31è dimanche du Temps Ordinaire — Fête de Toussaint

Matthieu 5, 1–12a – 31e dimanche du Temps Ordinaire — Fête de Toussaint

La fête de Toussaint est une fête pro­vo­ca­trice. En effet, quoi qu’en pense le monde de notre temps, quoi qu’il en dise, quoi que beau­coup s’en mordent les doigts, “l’affaire Jésus a réus­si”.

Voici le peuple immense de ceux qui l’ont cher­ché !
Voici le peuple immense de ceux qui l’ont trou­vé.

*

Au milieu des brouillards de l’automne se lève radieuse, la fête de Toussaint ! Alors que l’année du calen­drier de la terre marche vers sa fient que la nature se dépouille de son éclat pas­sa­ger, l’Eglise, dans la litur­gie du pre­mier novembre, se pare d’une jeu­nesse flam­boyante et éter­nelle : elle relève la tête et, vibrante de joie, fait mon­ter des hymnes d’action de grâce vers la Maître de l’histoire sainte qui, un jour dans l’histoire des hommes s’est rele­vé d’entre les morts.

La fête de Toussaint s’environne par­fois d’une odeur de mort ; en effet, la mémoire des dis­pa­rus, quand nulle espé­rance ne l’éclaire, pré­fi­gure l’épuisement des êtres et des choses.

Pour les croyants par contre, tous ceux et celles qui ont quit­té cette terre et rejoint la Cité céleste consti­tuent un peuple immense de “super vivants”, par­tagent la gloire de Celui qui a dit : “Je suis la résur­rec­tion et la Vie”.

*

Cette auda­cieuse Vision de ce peuple immense des saints nous donne un immense souffle. Ne le rape­tis­sons pas en nous essouf­flant à com­pa­rer l’estimation des orga­ni­sa­teurs à celle de la gen­dar­me­rie.

Qui sont‐ils ces quelques mil­liers d’hommes et de femmes saintes et saints par l’Eglise, qui ont “pignon‐sur‐rue” et sta­tues sur les autels ?
Ce sont de simples dis­ciples du Christ, comme nous, qui, du haut du ciel, nous font un clin d’oeil ami­cal pour nous assu­rer que le com­bat de l’Evangile, semence enfouie dans le sol de la vie ter­restre, pro­duit un fruit d’éternité.

L’Eglise nous les pro­pose en exemple, non pas pour leur pié­té, mais pour sur com­bat. Et ici, on ne compte plus en mil­liers mais en mil­liards les saintes et saints de Dieu. L’Apocalypse — que nous ven­dons de réen­tendre -, rejoint notre ques­tion : “Qui sont‐ils, ces mil­liards de saints ?”

J’ai vu une foule immense, que nul ne peut dénom­brer, une foule de toutes nations, races, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le trône et devant l’Agneau, en vête­ments blancs. L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : “Tous ces gens vêtus de blanc, qui sont‐ils et d’où viennent‐ils ?” Je répon­dis : “C’est toi qui le sais, mon Seigneur”. Il reprit : “Ils viennent de la grande épreuve. Ils ont lavé leurs vête­ments, ils les ont puri­fié dans le sang de l’Agneau”.

A l’époque du livre de l’Apocalypse, le sang dont il est ques­tion fait allu­sion au mar­tyre san­glant des chré­tiens déchi­rés par les bêtes du cirque.

Et depuis lors, d’autres cirques, au propre et au figu­ré, ont mar­ty­ri­sé des chré­tiens, jusqu’à aujourd’hui. Mais à part ces situa­tions plu­tôt excep­tion­nelles, et heu­reu­se­ment, le com­bat évan­gé­lique a été et demeure la grande réserve des saints, réserve d’autant plus immense qu’elle concerne non seule­ment les chré­tiens mais le peuple indé­nom­brable, parce que caché, de tout ceux et celles qui tiennent bon, qui ne se lassent pas de fabri­quer de la dou­ceur, de ma misé­ri­corde, de la jus­tice, de la pure­té, de la paix, avec le maté­riau médiocre et sou­vent même rebelle de la vie quo­ti­dienne. Les Béatitudes évan­gé­liques sont le pain dont ils se nour­rissent et qu’ils par­tagent avec leur pro­chain. “Les gens des rues”, pourrait‐on dire.

