Pourquoi ?

Homélie du 3ème dimanche de Carême,

28 février 2016

Un mas­sacre et un grave acci­dent : les évé­ne­ments qui fai­saient l’actualité au temps de Jésus (Luc 13, 1–9) sont bien sem­blables aux nou­velles de nos jour­naux écrits ou télé­vi­sés. Mais ce qui était très dif­fé­rent, c’est l’interprétation que l’on don­nait à ces évé­ne­ments.

La plus vieille et la plus longue tra­di­tion biblique avait incul­qué la croyance en la rétri­bu­tion dans la vie de cha­cun ou de chaque peuple. Le méchant et le pécheur devaient s’attendre au mal­heur qui allait les punir, tan­dis que les hommes justes et droits devaient pros­pé­rer comme les beaux cèdres du Liban. Les pro­phètes ont recher­ché les causes des drames natio­naux dans les infi­dé­li­tés du peuple et de ses chefs. Plusieurs psaumes sont dans cette pers­pec­tive lorsqu’ils veulent don­ner une réponse aux scan­dales qui met­taient en cause ce prin­cipe de rétri­bu­tion : on voyait des cor­rom­pus pros­pé­rer indé­fi­ni­ment, comme aujourd’hui, et des pauvres gens acca­blés par des épreuves injustes. La plu­part des psaumes se contentent de répondre : atten­dez un peu, vous allez voir ce qui va arri­ver à coup sûr aux méchants.

Le pro­blème est que ça n’arrivait pas. L’idée de la rétri­bu­tion a subi une crise pro­fonde, expri­mée prin­ci­pa­le­ment par le livre de Job : Job est par hypo­thèse le juste abso­lu frap­pé par du mal­heur abso­lu. Ses dis­cours sont une longue pro­tes­ta­tion.

Les livres d’Isaïe ren­versent le pro­blème en fai­sant du juste per­sé­cu­té celui qui sauve le peuple tout entier. Ces pro­phé­ties seront reprises par les dis­ciples après la Résurrection pour com­prendre le sens de la cru­ci­fixion.

Mais au niveau de notre page d’évangile, on n’en est pas encore là. Tout le monde croit que le mal­heur est une puni­tion. Dans l’évangile de Jean, les dis­ciples demandent à Jésus si l’aveugle-né subit la puni­tion d’un péché de ses parents, et Jésus répond : « Ni lui, ni ses parents ne sont en cause. » Et ici : toutes ces vic­times n’avaient pas plus péché que les autres, que vous qui avez été épar­gnés. Donc Jésus éva­cue la vieille thèse de la rétri­bu­tion. Mais il ajoute : « Si vous ne vous conver­tis­sez pas, vous péri­rez tous de la même manière. » Nous pou­vons tra­duire : Vivez dans la vigi­lance et l’exigence pour pou­voir faire face. Si vous êtes dans l’insouciance et la futi­li­té, le mal­heur vous écra­se­ra.

C’est bien le sens de la petite para­bole du figuier : il vous reste encore du temps pour por­ter du fruit, mais pas un temps indé­fi­ni. Le moment vien­dra où le poids de votre vie sera mis en cause, et d’abord à vos propres yeux.

Les croyances répan­dues au temps de Jésus sont-elles très dif­fé­rentes des nôtres ? Quand sur­vient une catas­trophe, nous recher­chons les res­pon­sa­bi­li­tés, mais elles sont le plus sou­vent tel­le­ment enche­vê­trées que nous finis­sons par nous incli­ner devant un des­tin. Les mêmes ques­tions sur­gissent tou­jours : pour­quoi eux ? Pourquoi nous ? Pourquoi tous ces mal­heu­reux sont-ils condam­nés à fuir ? Et nous qui vivons dans une inso­lente tran­quilli­té, nous nous posons les mêmes ques­tions quand la mala­die nous frappe : Pourquoi moi ?

