3ème dimanche de Carême, 28 février 2016

Prière universelle du 3ème dimanche de Carême

1. Autrefois, des Galiléens en train de prier, mas­sa­crés par Pilate.
Aujourd’hui, des mil­liers de chré­tiens sau­va­ge­ment assas­si­nés.
Autrefois, la chute d’une tour bran­lante fait 18 tués.
Aujourd’hui, des peuples entiers sont expo­sés à la famine
par le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.
Seigneur Jésus, pour­quoi te deman­der des comptes,
alors que tu laisses aux hommes la noble et dan­ge­reuse liber­té
de choi­sir la vie ou la des­truc­tion ?
N’abandonne pas notre époque à la folie de la vio­lence,
nous t’en prions.

2. Autrefois, le pro­prié­taire d’un figuier sté­rile
décide, rai­son­na­ble­ment, de le cou­per.
Aujourd’hui, la socié­té de pro­fit estime
qu’il faut hâter la mort de tous les impro­duc­tifs.
Seigneur Jésus, tu nous mets
devant le redou­table pro­blème de « la fin de vie ».
Inspire-nous des paroles fortes dans les débats publics.
Surtout, apprends-nous une pré­sence douce et récon­for­tante
auprès de ceux qui se sont livrés au com­bat
entre la vie et la mort,
nous t’en prions.

3. Nous pou­vons ici, avec pudeur, évo­quer les per­sonnes
les plus fra­gi­li­sées :
les han­di­ca­pés phy­siques et psy­chiques
d’un han­di­cap irré­ver­sible ;
les vieillards iso­lés et sans hori­zon
qui sou­haitent mou­rir ;
les pri­son­niers à per­pé­tui­té
qui pré­fèrent en finir pour de bon ;
la jeune fille de 15 ans, vio­lée et enceinte,
qui est ten­tée et conseillée d’avorter ;
les souf­frants, aux soins pal­lia­tifs, qui n’en peuvent plus,
et sou­haitent l’euthanasie.
Il nous est inter­dit de juger, il nous est deman­dé de res­pec­ter,
et pour­tant il nous est impos­sible de ne pas entendre
la sup­plique du vigne­ron au pro­prié­taire de la vigne :
« laissez-le encore un an ! »
Seigneur Jésus, toi qui es allé jusqu’à ton der­nier souffle
pour nous pro­cu­rer la vie en plé­ni­tude,
aide-nous : nous t’en prions.

4. Seigneur Jésus,
nous te lais­sons dans ta soli­tude,
pré­sen­ter à ton Père de patiente misé­ri­corde
tant de misères cachées et tant d’espoirs invin­cibles ;
nous te lais­sons la puis­sance de réta­blir le calme
sur les tem­pêtes de nos désar­rois ;
nous te lais­sons nous faire entendre ton silence
d’où l’on devine le bruis­se­ment d’une source cachée
qui chante le matin de ta résur­rec­tion.
reste avec nous, nous t’en prions.

fr. Dieudonné

Pourquoi ?

Homélie du 3ème dimanche de Carême,

28 février 2016

Un mas­sacre et un grave acci­dent : les évé­ne­ments qui fai­saient l’actualité au temps de Jésus (Luc 13, 1–9) sont bien sem­blables aux nou­velles de nos jour­naux écrits ou télé­vi­sés. Mais ce qui était très dif­fé­rent, c’est l’interprétation que l’on don­nait à ces évé­ne­ments.

La plus vieille et la plus longue tra­di­tion biblique avait incul­qué la croyance en la rétri­bu­tion dans la vie de cha­cun ou de chaque peuple. Le méchant et le pécheur devaient s’attendre au mal­heur qui allait les punir, tan­dis que les hommes justes et droits devaient pros­pé­rer comme les beaux cèdres du Liban. Les pro­phètes ont recher­ché les causes des drames natio­naux dans les infi­dé­li­tés du peuple et de ses chefs. Plusieurs psaumes sont dans cette pers­pec­tive lorsqu’ils veulent don­ner une réponse aux scan­dales qui met­taient en cause ce prin­cipe de rétri­bu­tion : on voyait des cor­rom­pus pros­pé­rer indé­fi­ni­ment, comme aujourd’hui, et des pauvres gens acca­blés par des épreuves injustes. La plu­part des psaumes se contentent de répondre : atten­dez un peu, vous allez voir ce qui va arri­ver à coup sûr aux méchants.