Ils sont plus nom­breux qu’on ne croit, eux jus­te­ment que nous célé­brons aujourd’hui glo­ba­le­ment, parce qu’ils ont vécu, vivent tou­jours, cachés, igno­rés, ano­nymes, loin des célé­bri­tés humaines et des cano­ni­sa­tions ecclé­sias­tiques. Ce sont eux qui sau­ve­gardent le sens suprême de la vie humaine, non pas dans leurs biblio­thèques ou dans leurs dis­cours, mais dans le vif de leur réa­li­sa­tion quo­ti­dienne, dans le regard puri­fié qu’ils portent sur le monde, dans le coeur fré­mis­sant avec lequel il res­pectent et accueillent tous les êtres, et Dieu, qui lui même vient à eux.

Dès lors, soeurs et frères, avec har­diesse, je vous sou­haite “bonne fête”, selon l’invitation de Jésus :

Soyez saints comme votre Père des cieux est saint”

et selon sa pro­messe :

Vous pou­vez deve­nir saints, puisque votre Père des cieux est saint, et met sa joie à vous la par­ta­ger”.

La sain­te­té ne se conquiert pas par le force humaine des poi­gnets.
La sain­te­té se reçoit dans la fai­blesse de nos mains ouvertes au Don de dieu.

Fr. Dieudonné

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Rabbouni, que je retrouve la vue. Mc 10, 46b‐52

25 octobre
30ème dimanche du Temps Ordinaire

Un beau récit comme on les appré­cie de la plume de saint Marc : une his­toire brève, claire, alerte, “comme si on y était”. Pourtant, Marc n’y était pas.
En effet, Marc ne fut pas un dis­ciple de Jésus en Palestine en l’an 30. Il n’était pas “au bord du che­min à Jérico”.

*

Marc fut ce bon com­pa­gnon de l’apôtre Pierre, déjà pri­son­nier à Rome dans les années 60–65. Pierre appelle affec­tueu­se­ment Marc “mon fils”. A cette époque, Jésus n’était plus de ce monde. C’était son Corps céleste et invi­sible qui pre­nait forme char­nelle dans les com­mu­nau­tés des croyants, non plus prin­ci­pa­le­ment des juifs, mais des païens conver­tis qui pas­saient des ténèbres de l’ignorance et de l’aveuglement à la connais­sance et à la pleine révé­la­tion de la véri­té, le Christ lui‐même.
“Une illu­mi­na­tion” comme fut très bien­tôt appe­lé le Baptême, évo­quée par les pre­mières litur­gies :

Ô toi qui dors éveille‐toi, le jour a brillé.
Réveille‐toi d’entre les morts : sois illu­mi­né !.
En Jésus‐Christ, tu meurs au péché
dans la nuit du tom­beau pour être un homme nou­veau”.

L’histoire de la gué­ri­son de l’aveugle de Jérico est ain­si une caté­chèse du Baptême, joyeuse et lumi­neuse, mais dont l’enseignement se ter­mine sur une note grave et sombre. C’est qu’en effet l’empereur Néron, désta­bi­li­sé par le nombre crois­sant de dis­ciples du Christ et par leur refus d’encore sacri­fier aux divi­ni­tés païennes, décrète leur per­sé­cu­tion et leur mise à mort. En 64, l’apôtre Pierre est arrê­té et cru­ci­fié à Rome. Alors ? Les nou­veaux conver­tis sont‐ils prêts à aller jusque là ? Marc ter­mine son récit en pré­ci­sant que l’aveugle gué­ri, au lieu de retour­ner pai­si­ble­ment chez lui, se mit à suivre Jésus sur le che­min. Comprenons : sur le che­min de la croix.

*

Se pose main­te­nant la ques­tion clas­sique : ” Et nous dans tout cela ? ”
Car jusqu’ici, je vous ai don­né un petit cours d’exégèse plus ou moins cohé­rent, que vous pou­vez trou­ver dans des livres plus savants et plus sub­tils.