Mais il n’y a pas de réponse à ces ques­tions. La seule réponse sera celle que nous appor­te­rons par notre com­pas­sion et notre soli­da­ri­té. Et c’est exac­te­ment la même réponse que Dieu lui-même nous donne : ce n’est pas lui qui nous envoie la mal­heur, mais il est avec nous quand le mal­heur nous frappe. Et sa pré­sence nous incline à être avec les autres de toutes manières.

Avez-vous remar­qué que nous n’entendons jamais les réfu­giés mettre Dieu en cause ? Ils sont même éton­nam­ment fidèles à leur reli­gion, quelle qu’elle soit. Ils rejettent ceux qui font la guerre au nom de Dieu, mais cela ne les entraîne pas à renon­cer à leur foi. Par contre, ils nous mettent en cause, nous, dans notre peur de les accueillir. Et l’avertissement de Jésus demeure pour nous : si nous ne nous conver­tis­sons pas, si l’Europe ne se conver­tit pas, nous ris­quons fort d’être lami­nés. Et ceux qui en ont trop peur en seront les vic­times.

Il y a un point pré­cis sur lequel cette page d’évangile peut nous éveiller en ce temps de Carême, outre ce que nous pou­vons faire pour accueillir ceux qui arrivent : c’est notre manière de lires les évé­ne­ments. On rap­porte à Jésus les der­niers évé­ne­ments et il les com­mente. Or nous com­men­tons beau­coup les nou­velles entre nous, et en com­mu­nau­té par­ti­cu­liè­re­ment à table. Mais qu’en disons-nous ? Nous déplo­rons beau­coup. Nous cher­chons les causes et les issues alors que nous n’avons aucune prise sur elles. Il nous arrive aus­si sou­vent de les rap­pe­ler dans nos prières. Nous pour­rions cher­cher ensemble davan­tage ce que peut être une lec­ture chré­tienne, évan­gé­lique, des évé­ne­ments. Et sûre­ment nous sou­ve­nir du com­man­de­ment de Jésus d’aimer nos enne­mis et de prier pour les per­sé­cu­teurs.

frère Bernard

illus­tra­tion : Alexander Master, Jesus heals the crip­pled woman ; The parable of the bar­ren fig-tree
Koninklijke Bibliotheek, The Hague, 1430

Homélie du 2e dimanche de carême, 21 février 2016. .

Pourquoi la litur­gie nous fait-elle relire le récit de la Transfiguration du Seigneur tout au début du Carême, alors que nous fêtons cette Transfiguration le 6 août de chaque année, en une fête très solen­nelle, d’autant plus qu’elle est célé­brée aus­si bien par les Églises d’orient que par l’Église romaine ? Par contre, aujourd’hui, la Transfiguration est évo­quée sans solen­ni­té par­ti­cu­lière, sobre­ment comme il convient à la litur­gie de Carême.

Vous savez qu’il est tou­jours bon et éclai­rant, lorsque nous lisons un pas­sage des évan­giles, de le situer dans l’ensemble d’un cha­pitre, ici, en l’occurrence, le cha­pitre 9 de l’évangile de Luc. Ainsi, on y découvre que ce récit de la Transfiguration en gloire de Jésus est pré­cé­dé et sui­vi d’une annonce, par Jésus lui-même, de sa mort, et de sa résur­rec­tion. Dans l’annonce qui pré­cède, faite à ses seuls dis­ciples, Jésus dit : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beau­coup, qu’il soit reje­té par les Anciens, les Grands Prêtres et les Scribes, qu’il soit mis à mort, et que le 3e jour, il res­sus­cite » (9, 22). Et dans l’annonce qui suit la Transfiguration, Jésus dit : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. Mais les dis­ciples ne com­pre­naient pas cette parole ; elle leur res­tait voi­lée, en sorte qu’ils ne pou­vaient pas en sai­sir le sens » (9, 44–45).

