoi pas ? Car ils étaient affa­més… »

Fr. Pierre

illus­tra­tion : L’obole de la veuve, eau‐forte, attri­buée à Rembrandt, vers 1650–55

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