Allumez une veilleuse dans la nuit

09/02/2014
5e dimanche du temps ordinaire

Allumez une veilleuse dans la nuit

La naph­ta­line est un pro­duit bien utile pour conser­ver, à l’abri des mites, de vieux habits ran­gés dans des armoires insa­lubres. Jésus n’a pas dit à ses dis­ciples : « Vous êtes la naph­ta­line de la terre. » Il est vrai que le sel aus­si est un agent de conser­va­tion et que, par ailleurs, il ne faut pas en abu­ser. Mais si Jésus a invi­té les siens, sans les réserves que je viens de faire, à être le sel de la terre, c’est qu’il les croit capables de don­ner à la vie humaine une nou­velle et déli­cieuse saveur.

Parfois, les chré­tiens ins­pirent du dégoût. Cela se pro­duit, le plus sou­vent, quand ils s’éloignent de l’Évangile. Il leur revient de vivre de telle sorte qu’ils donnent envie à cer­tains, et peut‐être même à beau­coup, d’aller voir de ce côté‐là pour sor­tir d’une exis­tence fade, sans relief et sans joie. Dans un monde en quête de sen­sa­tions tou­jours plus fortes, les chré­tiens n’ont pas à rajou­ter du piment, à pro­po­ser pour se faire admettre des ali­ments extra­or­di­naires. Ils rem­pli­ront leur mis­sion s’ils amé­liorent l’ordinaire, s’ils contri­buent à don­ner sens aux simples choses de la vie. Nous savons que ce n’est pas si facile, quand même les sen­ti­ments les plus beaux, les conduites les plus admi­rables, les pen­sées les plus sublimes peuvent se déna­tu­rer. Il reste beau­coup à faire pour que chaque être humain ne soit pas pri­vé de la saveur du quo­ti­dien. Et cette tâche, tou­jours à reprendre, est plus urgente que jamais !

Venons‐en à la lumière. « Vous êtes la lumière du monde » déclare Jésus, sur un ton qu’on ima­gine solen­nel. Est‐ce à dire que les chré­tiens se doivent d’être des m’as-tu vu ? Certainement pas. Nous n’avons pas à nous exhi­ber, à nous pro­me­ner avec une ban­de­role sur laquelle on pour­rait lire cette ins­crip­tion : « Nous sommes la lumière du monde », à nous prendre pour le roi‐soleil ou une divi­ni­té égyp­tienne rayon­nante. Nous n’avons pas davan­tage à adop­ter un pro­fil bas, à avoir honte de notre foi, de notre appar­te­nance à une com­mu­nau­té : l’Église, même si elle est mar­quée par ses fai­blesses et ses fautes, même si beau­coup s’efforcent de nous démon­trer que le chris­tia­nisme a fait son temps et qu’il est main­te­nant com­plè­te­ment dépas­sé. « Vous êtes la lumière du monde » : cepen­dant, si nous don­nons à cette phrase un sens abso­lu, nous abou­ti­rons à des exclu­sives ou, du moins, nous aurons du mal à recon­naître que d’autres que nous peuvent éclai­rer notre pauvre terre par leur pen­sée et leurs actes.

Quelle est donc cette lumière que Jésus avait en tête lorsqu’il s’adressait à ses dis­ciples ? Pour répondre à cette ques­tion, je vou­drais vous faire part d’une expé­rience per­son­nelle. Il y a quelques jours, je me trou­vais sur une grève à l’extrême pointe de Bretagne alors qu’il fai­sait encore nuit. En cette fin de terre, on aper­çoit plus qu’ailleurs toutes sortes de feux : feux fixes, balises cli­gno­tantes, phares balayant fur­ti­ve­ment l’immensité, taches mul­ti­co­lores sur une toile obs­cure. La mer ni le ciel n’en étaient pas dura­ble­ment illu­mi­nés. La nuit tenait encore mais ces feux suf­fi­saient pour que les navires évitent les écueils ou ne viennent pas s’échouer sur les hauts‐fonds. Et je pen­sais à l’évangile qui vient d’être pro­cla­mé. Je me disais : « Jésus, lumière du monde, soleil de jus­tice, ne nous écla­bousse pas de ses rayons. Pour un ins­tant de trans­fi­gu­ra­tion aveu­glante, com­bien de jours où son visage ne fai­sait pas bais­ser les yeux ! Et les amis du Ressuscité sou­te­naient aisé­ment son regard. » Je repen­sais aus­si au poème de saint Jean de la Croix scan­dé par ce refrain : « Mais c’est de nuit ». En effet, Jésus, lumière dans la nuit, fait recu­ler les ombres mais n’instaure pas mira­cu­leu­se­ment le plein jour.

De même façon, la flam­mèche du cierge allu­mé dans la nuit de Pâques, sym­bo­li­sant le Christ vain­queur des ténèbres, brille pour tous ceux qui sont ras­sem­blés dans la mai­son de l’Église sans pour autant rem­plir tout l’édifice. Et les cierges que les fidèles tiennent dans leurs mains forment seule­ment des îlots de lumière, des­si­nant un archi­pel de visages embel­lis, ren­dus à leur pure­té pre­mière ou bien annon­çant leur ultime trans­fi­gu­ra­tion.

C’est ain­si, je le crois, par cette addi­tion de dis­crètes lueurs que nous pour­rons répandre sur la terre, de proche en proche, sans jamais pac­ti­ser avec nos propres ténèbres, la fra­gile clar­té du Christ, lui qui n’a pas connu seule­ment le radieux soleil de Galilée mais qui a fré­quen­té aus­si le pays ombreux de la souf­france et de la mort, qui n’a pas atten­du pour se dres­ser à nou­veau que la nuit prenne fin. Si telle est la mis­sion du chré­tien en ce monde, nul n’en est dis­pen­sé et, sur­tout, nul n’est inca­pable de la rem­plir. Ni l’éclat de la jeu­nesse, ni la grande san­té, ni la force triom­phante d’un groupe péné­tré de ses convic­tions et una­ni­me­ment recon­nu ne sont requis pour offrir aux peuples en attente, aux pauvres gens qui sèment dans les larmes, le témoi­gnage fra­ter­nel et si pré­cieux que voi­ci : « Oui, il est pos­sible de pas­ser dès main­te­nant des ténèbres à la lumière. Cela est pos­sible, non parce que je vous le dis mais parce que moi‐même j’accepte d’être trans­for­mé grâce à celui qui me fait vivre. »

Aussi, vous qui enten­dez le saint Évangile dans une chambre d’hôpital, dans une mai­son déser­tée, vous qui fixez par hasard un écran, même si vos traits sont ter­nis par les ans, par des épreuves lourdes, même si vous atten­dez sans trop d’espoir qu’un peu d’amour vous illu­mine, vous êtes en mesure, le sachant ou pas, d’allumer une veilleuse dans la nuit finis­sante et d’acheminer ain­si notre monde vers une aube nou­velle, un jour sans cré­pus­cule.

Vous devien­drez lumière du monde en pré­pa­rant dans le secret du cœur son pro­chain jaillis­se­ment. Que ces simples paroles nous gardent dans une invin­cible espé­rance !

frère Jean‐Yves

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