Comment pouvons-nous essayer d’interpréter ce mon­tage lit­té­raire de l’évangéliste Luc qui situe le récit de l’apparition de Jésus en gloire entre deux annonces de sa mort et de sa résur­rec­tion ?

Il y a eu depuis tou­jours des inter­pré­ta­tions nom­breuses et auto­ri­sées, selon les­quelles Jésus aurait sou­le­vé le voile de son huma­ni­té pour faire appa­raître, quelques ins­tants fugi­tifs, sa divi­ni­té cachée. Il aurait ain­si offert à ses dis­ciples la pos­si­bi­li­té de sup­por­ter sa Passion et sa mort avec cou­rage, avec la convic­tion que tout se ter­mi­ne­rait bien le 3e jour. Cette inter­pré­ta­tion me semble une offense au mys­tère de l’Incarnation : Jésus lui-même aurait fait alors sem­blant de souf­frir son ago­nie au jar­din de Gethsémani, alors qu’en fait, il est pré­sen­té par les évan­gé­listes comme sup­pliant son Père de lui évi­ter les affres d’une mort cer­taine. Et les dis­ciples, sûrs de la résur­rec­tion de Jésus, l’auraient sui­vi allè­gre­ment jusqu’au Golgotha. On croit rêver ! Car, en fait, dès l’arrestation de Jésus, les dis­ciples s’enfuient, Pierre renie son maître, et seul le dis­ciple Jean est pré­sent sur le cal­vaire. Et c’est le même évan­gé­liste Luc qui raconte l’épisode des dis­ciples d’Emmaüs, ren­trant chez eux, mornes et le visage triste, ayant per­du tout espoir dans les len­de­mains qui chantent. « Certains disent qu’il est vivant. Mais nous, nous ne l’avons pas vu ».

Bref, pour eux et pour beau­coup de dis­ciples après eux, le 3e jour, le chiffre sym­bo­lique de l’achèvement, sera sans doute, « le jour le plus long », avant d’avoir foi dans le Christ res­sus­ci­té. Par contre, pour nous, le scé­na­rio est tota­le­ment dif­fé­rent de celui des pre­miers dis­ciples dont nous sommes éloi­gnés par 20 siècles de Tradition chré­tienne qui nous per­met, à tout moment de l’année, de confes­ser notre Foi : « Jésus-Christ, cru­ci­fié sous Ponce Pilate, il est mort et il a été ense­ve­li, il est des­cen­du aux Enfers, il s’est rele­vé d’entre les morts le 3e jour, il est mon­té au ciel, d’où il vien­dra juger les vivants et les morts ».

Certes, depuis l’âge de notre petit caté­chisme jusqu’à l’âge adulte et même, pour cer­tains, jusqu’à un âge avan­cé, cette confes­sion reste bal­bu­tiante, mais elle est ancrée dans les pul­sa­tions secrètes de notre cœur de chré­tien. Un Père du désert d’Égypte a recom­man­dé : « Laisse ton cœur accueillir ce que disent tes lèvres, et laisse tes lèvres chan­ter ce que mur­mure ton cœur ». Et ce que doit mur­mu­rer sans cesse notre cœur, St Paul nous l’a pro­po­sé en quelques for­mules très fortes : « Puisque tu as été bap­ti­sé dans la mort du Christ, tu vis désor­mais avec Lui ». Et encore : « Puisque tu es res­sus­ci­té avec le Christ, tu es désor­mais capable de cher­cher les choses d’en-haut ».