Mais une homé­lie doit être une démarche d’actualisation, c‐à‐d. un essai de répondre à la ques­tion : ” quelle est cette bonne nou­velle aujourd’hui ? “, une ques­tion qui ne sur­git plus de notre intel­lect, mais de notre âme et de notre coeur, en attente d’une réponse qui peut nous faire vivre et pas seule­ment nous faire réflé­chir.
Oh, nos attentes sont diverses, voire dif­fé­rentes.
Vos attentes, j’en devine quelques unes depuis tout le temps que nous nous connais­sons. Mes attentes, vous aus­si vous les connais­sez, depuis le temps que vous avez la patience de m’écouter. Espérons que mes pro­pos nous per­met­tront de nous ren­con­trer quelque part.

Les pro­pos qui vont suivre sont tous sous forme d’interrogation, pour vous lais­ser la liber­té de vous y recon­naître ou pas. Je par­le­rai donc en “je”.

Ma pre­mière ques­tion : lorsqu’il y a 77 ans, dans le fond de l’église de Cuesmes, à 3 heures de l’après-midi, le mignon bébé Michel a reçu le bap­tême avec 3 gouttes d’eau en l’honneur du Père, du Fils et du St‐Esprit, en latin alors que je n’avais pas encore fait mes huma­ni­tés gréco‐latines, quelle “illu­mi­na­tion” ai‐je pu rece­voir ? je ne l’ai évi­dem­ment pas per­çue par ma conscience psy­cho­lo­gique. Mais je crois qu’à un niveau plus pro­fond de mon être, mon Dieu, créa­teur et père, a ouvert tout mon être à la recon­nais­sance, plus tard, de la lumière du Christ.
Et aujourd’hui, par­ve­nu à l’âge qui est le mien, et n’étant pas un fou­gueux conver­ti des pre­miers siècles du chris­tia­nisme, c’est la grâce reçue à mon Baptême qui m’a per­mis par de nom­breuses et suc­ces­sives conver­sions, de pas­ser des ténèbres de la peur à la lumière de la liber­té en Jésus‐Christ.

Ma deuxième ques­tion : durant toutes ces longues années, ai‐je sui­vi Jésus sur le che­min, sur son che­min, sur le che­min de sa croix ?

Sur le che­min de son mar­tyre san­glant, certes pas. Le sou­hai­ter tient du sui­cide que l’Eglise ne recom­mande pas. Même St Paul qui a été ten­té de se sui­ci­der pour rejoindre le Christ au plus vite, a choi­si de res­ter pour ser­vir ses frères. Et même Ste Thérèse d’Avila, qui dans son fameux poème II, avoue :

Je meurs de ne pas mou­rir.
O Vie, il ne me reste plus qu’à te perdre pour te gagner !
Que vienne vite ce tré­pas
car je meurs de ne pas mou­rir.”

Et pour­tant, jusqu’à ses 67 ans, elle enjam­be­ra col­lines et rivières au ser­vice de la réforme du Carmel.

Il existe cepen­dant un mar­tyre — je n’ose dire “prêt‐à‐porter”, la mar­tyre caché der­rière la porte de notre chambre inté­rieure, le mar­tyre à longue por­tée au fil des jours et des années, le mar­tyre de la PATIENCE de pâtir, dans la pra­tique de l’amour de cha­ri­té. L’amour, écrit Saint Paul, “prend patience, l’amour ne cherche pas son inté­rêt, ne garde pas ran­cune, met sa foi dans la véri­té. L’amour sup­porte tout, fait confiance en tout, l’amour espère tout, l’amour endure tout”.
Chacune et cha­cun de vous, enga­gés dans les rela­tions de l’amour conju­gal et paren­tal, et dans les liens de l’amitié, fait cette expé­rience de la patience qui peut faire souf­frir. Quant aux moines, saint Benoît les invite à cette même com­pas­sion au quo­ti­dien :

Persévérant jusqu’à la mort dans la pra­tique de la vie com­mune au sein du monas­tère, par­ti­ci­pons par la patience aux souf­frances du Christ, et méri­tons ain­si de rece­voir une place dans le Royaume”.

Ma troi­sième ques­tion — et j’en res­te­rai là par­mi d’autres questions‐, est celle‐ci :
Notre foi bap­tis­male nous donne‐t‐elle fina­le­ment de VOIR, de voir quelque chose, de voir quelqu’un — Dieu, par exemple‐, de voir un sens à notre vie ? Y a‐t‐il fina­le­ment quelque chose d’autre à voir que ce que nos yeux de chair peuvent voir ?
ou encore : la reli­gion chré­tienne est‐elle une reli­gion de l’invisible ou du visible ?
J’aimerais un jour reve­nir sur cette ques­tion. Nous n’avons plus le temps ce matin.
Je vous rap­pelle sim­ple­ment deux élé­ments de réponse. D’abord le témoi­gnage de l’évangéliste Jean :

Personne n’a jamais vu Dieu.
le Fils unique, qui est dans le sein du Père,
nous l’a dévoi­lé”.

