Un Dieu si discret

Homélie du jour de Noël

Prologue de l’évangile de Jean :

« Il était dans le monde, lui par qui le monde s’était fait, mais le monde ne l’a pas recon­nu. Il est venu chez les siens, mais les siens ne l’ont pas reçu. » Il n’y avait pas de place à Bethléem pour que Marie mette au monde son enfant. Mais ce que dit le beau Prologue de Jean est bien plus grave : Le monde ne recon­naît pas celui par qui il s’est fait. Si le monde ne le recon­naît pas, c’est parce que Dieu ne s’impose pas. C’est déjà vrai de tout l’univers, ce cos­mos dont parle Jean. Il a une telle den­si­té et une telle puis­sance que toute la science humaine peut cher­cher à en per­cer les secrets sans aucu­ne­ment faire appel à Dieu. Dieu s’est tel­le­ment effa­cé der­rière ce qu’il a lan­cé dans l’existence qu’on ne le voit plus. Il crée sans lais­ser de traces. Certains diront bien, comme les croyants de la Bible, que tout l’univers parle de Dieu, mais à tant d’autres il n’en parle pas. La pré­sence de Dieu dans le monde n’est donc pas si éblouis­sante.

Or à Noël Dieu se fait encore plus dis­cret. La Lettre aux Hébreux nous dit bien qu’il a déjà beau­coup par­lé de toutes sortes de manières par les pro­phètes du pre­mier Testament : des récits, des poèmes, des prières que le peuple juif a ras­sem­blés pour témoi­gner de lui, une mer­veilleuse Bible qui a par­cou­ru le monde, mais qui est lais­sée à qui veut bien l’ouvrir. Et quand Dieu vient par­ler par son Fils, ses paroles et ses actes vont aus­si se répandre mais seront tou­jours lais­sées à la libre ouver­ture des cœurs, au risque même de res­ter lettres mortes. Le Christ ne s’impose pas, il se pro­pose dans la dou­ceur, et aus­si dans le scan­dale de la Croix.

Il vient tou­jours chez les siens, chez nous, mais il est si peu recon­nu. Nous voyons bien autour de nous que Noël même s’est effa­cé dans des réjouis­sances très cha­leu­reuses mais où Jésus est sim­ple­ment oublié. Nous fai­sons aus­si l’amère expé­rience d’une foi qui ne s’est pas trans­mise : nos jeunes sont beaux et géné­reux, ils ont bien reçu nos valeurs, et nous les aimons, mais ils connaissent si peu Jésus.

Et si dans cette situa­tion nous étions sim­ple­ment reve­nus à l’incognito de Bethléem et rame­nés à la douce dis­cré­tion de Dieu lui-même ? Il vient dans le monde et le monde ne le recon­naît pas. Et pour­tant il vient. La lumière brille dans les ténèbres, et si épaisses que soient les ténèbres, elles n’arrêtent pas la lumière. Ce Noël ne voile pas les angoisses, la ter­reur des peuples dans la tour­mente, mais il nous invite à ral­lu­mer la foi et l’espérance en recueillant toute la bon­té et la ten­dresse du monde. Nous croyons que la lumière de la vie sera encore plus forte que nos ténèbres. Et nous pou­vons le croire, nous avons bien rai­son de le croire parce que Dieu y veille et que le Christ est venu nous le dire. Il est la lumière du monde et cette lumière ne pour­ra jamais s’éteindre.

Seulement voi­là : Dieu est dis­cret, c’est dans sa nature de Dieu, parce qu’il s’est impo­sé de res­pec­ter abso­lu­ment la liber­té dont il nous a fait le pré­sent. Il sou­tient le monde et l’histoire en les lais­sant être, un peu comme les parents qui laissent leurs enfants aller leur vie et qui pour­tant ne les aban­donnent pas. Quand nous sommes deve­nus moins nom­breux, plus faibles, plus dému­nis avec notre foi au milieu de tant d’indifférence, Dieu nous sou­rit. Nous sommes sa crèche. Il recon­naît ses manières.