C’est dans ce mot « désor­mais » que réside notre assu­rance de la résur­rec­tion, deve­nue notre propre résur­rec­tion aujourd’hui. Il est inté­res­sant de consta­ter que les évan­gé­listes Mt et Mc n’emploient pas le terme « trans­fi­gu­ra­tion », mais le terme grec méta­mor­pho­sis : Jésus fut méta­mor­pho­sé devant eux. C’est un terme un peu savant, et pour­tant on l’emploie assez natu­rel­le­ment lorsqu’on parle de quelqu’un, quand un évé­ne­ment impor­tant a chan­gé son être et sa manière de vivre. C’est tou­jours le cas quand quelqu’un est tom­bé amou­reux. On dira cou­ram­ment : depuis que ce gar­çon a ren­con­tré cette fille, ou, depuis que cette fille a ren­con­tré ce gar­çon, il est, elle est, com­plè­te­ment méta­mor­pho­sé, méta­mor­pho­sée !
Et bien, ça, c’est nous : quand nous vou­lons bien voir com­ment nous vivons, com­ment nos com­por­te­ments par­viennent à pra­ti­quer les Béatitudes de l’Évangile, nous pou­vons recon­naître, hum­ble­ment certes, mais avec l’assurance de la Foi, que c’est l’œuvre en nous du Ressuscité.
Il me faut ter­mi­ner par vous faire remar­quer — mais vous l’aurez déjà com­pris — que cela offre à notre Carême sa véri­table signi­fi­ca­tion. Pour avan­cer une for­mule forte, je dirais : « Tout Carême vient après Pâques ». C’est à dire que le Carême n’est pas une répa­ra­tion labo­rieuse pour obte­nir la grâce de la fête de Pâques. Bien petite grâce si elle était à la mesure de nos efforts de timides renon­ce­ments. Mais un Carême auda­cieux qui laisse entrer, par tous les pores de notre être, la méta­mor­phose de notre Baptême.

. Prier plus et plus sou­vent durant le Carême ? Oui, mais pour que le silence de Dieu avive notre silence dési­reux d’écouter sa Parole.

. Vivre plus sobre­ment ? Oui, mais pour que, dépour­vus de nos sécu­ri­tés futiles, nous décou­vrions que notre soli­tude n’est plus seule, lorsque nous y sommes rejoints par le Seul vrai­ment vivant.

. Partager notre pain et notre ami­tié avec notre pro­chain ? Oui, mais sans volon­ta­risme. Plutôt avec les bat­te­ments de cœur du Christ, sans cesse répé­tés, naï­ve­ment, tel un har­mo­ni­ca de petit gar­çon.

Aidons-nous à vivre ce Carême dans la joie, dans une com­mu­nion de prière et d’amitié.

fr. Dieudonné

les trois tentations

Mes sœurs, mes frères, notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Dieu. Car Il nous a fait pour être avec Lui.

Ce temps du Carême nous entraîne à accueillir d’une manière nou­velle la Parole de Dieu. Dans la vie phy­sique, nous nais­sons une seule fois, dans la vie spi­ri­tuelle, à chaque âge, il nous faut naître à nou­veau, réveiller les enga­ge­ments de notre bap­tême et lais­sez l’Esprit de Dieu nous conduire vers la Pâques de Jésus.

Après son bap­tême par Jean-Baptiste, Jésus est habi­té par un mys­té­rieux dyna­misme qui l’entraîne sur les routes de Galilée. D’emblée sa renom­mée s’étend dans toute la région et à Nazareth, dans la syna­gogue, il ouvre le livre du pro­phète Isaïe et pro­clame : « l’Esprit du Seigneur est sur moi ; Il m’a confé­ré l’onction pour annon­cer la bonne nou­velle aux pauvres. Il m’a envoyé pro­cla­mer aux cap­tifs la libé­ra­tion… » Lc 4. 16–18 et conclut sa lec­ture avec audace : « Aujourd’hui, cette Parole s’accomplit ».

