Clerlande au fil des jours : avril‐septembre 2015 (PDF)

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Marc 9,30–37. 25e dimanche du Temps Ordinaire

Avec cette page d’évangile selon Saint Marc, nous sommes dans une toute autre ambiance que celle des solen­nels et longs dis­cours de Jésus selon l’évangéliste Saint‐Jean.

Ici, nous sommes intro­duits dans le cercle pri­vé et intime de Jésus avec ses 12 dis­ciples pri­vi­lé­giés, à l’abri des regards et des oreilles de la foule. Et heu­reu­se­ment, car ce qui va se pas­ser n’est pas très joli ni fort édi­fiant. De quoi s’agit-il au juste ?

Jésus tra­verse la Galilée inco­gni­to avec ses dis­ciples. Incognito, car il ne veut pas que ce qu’il va leur dire par­vienne aux oreilles de la foule. Ce serait incom­pré­hen­sible et tel­le­ment déce­vant, voire scan­da­leux, pour ces pauvres gens qui mettent tout leur espoir dans ce grand pro­phète et gué­ris­seur. C’est leur der­nière planche de salut, et Jésus devine qu’ils attendent un grand bou­le­ver­se­ment poli­tique qui les déli­vre­ra de leur misé­rable pau­vre­té dans un royaume de jus­tice, de ten­dresse et de paix, à la manière annon­cée par les pro­phètes du Premier Testament, dont Marie, d’ailleurs, fait encore écho dans son mag­ni­fi­cat :

Il ren­verse les puis­sants de leur trône,

il élève les humbles,

Il comble de bien les affa­més,

il ren­voie les riches les mains vides.”

On est en plein dans les fan­tasmes, les espoirs fous. Et Jésus va devoir les dégon­fler, petit à petit, sans rien brus­quer mais en veillant à ne pas les entre­te­nir.

Petit à petit, en com­men­çant par les dis­ciples que Jésus sup­pose être aptes à devi­ner que les choses vont plu­tôt mal tour­ner et éven­tuel­le­ment mal finir. On ima­gine bien le petit groupe des 12 mar­chant, ser­rés, autour du Maître. Ce sont les bons moments des confi­dences. Et Jésus pro­fite de cette douce inti­mi­té, pour leur dire, pru­dem­ment et qua­si éva­si­ve­ment : “Mes amis, vous devez savoir que le Fils de l’homme, il est des­ti­né à être livré aux mains des hommes qui le tue­ront avant qu’ils res­sus­cite”.

Mais nous connais­sons bien cela : on entend ce que l’on veut bien entendre et l’on est sourd à ce qui contre­dit nos pen­sées, nos pro­jets, voire nos rêves. Et de fait, l’évangéliste pré­cise que les dis­ciples ne com­pre­naient pas ces paroles de Jésus. Il aurait pu “avouer” que les dis­ciples ne vou­laient pas com­prendre ce qui allait tel­le­ment à l’encontre de leurs attentes.

Et la suite du récit est acca­blante. Les dis­ciples des­serrent le cercle autour de Jésus, ils le laissent prendre de l’avance et mar­cher seul, car ils vont dis­cu­ter entre eux pour savoir qui est le plus grand par­mi eux. Ils sont jaloux les uns des autres. Ils croient que la venue du Royaume D’Israël est immi­nente, royaume éta­bli par Dieu assu­ré­ment, mais dans une splen­deur humaine. Ils se font alors des sou­cis au sujet du rôle qu’ils y joue­ront eux‐mêmes. Ils ont conscience de leur valeur per­son­nelle et vou­draient savoir com­ment elle sera recon­nue ; si l’on tien­dra compte de ce que celui‐ci est arri­vé plus tôt que celui‐là auprès de Jésus. Ils aime­raient que Jésus leur dise clai­re­ment d’après quel éta­lon il déter­mi­ne­ra le rang et leurs futurs émo­lu­ments.

Bref, nous n’avons pas le coeur d’aller plus loin dans les détails de leur dis­cus­sion, voire de leur lamen­table dis­pute, humaine, trop humaine.

Jésus a bien sûr devi­né tout cela. Comment va‐t‐il s’y prendre pour rec­ti­fier l’imaginaire de ses dis­ciples, pour ren­ver­ser cette mon­tagne de fan­tasmes et d’illusions aber­rantes ? Leur faire un dis­cours serait inutile : ils n’écouteraient que d’une oreille. L’enseignement de Jésus va être d’une conci­sion et d’une lim­pi­di­té sans la moindre ambi­gui­té pos­sible : une seule parole et un seul geste.

