Une homélie de fr. Pierre de Béthune
En nous invitant à entrer en Carême, la liturgie nous demande de refaire notre choix. La liturgie, c'est à dire la tradition de notre église, suit les saisons et nous engage, en ce début du printemps, à nous remettre en route sur le chemin de l'évangile et à refaire notre choix : non pas parce qu'il serait périmé, et qu'il faudrait signer un nouveau bail, un nouveau contrat, mais parce que nous savons bien qu'il est nécessaire de régulièrement renouveler notre pleine conscience de cet engagement, pour ivre davantage selon l'évangile. Laissons-nous donc porter par la tradition liturgique de cette saison. Elle remonte aux tout premiers temps de l'église, mais elle n'est pas vétuste pour autant, parce qu'elle nous permet de rejoindre le Christ aujourd'hui dans son mystère pascal.
Chaque année, au premier dimanche du Carême, pour commencer notre chemin vers Pâques, la liturgie nous invite à accompagner le Seigneur Jésus qui commence son ministère. Il a d'abord demandé le baptême de Jean, et a reçu une confirmation de sa mission par la venue de l'Esprit saint sur lui. Il est ensuite conduit au désert par ce même Esprit. Ce sont deux étapes décisives de sa vie. En ces deux moments, il récapitulait l'histoire de son Peuple. Ce qui a définitivement formé l'Israël ancien comme un Peuple choisi est en effet le passage de la Mer Rouge et le séjour au désert du Sinaï. A son tour Jésus est d'abord descendu au fond des eaux, avec tous les pécheurs venus pour se convertir, et cela a été pour lui une expérience décisive, quand, en sortant, les cieux se sont ouverts et qu'il a entendu la voix venue du ciel : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir ». Ensuite le même Esprit l'a poussé au désert, pour continuer, compléter son expérience initiatrice, en affrontant la tentation. Il y reste quarante jours, tenté par Satan, et l'évangéliste Marc précise qu'il est avec les bêtes sauvages, et servi par des anges. Matthieu et Luc précisent les trois tentations qu'il a dû subir.
Mais en réalité ces trois se résument en un choix, unique et exclusif. En effet, il avait entendu le Père lui dire : « Il m'a plu de te choisir ». Il aurait donc pu conclure qu'il pouvait choisir à son tour ce qui lui plaisait ; tout lui était permis désormais : mais c'est précisément là qu'était la grande tentation.
Et le désert est précisément 'le lieu du choix', comme on l'a vu pour le 'Peuple choisi'. Moïse lui avait demandé : « Vas-tu choisir la vie ou la mort ? Choisis la vie ! » Au désert de Juda, Jésus a effectivement choisi. Il a choisi de faire pleinement la volonté de son Père qui l'envoyait. Entouré de bêtes sauvages, servi par des anges, il a choisi d'être pleinement homme, ni ange ni bête, mais simplement un homme, fragile, béni, - aimé, ou détesté. Homme parmi les hommes, présent à tous, disponible, lucide, et surtout capable d'incarner tout l'amour du Père.
A l'autre bout de sa vie, au Jardin des Oliviers, l'évangile selon saint Luc précise que le démon qui s'était éloigné est revenu et Jésus a connu la même tentation et il a refait le même choix : « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » Et nous savons que tout au long de sa vie, il retournait dès que possible dans un endroit désert, pour prier, pour revivre ce choix, l'accueil de la volonté de son Père.
Mes frères, mes sœurs, c'est là que nous pouvons le rejoindre. Le Carême nous est donné pour vivre à notre façon l'expérience du désert et nous demander à nouveaux frais si nous allons 'choisir la vie', choisir l'évangile.
Tout au long de notre vie quotidienne, dans notre monde consumériste, nous sommes invités à faire des choix. Les publicités nous y invitent constamment. Et 'le bon choix', c'est évidemment le choix de ce qui nous plait. Il est facile de choisir ce qui nous plait, il est facile d'aimer ce qui nous plait, ceux qui nous plaisent.
CEPENDANT LA VRAIE VIE NE CONSISTE PAS À AIMER CE QUE NOUS AVONS CHOISI, MAIS BIEN À CHOISIR D'AIMER CE QUI NOUS EST DONNÉ. Non pas tant aimer celle, celui ou ceux que nous avons choisi, mais choisir d'aimer ceux qui nous sont donnés, - que ce soit dans le mariage ou la vie communautaire.
CHOISIR D'AIMER.
Le petit désert qu'est le Carême, ce lieu du choix, nous est proposé pour choisir d'aimer davantage, pour entrer davantage dans la volonté de Dieu sur nous.
Accueillons donc pleinement ce que nous dit aujourd'hui le Christ qui cite le livre du Deutéronome : « Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre. » et le texte continue : « mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Cette parole de Dieu n'est pas seulement une sentence de sagesse ou un précepte de la Loi. Elle est un appel, un appel à faire le choix de l'écouter, de l'adorer, lui seul.
Il y aurait encore tant d'autres choses à dire en commençant le Carême, à propos du jeûne, de la prière et surtout du partage, - il faudra y revenir, mais je crois que tout se résume dans les premiers mots que Jésus a prononcés, précisément en sortant du désert : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ! » La liturgie du Carême est essentiellement destinée à nous mettre sur ce chemin de conversion. Pour cela, elle nous rappelle une chose, au long de ces quarante jours qui nous conduisent à Pâques, et même pendant les cinquante jours qui suivent, jusqu'à la Pentecôte, elle nous redit : DIEU NOUS A AIMÉS LE PREMIER. Telle est la source de toute conversion, de toute vie : OUI, NOTRE CHOIX D'AIMER DIEU EST TOUJOURS UNE RÉPONSE À SON AMOUR.
Et puis, très concrètement, en proposant, le premier dimanche, cet évangile du séjour de Jésus au désert, elle nous indique aussi un accès privilégié à cette source : c'est en prenant quelques fois un certain retrait dans la prière, comme Jésus aimait à le faire, que nous pouvons réaliser au plus intime de nous-mêmes que Dieu est notre Père, Abba ! - et que nous sommes ses fils, ses filles, en lesquels il a mis tout son amour.
Moïse disait au peuple : Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes, le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l'autel du Seigneur ton Dieu. Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. C'est là qu'il est devenu une grande nation, puissante et nombreuse. Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ; ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères. Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l'oppression. Le Seigneur nous a fait sortir d'Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel.
Et maintenant voici que j'apporte les prémices des fruits du sol que tu m'as donné, Seigneur. »
- Parole du Seigneur.
Dt 26, 4-10
Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, je dis au Seigneur : « Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! »
Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins.
Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon.
« Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ; je le défends, car il connaît mon nom. Il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. »
Ps 90 (91), 1-2, 10-11, 12-13, 14-15ab
Frères, que dit l'Écriture ? Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton c?ur. Cette Parole, c'est le message de la foi que nous proclamons. En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton c?ur, tu crois que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, alors tu seras sauvé. Car c'est avec le c?ur que l'on croit pour devenir juste, c'est avec la bouche que l'on affirme sa foi pour parvenir au salut. En effet, l'Écriture dit : Quiconque met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte. Ainsi, entre les Juifs et les païens, il n'y a pas de différence : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l'invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.
- Parole du Seigneur.
Rm 10, 8-13
En ce temps-là, après son baptême, Jésus, rempli d'Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l'Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain. »
Alors le diable l'emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m'a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C'est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »
Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d'ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l'ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu. » Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé.
- Acclamons la Parole de Dieu.
Lc 4, 1-13