Cette audace évan­gé­lique trouve sa source au bap­tême et atteint toute sa force quand Jésus est pous­sé par le même Esprit au désert, au milieu des ten­ta­tions du monde qui sont aus­si les nôtres. Je cir­cu­lais la semaine der­nière dans l’exposition des œuvres d’art expo­sées à Bruxelles à Tour et Taxis et quelqu’un que je connais m’accoste en me posant la ques­tion. Qu’est la ten­ta­tion ? Surpris, je lui réponds à brûle-pourpoint : la ten­ta­tion ? C’est la mise à l’épreuve. Et qui­conque n’est pas ten­té, ne peut deve­nir adulte. Les épreuves nous trans­forment et peuvent faire de nous des enfants de Dieu. Il me semble évident que, dans la trans­for­ma­tion de cha­cun et cha­cune de nous, des com­bats se mani­festent, comme ils sont appa­rus à Jésus dès le début de son minis­tère. « Jésus, rem­pli de l’Esprit Saint revint du Jourdain (le lieu de son bap­tême) et il était dans le désert, conduit par l’Esprit pen­dant 40 jours, et il était ten­té par le diable ». Nous aus­si, face aux ten­ta­tions de la vie, nous avons besoin de la parole de Dieu et de la pré­sence de l’Esprit- Saint pour dis­cer­ner les choix qui nous sont deman­dés.

Au bap­tême, l’Esprit était des­cen­du sur Jésus et une voix vint du ciel : « Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engen­dré. Lc 3. 22. Dans la pre­mière ten­ta­tion, le diable reprend ces mêmes paroles avec un ton pro­vo­ca­teur : « Si tu es le Fils de Dieu…ordonne à ces pierres de deve­nir du pain ». La nour­ri­ture est mise en rela­tion avec la Parole de Dieu.

Ce n’est pas nou­veau dans la Bible : Eve avait vu que le fruit de l’arbre défen­du était bon à man­ger, beau à voir et qu’il don­nait la connais­sance de Dieu. Dans la pre­mière lec­ture de ce jour, la dîme est reliée au don de Dieu, comme la manne au désert nour­ris­sait le peuple.

Se nour­rir dans une rela­tion à Dieu implique la recon­nais­sance de ce qui nous est don­né, dans le res­pect de la créa­tion et de chaque per­sonne sans volon­té de la man­ger ou d’être man­gé.

L’action créa­trice de Dieu se fait dans le res­pect de la dif­fé­rence : res­pect de soi, de l’autre, de Dieu. Cette pre­mière ten­ta­tion écarte la confu­sion et pose le pre­mier arché­type humain, la pre­mière clé du bon­heur : l’interdit de la fusion de l’être humain avec son ori­gine. « Tu ne man­ge­ras pas de l’arbre de la connais­sance » peut se com­prendre dans le sens qu’on ne peut « man­ger » « connaître tota­le­ment autrui ». Manger c’est faire nôtre. On assi­mile ce qu’on mange.

Le pre­mier com­man­de­ment est le res­pect de soi, d’autrui dans une rela­tion qui dis­tingue, qui res­pecte la pleine liber­té de l’autre. La ten­dance fusion­nelle est une invi­ta­tion à cou­per le cor­don ombi­li­cal pour gran­dir et pour­suivre l’acte créa­teur de Dieu. Point n’est besoin de don­ner l’exemple de l’enfant, de la rela­tion entre adultes, dans un couple, entre ensei­gnant et ensei­gné etc…Il s’agit de ne pas façon­ner l’autre à notre image, mais le lais­ser croître à l’image de Dieu. Ainsi, se nour­rir au Corps du Christ, c’est entrer dans les vues de Dieu pour décou­vrir notre propre iden­ti­té.