Poursuivons alors ce que dit le Prologue : « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu. Mais tous ceux qui l’ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a don­né de pou­voir deve­nir enfants de Dieu : ils sont nés de Dieu. » Noël, c’est donc la fête de notre nais­sance comme enfants de Dieu. Et comme pour toute nais­sance, il s’agit d’un deve­nir. Nous avons ce pou­voir de deve­nir enfants de Dieu, et il nous a suf­fi d’y croire.

Est-ce à dire que ce deve­nir échappe aux autres, ceux qui n’ont pas reçu ce don quand même très mys­té­rieux de la foi, à com­men­cer bien sou­vent par nos propres enfants ? Et si nous com­pre­nions bien que deve­nir enfants de Dieu, c’est avoir pour Père celui qui veut toute la mul­ti­tude comme enfants, une mul­ti­tude de fils, une mul­ti­tude de frères ? Nous ne deve­nons pas enfants de Dieu tout seuls, comme des pri­vi­lé­giés, nous le deve­nons avec des frères, en étant frères et sœurs. Dieu attend que nous lui ame­nions la mul­ti­tude de nos frères, comme le Christ en venant dans le monde a vou­lu entraî­ner tous les hommes vers son Père. Il est mort pour tous, nous le croyons. Il nous suf­fit d’offrir aux autres notre bon­heur de croire, notre confiance, la joie secrète que nous avons au cœur.

Et nous serons déta­chés comme des enfants, dis­crets à la manière de Dieu. Comme le Christ et avec lui, confiants en son regard fra­ter­nel, nous cueille­rons tous les bon­heurs et nous aurons com­pas­sion de tous les mal­heurs. Nous serons donc sim­ple­ment humains, mais n’est-ce pas dans notre huma­ni­té que le Christ est venu ? « Le Verbe s’est fait chair, il a habi­té par­mi nous, et nous avons vu sa gloire. » Noël nous révèle encore cette gloire en toute huma­ni­té. Que l’Esprit nous en fasse rayon­ner. Les cœurs simples ne s’y trom­pe­ront pas.

fr. Bernard

illus­tra­tion : Fra Angelico, Le Christ aux outrages, (vers 1442–1443) fresque, Florence, couvent San Marco, cel­lule 7

Nuit de Noël 2015

Mes soeurs, mes frères,

En cette nuit de Noël 2015, nous célé­brons la Nativité de Jésus, fra­gile bébé et déjà Sauveur par son nom ; à côté de Joseph Marie est là émer­veillée devant un tel évè­ne­ment. Toute mère ne vibre-t-elle pas au mys­tère de la nati­vi­té qui ren­voie à toute nais­sance ? Et tout enfant qui naît n’est-il pas ouver­ture à la créa­tion et au sens de l’existence humaine ?

Ces réa­li­tés si pro­fondes, ancrées dans nos cœurs humains, nous font dépas­ser le cadre his­to­rique pré­sen­té et les images d’Epinal que l’on per­pé­tue. Il n’y a pas eu sous Auguste de recen­se­ment uni­ver­sel dans l’empire romain, mais plu­tôt plu­sieurs recen­se­ments locaux et celui de Quirinius a eu lieu en Judée dix ans avant la nais­sance de Jésus. Laissons de côté l’aspect misé­rable de l’étable iso­lée, où régnait le silence, la soli­tude aus­si.

« Dans cet enclos sacré, Marie vit avec l’enfant cette inti­mi­té abso­lue dans l’émerveillement du com­men­ce­ment. Son enfant, elle le tient, elle le prend dans ses bras, le regarde, sou­rit à ses pre­miers fré­mis­se­ments de vie. France Quéré d’écrire : « C’est mer­veilleux de l’avoir dans ses bras, et puis ce lan­gage admi­rable par les visages, ce face à face pro­di­gieux, ces yeux de nouveau-né qui vous boivent lit­té­ra­le­ment » se souvient-elle. Marie n’a pu être pri­vée de cette jubi­la­tion abso­lue, jar­din secret de toute mère, encore ravie de ce bon­heur d’avoir mis un enfant au monde. Devant cette pré­sence indi­cible, si fra­gile, Marie, Mère de l’enfant, allait deve­nir la Mère de tous les croyants comme l’enfant allait nous ouvrir les cieux par sa mort et sa résur­rec­tion.