  • Une seule parole :

Si quelqu’un veut être le pre­mier, qu’il soit le der­nier de tous et le ser­vi­teur de tous”.

  • Un seul geste :

Il aper­çoit un enfant, va le cher­cher par la main, le place au milieu d’eux et l’embrasse :

Celui qui veut m’accueillir et avoir place dans mon Royaume, il doit le faire à la manière d’un enfant”.

Une bien belle image, tou­chante même. Mais les dis­ciples l’ont-ils com­prise pour autant ? Et nous‐mêmes, la comprenons‐nous vrai­ment ? Car c’est une image qui, de la part de Jésus, cache une éton­nante pro­fon­deur humaine, psy­cho­lo­gique et spi­ri­tuelle. Essayons d’expliciter la por­tée de cette image.

D’abord, j’imagine que Jésus n’a pas pris un ton dou­ce­reux pour par­ler de l’enfant. Je devine qu’il aurait eu l’envie de dire : “Vous autres, adultes, pré­ten­tieux, ambitieux,vous allez devoir vous com­por­ter de manière tota­le­ment contraire de ce que vous êtes, de votre façon de par­ler et d’agir. Car mon Royaume n’est pas une foire d’empoigne où il y a des maîtres et des ser­vi­teurs, des hommes cupides et rusés, des adroits et des vic­times mal­adroites, des cal­cu­la­teurs rapides et des naïfs plu­tôt lents, des per­sonnes qui réus­sissent haut‐la‐main et d’autres qui suc­combent lour­de­ment.

Bon. Voilà pour “le pavé lan­cé dans la mare”. Mais après ce coup d’adrénaline, Jésus aurait vou­lu expli­quer cal­me­ment son image de l’enfant. Et ici je vous cite quelques lignes, toutes calmes en intel­li­gence, de Romano Guardini :

Celui qui obéit à sa simple nature ins­tinc­tive accueille sur­tout ceux qui ont déjà fait leurs preuves, qui sont donc impor­tants et utiles. L’enfant, lui, ne pré­sente rien de tout cela ; il n’a encore rien fait ! Il ne repré­sente pas grand chose. C’est un débu­tant, encore tout en espé­rance. L’enfant n’est pas capable de for­cer l’adulte à le prendre au sérieux ; car les vrais hommes, ce sont les grands. L’enfant n’est que can­di­dat à l’humanité. notons que cette atti­tude n’est pas propre aux adultes céré­braux et égoïstes, mais éga­le­ment aux per­sonnes aimables, voire mater­nelles, qui ont, para­doxa­le­ment, un com­por­te­ment nuan­cé de més­es­time aimable ou bour­rue que l’on sent jusque dans le ton arti­fi­ciel et badin avec lequel elles croient devoir par­ler à l’enfant”.

Et Guardini conclut cette fine ana­lyse, en redon­nant la parole à Jésus :

Vous n’accueillez pas vrai­ment l’enfant, parce qu’il est inca­pable de s’imposer. Il est trop insi­gni­fiant pour vous. Eh bien ! Ecoutez : là où se trouve celui qui est inca­pable de se faire valoir, c’est là que moi‐même je me trouve. L’homme à l’âme che­va­le­resque, c’est celui qui se dresse à l’endroit où se tient celui qui n’a pas encore fait ses preuves et dit : “Je m’en porte garant”. (R. Guardini, Le Seigneur).

Je me garde bien d’en dire plus, et de déflo­rer la tendre vigueur de ce texte de Guardini, par des exhor­ta­tions et des appli­ca­tions concrètes.

Chacune et cha­cun d’entre nous a bien com­pris ses res­pon­sa­bi­li­tés évan­gé­liques là où il vit, dans sa vie rela­tion­nelle quo­ti­dienne, et devant le pro­blème des immi­grés, par exemple : “Toi, bien que tu sois dému­ni comme un enfant, je me porte garant de toi, sur­tout parce que tu es dému­ni”.

Que notre eucha­ris­tie rejoigne l’action de grâce de Jésus :

Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché tes mys­tères aux sages et aux puis­sants de ce monde et de l’avoir révé­lé aux tout‐petits”.

Fr Dieudonné

illus­tra­tion : Feuillet enlu­mi­né de l’Evangéliaire de saint Willibrord, vers 690, BNF : le lion, sym­bole de Marc

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