Deuxième ten­ta­tion

² Jésus est pla­cé sur un lieu pano­ra­mique : un regard cir­cu­laire de beau­té, pareil à la vue du para­dis. Quel regard est le nôtre sur le jar­din de la créa­tion ? Il nous est confié pour le culti­ver et la gar­der. Nous avons vou­lu le domi­ner, pos­sé­der, le gérer avec pou­voir. Les grandes nations d’aujourd’hui se battent pour pos­sé­der les matières pre­mières en Afrique et ailleurs. On ne se pré­oc­cupe guère des peuples qui y vivent. Cinq à six mil­lions de per­sonnes tuées dans la région des grands lacs en Afrique et que dire de la Syrie. Tant de guerres sus­ci­tées pour domi­ner. L’Evangile nous appelle à un regard joyeux et dra­ma­tique sur la créa­tion. Laudato Si ‘, la der­nière ency­clique du Pape, nous appelle à sor­tir d’un mode de pen­sée pos­ses­sif ; elle condamne l’arrogance des tech­niques oppo­sées à la bio­di­ver­si­té ; elle invite au res­pect des per­sonnes et des choses. Nous vivons de nos jours dans une spi­rale de pau­vre­té et de richesses limi­tées à quelques pri­vi­lé­giés. 63.000 per­sonnes pos­sèdent l’équivalent de 3 mil­liards de gens !.

Le regard de Jésus cir­cu­laire et pur, ne se laisse pas atteindre par l’avidité d’acquérir, par la pos­ses­sion. Il sait com­bien tout est relié dans la créa­tion, l’importance de la bio­di­ver­si­té et que l’homme fait par­tie de la créa­tion et n’a pas à la domi­ner. Tout est mys­té­rieu­se­ment relié d’une façon sys­té­mique. Le moindre de nos gestes, de nos paroles, de nos prières sont là pour édi­fier une terre nou­velle et des cieux nou­veaux. Ce n’est pos­sible qu’en ado­rant le Seigneur Dieu, notre Père, et lui rendre un culte.

. « Aimer son pro­chain, écrit Ouaknine, direc­teur du centre d’études juives à Paris, consiste certes à ne pas haïr, à ne pas convoi­ter ce qui lui appar­tient. C’est aus­si garan­tir sa vie, son inté­gri­té phy­sique et morale. Il y a tant de manières sub­tiles d’écarter l’autre, de tuer les mino­ri­tés, les chas­ser, les tuer. Il est deman­dé de res­pec­ter autrui dans ses talents, ses richesses, ses biens sans les convoi­ter. Mais voi­ci la troi­sième ten­ta­tion

Elle se déroule à Jérusalem au lieu de la pas­sion de Jésus. Elle touche à notre iden­ti­té même… « Si tu es le Fils de Dieu, répète une nou­velle fois le diable… ». C’est l’heure du choix défi­ni­tif : en appe­ler à l’Esprit de Dieu, dans la prière, pour for­ger notre propre iden­ti­té à l’image de Dieu. Sommes-nous le centre du monde ? Humblement, réci­tons la prière que Jésus nous a ensei­gnée et recon­nais­sons le Père des cieux comme notre Père. Reconnaissons notre humble place dans le pro­jet de Dieu et écar­tons cette ten­ta­tion de nous mettre au centre du cercle. Le choix est simple : vou­loir être comme dieu ou accep­ter la filia­tion divine que Jésus nous apporte.

Ces trois ten­ta­tions sont une : man­ger autrui, domi­ner la créa­tion, se mettre au centre du cercle s’opposent radi­ca­le­ment à ce che­min de filia­tion divine, che­min de confiance, de soli­da­ri­té, d’humanité, sources d’un amour cir­cu­laire qui embrasse nos vies. Au res­pect de soi et des autres a cor­res­pon­du la fidé­li­té du couple et le céli­bat consa­cré ; au res­pect de la créa­tion a cor­res­pon­du la bonne gérance de la créa­tion et le vœu de pau­vre­té ; au refus de l’idolâtrie a cor­res­pon­du le vœu de consé­cra­tion, d’obéissance au pro­jet de Dieu.

Les ten­ta­tions de Jésus, pous­sé par l’Esprit, abou­tissent à la Croix et à la Résurrection. Que l’eucharistie de ce jour, de ce che­min joyeux et dra­ma­tique vers Pâques, nous fasse renaître dans cette recon­nais­sance mutuelle d’enfants de Dieu.

Frère Martin

illu : La Première Tentation du Christ, psau­tier enlu­mi­né, vers 1222 Copenhague