Aujourd’hui, en cette nuit, mes sœurs, mes frères, c’est la jubi­la­tion et l’émerveillement qui doivent enva­hir nos cœurs. La mère contemple l’enfant dans la nuit. Les anges et les ber­gers, humbles veilleurs, se réjouissent avec elle et nous annoncent déjà que cette joie inso­lite sera uni­ver­selle et tou­che­ra en prio­ri­té les petits, les humbles, les doux.

Saint Luc, dans son récit de l’enfance de Jésus, répète à deux reprises : Marie gar­dait tous ces évè­ne­ments et les médi­tait dans son cœur. Le verbe grec n’est pas le même, sun­te­rein (Lc 2. 19), c’est mettre ensemble, gar­der pré­cieu­se­ment en soi ces moments de bon­heur intense. Le second verbe dia­te­rein (Lc 2. 51) sou­ligne une dis­per­sion, un vide, une réa­li­té informe et incon­nue. Marie ne pou­vait oublier l’annonce bou­le­ver­sante où l’ange Gabriel atten­dait son consen­te­ment.

Mes sœurs, avant la nais­sance de Jésus, le monde était en quelque sorte informe et vide, comme l’Esprit de Dieu qui pla­nait sur les eaux de la créa­tion au début de la Genèse, qui vole­tait comme un oiseau au-dessus de son nid. Il était là à la créa­tion du monde, il avait cou­vert de sa nuée lumi­neuse la tra­ver­sée du désert du peuple juif. Marie se sou­ve­nait en cette nuit des paroles de l’ange : « L’esprit Saint vien­dra sur toi et la puis­sance du Très-Haut te pren­dra sous son ombre ». Ce moment était adve­nu, et l’Esprit saint avait cédé la place aux anges qui chan­taient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes, ses bien-aimés ».
Pourquoi ne pas nous réjouir à notre tour ? Bien sûr, nous savons que le temps des muta­tions, des dou­lou­reuses trans­for­ma­tions allait venir. Nous les connais­sons dans la vie de Marie, de la nais­sance au pied de la Croix ; et cette ter­rible annonce de la pro­phé­tesse Anne qui se véri­fie­ra : « Un glaive de dou­leur te per­ce­ra l’âme (Lc 2. 35) » ; de la Croix à la Pentecôte où elle devien­dra la Mère de tous les croyants.

Nous connais­sons ces dou­lou­reuses trans­for­ma­tions de l’enfant Jésus vivant pai­si­ble­ment à Nazareth tra­vaillant hum­ble­ment avec Joseph, son père. Au moment de son bap­tême par Jean, l’Esprit-Saint est pré­sent et le Père céleste pro­clame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ». La mis­sion est là : ce sera une vie iti­né­rante, sans une pierre où repo­ser la tête, annon­çant la bonne nou­velle du salut révé­la­tion de l’amour divin, ouvrant l’avenir à la misé­ri­corde et au bon­heur éter­nel, déchi­rant toute hypo­cri­sie, sus­ci­tant tant d’opposition. Dans l’évangile de Luc, L’Esprit saint se mani­feste à nou­veau à Gethsémani, l’heure du com­bat ultime : « Père que cette coupe s’éloigne de moi, mais que ta volon­té soit faite » et sur la Croix, Jésus pous­sa un grand cri et dit : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ».

Ces déchi­re­ments et ces com­bats sont ceux de notre temps. Le pro­phète Isaïe avait pro­cla­mé : « Le peuple qui mar­chait dans les ténèbres a vu une grande lumière ». De nos jours encore, ce peuple, un mil­lion de per­sonnes, ne cesse de mar­cher, d’errer sur les che­mins des fron­tières, d’attendre de nous, chré­tiens, une source de lumière. Que ferons-nous ? Il n’est pas néces­saire en cette nuit bénie d’énumérer ces détresses proches et loin­taines. Nous les connais­sons, nous les por­tons dans nos cœurs, comme Marie qui gar­dait toutes ces choses dans son cœur, tan­tôt vibrante de bon­heur, tan­tôt mère des dou­leurs.