Et encore : “Philippe, qui m’a vu, a vu le Père”.
Et encore : “Tout ce que j’ai enten­du et vu de mon Père, je vous l’ai dévoi­lé”.

Avec Jean, on est en pleine clar­té.

Le second témoi­gnage est du grand mys­tique saint Jean de la Croix. Avec lui, on quitte la pleine clar­té pour la demi‐obscurité.

Je vois bien, moi, la fon­taine qui jaillit et coule,
mais c’est de nuit.

Son ori­gine je l’ignore, point n’en a‐t‐elle,
mais je sais que toute ori­gine vient d’elle,
mais c’est de nuit.

Je sais qu’il ne peut y avoir chose aus­si belle,
que le ciel et la terre s’abreuvent en elle,
mais c’est de nuit.

Je sais bien qu’on ne sau­rait y trou­ver pied,
et que nul ne la peut pas­ser à gué,
mais c’est de nuit.

Sa clar­té n’est jamais obs­cur­cie,
et je sais que d’elle toute lumière est sor­tie,
mais c’est de nuit

Je sais que ses cou­rants sont si riches
qu’ils arrosent les enfers, et le ciel, et les peuples,
mais c’est de nuit.

Le cou­rant qui naît de cette fon­taine,
Je sais bien qu’il est aus­si vaste qu’elle et tout‐puissant,
mais c’est de nuit.

Cette fon­taine éter­nelle est cachée
dans ce pain vivant pour nous don­ner la vie,
mais c’est de nuit.

En lui elle appelle toutes les créa­tures,
et elles se ras­sa­sient de cette eau, mais dans le noir,
mais c’est de nuit.

Cette fon­taine vivante que je désire,
je la vois dans ce pain de vie,
mais c’est de nuit.

Peut‐être dès lors devrions‐nous tou­jours être assis au bord du che­min de Jérico :
“Seigneur, fais que je voie”.

Fr Dieudonné

illus­tra­tion : Kazimir Malevitch, Croix noire, 1913

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29ème dimanche B

(Mc 10, 35–45)

L’Évangile de ce dimanche est clair. Pour d’autres pas­sages enten­dus ces der­niers temps, il faut com­men­cer par expli­quer le contexte, rap­pe­ler que lan­gage de la Bible est quel­que­fois hyper­bo­lique, et que Jésus ne demande pas vrai­ment d’arracher l’œil mau­vais, mais seule­ment d’être par­ti­cu­liè­re­ment atten­tifs à la façon dont nous regar­dons. Aujourd’hui pas besoin de telles expli­ca­tions. Les situa­tions évo­quées sont tou­jours d’actualité. Nous savons bien com­ment font beau­coup de ‘chefs des nations’ contem­po­rains pour défendre à tout prix leur pou­voir. Et quand Jésus redit par trois fois ‘par­mi vous’, nous savons qu’il ne s’agit pas uni­que­ment des fils de Zébédée et des autres apôtres, mais de situa­tions cou­rantes et bien actuelles.

Nous réa­li­sons effec­ti­ve­ment que ‘par­mi nous’, même si nous ne sommes pas des ‘grands de ce monde’, les ques­tions de pou­voir et de pré­séances sont tou­jours pré­sentes. Nous nous iden­ti­fions volon­tiers à notre pou­voir sup­po­sé, à notre savoir ou encore à notre avoir. Notre ambi­tion, par­fois bien cachée à nous‐mêmes, est de briller aux yeux de tous, grâce à cela. Même dans les monas­tères, de façon plus ou moins consciente, ces trois façons de nous pré­va­loir sont impor­tantes, et si nous n’avons pas beau­coup d’avoir à éta­ler, nous aimons être recon­nus pour notre savoir, notre expé­rience ou notre pou­voir de per­sua­sion, ̶ comme j’essaie de le faire, au moment où je vous parle !

Mais, heu­reu­se­ment, à d’autres moments, dans la prière ou la médi­ta­tion, nous com­pre­nons qu’au plus pro­fond, au plus vrai de nous‐mêmes, nous ne nous nous iden­ti­fions pas à ces per­for­mances. En ces moments de véri­té, elles appa­raissent même comme assez déri­soires. D’ailleurs nous savons bien que, si nous sommes aimés, par nos frères et sœurs, par Dieu, c’est pré­ci­sé­ment quand, devant eux, devant lui, nous nous expo­sons dans notre totale impuis­sance, notre incon­nais­sance fon­cière et notre grand dénue­ment.

Quand alors nous dépas­sons ain­si notre solip­sisme, nous réa­li­sons enfin la bien­heu­reuse inter­dé­pen­dance qui nous unit tous. Nous com­pre­nons que notre seule vraie ambi­tion est le par­tage : par­tage de notre avoir, de notre pou­voir ou de notre savoir, c’est-à-dire, pra­ti­que­ment, le ser­vice : « si quelqu’un veut être (vrai­ment) grand par­mi vous, qu’il, soit votre ser­vi­teur ». Nous voi­ci ain­si au cœur de l’Évangile. Nous pou­vons alors entrer dans la démarche de Jésus : « Car le Fils de l’homme est venu non pour être ser­vi, mais pour ser­vir »

Pour nous gui­der sur ce che­min d’Évangile, toute la Bible nous en rap­pelle les exi­gences et les pers­pec­tives.

Dans les textes que nous avons enten­du il est ques­tion par deux fois de ‘la mul­ti­tude’. En Isaïe : « Le juste, mon ser­vi­teur, jus­ti­fie­ra les mul­ti­tudes » et dans l’Évangile : « Le Fils de l’homme est venu (…) pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude. » Vous recon­nais­sez cer­tai­ne­ment les paroles de la consé­cra­tion, à la messe, où Jésus dit : « Prenez, et buvez‐en tous, car ceci est la coupe de mon sang (…) qui sera ver­sé pour vous et pour la mul­ti­tude ». Le sacri­fice, le ser­vice est un don qui débouche tou­jours sur un large hori­zon. Il ne fau­drait pas l’oublier. Si modeste soit‐il, le ser­vice n’est jamais confi­né à un lieu, un moment limi­té. Il est tou­jours l’expression d’une mys­té­rieuse soli­da­ri­té, une com­mu­nion uni­ver­selle.

En médi­tant la Bible nous fai­sons encore une autre décou­verte : un même mot, le verbe ‘abad, signi­fie à la fois ‘ser­vir’ et ‘ado­rer’. On chante par exemple : « Servez le Seigneur dans l’allégresse ! », pour expri­mer notre louange et notre ado­ra­tion. En effet le ser­vice, même très humble, est un geste de res­pect abso­lu, quand il est accom­pli consciem­ment. Vécu ain­si, il s’adresse même au Seigneur. C’est là en tout cas une révé­la­tion essen­tielle que Jésus nous a annon­cée : « Ce que vous avez fait à l’un ce ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait … » (Mt 25) Telle est bien la pers­pec­tive qu’il nous révèle. Le ser­vice de nos frères et sœurs est tou­jours une démarche ‘théo­lo­gale’, comme disent les théo­lo­giens : au‐delà de l’aide à une per­sonne pré­cise, il atteint fina­le­ment Dieu lui‐même.

Ces pers­pec­tives uni­ver­sa­listes et théo­lo­gales rachètent et libèrent le ser­vice de ce qu’il a de ser­vile. Elles ano­blissent ce qu’il pou­vait avoir de vil et de dégra­dant. En effet, tous les ser­vices ne sont pas si lumi­neux ! Ils sont sou­vent pénibles, impo­sés, humi­liants. Le ser­vice quo­ti­dien, à la mai­son, au tra­vail peut deve­nir rou­ti­nier et dépri­mant. Et, à plus grande échelle, nous savons que « les grands de ce monde font sen­tir leur pou­voir » et réduisent même leurs sujet en escla­vage. C’est en tout cas évident pour l’Antiquité. Le ser­vice devient alors ser­vi­tude.