En cette fête de Noël 2015, beau­coup, croyants ou non, marchent dans les ténèbres. La grande Lumière du Christ qui revien­dra en gloire ne s’est pas encore mani­fes­tée. Mais l’ombre lumi­neuse de l’Esprit de Dieu les accom­pagne sur la route, les libère du chaos pour les conduire sur des che­mins moins tor­tueux. La pré­sence d’hommes et de femmes de bonne volon­té habi­tés par la grâce des Béatitudes leur témoi­gne­ra ces signes dis­crets d’espérance et d’amour. Nous pou­vons être a notre tour des ber­gers de Noël révé­lant la Bonne nou­velle de la nais­sance de Jésus, le Sauveur.

Tout cela se pas­sait à Bethléem, la mai­son du pain où le tout petit enfant était né, l’infiniment fra­gile et déli­cat allait ouvrir le monde aux réa­li­tés du Royaume. Bethléem annon­çait déjà la parole de Jésus : « « Je suis le Pain de vie ». Ce fut le miracle de la mul­ti­pli­ca­tion des pains où, à par­tir d’une miche de pain, il ras­sa­sie les foules. Par sa vie, ses actes, ses paroles, il nous donne jour après jour le Pain de vie.
Noël, Bethléem, c’est la mai­son du pain. Infime début qui évoque cette infime par­celle du pain eucha­ris­tique et cette infime goutte de vin qui est son Corps et son sang, pré­sence dis­crète de l’Esprit de Dieu nous accom­pa­gnant sur la route jusqu’à ce qu’Il revienne.

Mes sœurs, mes frères,
Nous voi­ci réunis pour célé­brer ensemble la Nativité de Jésus-Christ. Si nous sommes venus dans cette cha­pelle, c’est pour entrer dans le mys­tère de cette nais­sance, c’est pour célé­brer avec la Vierge Marie la des­ti­née de cet enfant-Dieu qui ouvre pour nous les portes du Royaume de dieu, qui fait de nous des enfants de Dieu.
Noël 2015 : entente uni­ver­selle pour plus de res­pect de la créa­tion à laquelle par­ti­cipent peut-être les chants des anges ; c’est une entente nou­velle pour arrê­ter la guerre en Syrie, est-ce le chant des ber­gers et la musique de leurs pipeaux la paix des pauvres de coeur. 2015, c’est aus­si l’année de la misé­ri­corde ouverte par le Pape François, c’est aus­si l’enfant Jésus et Marie sa Mère qui vont nous révé­ler que la nature même de Dieu est amour et misé­ri­corde.

Certains d’entre nous sont venus parce qu’ils ont dans leur cœur la nos­tal­gie des chants de Noël et des célé­bra­tions de leur enfance . Pour d’autres, cette célé­bra­tion conforte les liens de leur famille à tra­vers les géné­ra­tions. Au repas de fête se joint ce sou­ci de ren­forces les liens fami­liaux. D’autres encore découvrent en cette fête une souf­france plus grande encore, une soli­tude qui s’accentue en voyant le bon­heur des uns, la mala­die des autres, le décès d’êtres proches.

Quel que soit notre cœur, c’est l’amour divin qui vient dis­crè­te­ment, timi­de­ment à notre ren­contre. Il se pré­sente à nous comme l’enfant fra­gile. Il nous est offert dans le bon­heur infi­ni de la Vierge Marie, de Joseph, des ber­gers et des anges. Que notre cœur se laisse enva­hir par cette joie impre­nable qui vient d’ailleurs et peut trans­for­mer notre vie et nos cœurs.

Fr. Martin

illus­tra­tion : Georges de La Tour, Le Nouveau-né, 1648

4ème dimanche de l’Avent. 20 décembre 2015

4ème dimanche de l’Avent, année C

20 décembre 2015

A quelques jours de la célé­bra­tion des mys­tères de Noël, la litur­gie de ce dimanche nous invite à nous en appro­cher de très près en nous fai­sant pas­ser sous un por­tique, ten­du de part et d’autre par deux femmes de grande sta­ture et de haute tenue : Marie et Elisabeth.

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