Pour faire face à cette inter­pel­la­tion, pour vivre concrè­te­ment ce défi, la Bible nous donne un clef impor­tante, tant pour affron­ter dans la foi la situa­tion de notre monde que pour vivre per­son­nel­le­ment l’épreuve du ser­vice.

En effet, nous savons que le cœur de l’histoire sainte est pré­ci­sé­ment la libé­ra­tion du peuple de Dieu de la ser­vi­tude en Égypte, de l’exil à Babylone. Le peuple de Dieu connait bien l’expérience de la ser­vi­tude, mais plus encore l’expérience de la libé­ra­tion. Le pas­sage de la Mer Rouge est une expé­rience pas­cale, un pas­sage de la mort à la vie. Jésus a éga­le­ment subi la vio­lence des ‘grands de ce monde’, mais il en a triom­phé à Pâques. Telle est notre foi.

Ce n’est pas le moment pour en par­ler plus lon­gue­ment, mais il me faut en rap­pe­ler les exi­gences, pour que nos ser­vices quo­ti­diens soient effec­ti­ve­ment des expé­riences de liber­té, des démarches pas­cales.

Pour déve­lop­per concrè­te­ment cette démarche évan­gé­lique de ser­vice, je vois sur­tout deux atti­tudes. Il y en a d’autres, à échelle ^plus vaste ; je ne parle ici que de celles qui ont été déve­lop­pées dans la tra­di­tion monas­tique, par­ti­cu­liè­re­ment atten­tive à la vie quo­ti­dienne.

Et d’abord ne pas éva­cuer a prio­ri l’aspect pénible de tout ser­vice. Il n’ y a pas de « ser­vice sans peine ».L’expérience atteste que quand on se décide à ser­vir, on s’expose tou­jours à souf­frir de l’une ou l’autre façon. Le texte d’Isaïe enten­du au début de cette célé­bra­tion est très clair à cet égard : il ne s’agit pas du ser­vi­teur que tous admirent, mais du ‘Serviteur souf­frant’. Et Jésus, avant d’inviter au ser­vice, annonce : « la coupe que je vais boire, vous la boi­rez et vous serez bap­ti­sés du bap­tême dans lequel je vais être plon­gé ». Celui qui veut suivre le Christ et qui s’engage à ser­vir concrè­te­ment ses frères et sœurs, doit savoir que cela le mène­ra tôt ou tard à beau­coup sup­por­ter et fina­le­ment à tout devoir don­ner : pas seule­ment des choses qu’il pos­sède , mais il lui fau­dra don­ner de sa sub­stance, de son indi­gence. Si l’on refuse sys­té­ma­ti­que­ment de prendre de la peine, on tombe dans l’acédie, la tris­tesse. La sagesse monas­tique est pré­cise à ce sujet. Saint Benoît insiste sur l’importance de l’accueil bien­veillant des contraintes qui nous sont impo­sées. Il parle sou­vent du ‘conten­te­ment’ que les moines doivent déve­lop­per. Sur ce che­min, nous décou­vrons qu’« Il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », comme aurait dit un jour le Christ. (Ac 20, 35)

Dans le pro­lon­ge­ment de cette pre­mière atti­tude, pour bien vivre le ser­vice quo­ti­dien, il y a l’ardeur, la ‘bonne ardeur’. Cela consiste à empoi­gner réso­lu­ment ce ser­vice, avec promp­ti­tude et une entière dis­po­ni­bi­li­té aux cir­cons­tances. Alors, curieu­se­ment, ce qui sem­blait au départ une ser­vi­tude impo­sée peut deve­nir un beau tra­vail. Le joug et le far­deau dont parle Jésus, ̶ les sym­boles mêmes de la ser­vi­tude, ̶ se révèlent ain­si doux et léger.

A tra­vers tout cela se mani­feste un mes­sage essen­tiel de l’Évangile : il ne faut jamais sépa­rer la peine et la joie. Contrairement à une idéo­lo­gie très répan­due, ce n’est pas en épar­gnant la peine qu’on trouve la joie. Mais en réa­li­sant fidè­le­ment et pai­si­ble­ment notre ser­vice, nous enten­dons le Seigneur nous assu­rer : « Bon et fidèle ser­vi­teur, entre dans la joie de ton Maître ! »

Fr. Pierre

illus­tra­tion : Albrecht Dürer (1471–1528) — Étude des pieds d’un Apôtre en prière

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