Le pro­blème est que ça n’arrivait pas. L’idée de la rétri­bu­tion a subi une crise pro­fonde, expri­mée prin­ci­pa­le­ment par le livre de Job : Job est par hypo­thèse le juste abso­lu frap­pé par du mal­heur abso­lu. Ses dis­cours sont une longue pro­tes­ta­tion.

Les livres d’Isaïe ren­versent le pro­blème en fai­sant du juste per­sé­cu­té celui qui sauve le peuple tout entier. Ces pro­phé­ties seront reprises par les dis­ciples après la Résurrection pour com­prendre le sens de la cru­ci­fixion.

Mais au niveau de notre page d’évangile, on n’en est pas encore là. Tout le monde croit que le mal­heur est une puni­tion. Dans l’évangile de Jean, les dis­ciples demandent à Jésus si l’aveugle-né subit la puni­tion d’un péché de ses parents, et Jésus répond : « Ni lui, ni ses parents ne sont en cause. » Et ici : toutes ces vic­times n’avaient pas plus péché que les autres, que vous qui avez été épar­gnés. Donc Jésus éva­cue la vieille thèse de la rétri­bu­tion. Mais il ajoute : « Si vous ne vous conver­tis­sez pas, vous péri­rez tous de la même manière. » Nous pou­vons tra­duire : Vivez dans la vigi­lance et l’exigence pour pou­voir faire face. Si vous êtes dans l’insouciance et la futi­li­té, le mal­heur vous écra­se­ra.

C’est bien le sens de la petite para­bole du figuier : il vous reste encore du temps pour por­ter du fruit, mais pas un temps indé­fi­ni. Le moment vien­dra où le poids de votre vie sera mis en cause, et d’abord à vos propres yeux.

Les croyances répan­dues au temps de Jésus sont-elles très dif­fé­rentes des nôtres ? Quand sur­vient une catas­trophe, nous recher­chons les res­pon­sa­bi­li­tés, mais elles sont le plus sou­vent tel­le­ment enche­vê­trées que nous finis­sons par nous incli­ner devant un des­tin. Les mêmes ques­tions sur­gissent tou­jours : pour­quoi eux ? Pourquoi nous ? Pourquoi tous ces mal­heu­reux sont-ils condam­nés à fuir ? Et nous qui vivons dans une inso­lente tran­quilli­té, nous nous posons les mêmes ques­tions quand la mala­die nous frappe : Pourquoi moi ?

Mais il n’y a pas de réponse à ces ques­tions. La seule réponse sera celle que nous appor­te­rons par notre com­pas­sion et notre soli­da­ri­té. Et c’est exac­te­ment la même réponse que Dieu lui-même nous donne : ce n’est pas lui qui nous envoie la mal­heur, mais il est avec nous quand le mal­heur nous frappe. Et sa pré­sence nous incline à être avec les autres de toutes manières.

Avez-vous remar­qué que nous n’entendons jamais les réfu­giés mettre Dieu en cause ? Ils sont même éton­nam­ment fidèles à leur reli­gion, quelle qu’elle soit. Ils rejettent ceux qui font la guerre au nom de Dieu, mais cela ne les entraîne pas à renon­cer à leur foi. Par contre, ils nous mettent en cause, nous, dans notre peur de les accueillir. Et l’avertissement de Jésus demeure pour nous : si nous ne nous conver­tis­sons pas, si l’Europe ne se conver­tit pas, nous ris­quons fort d’être lami­nés. Et ceux qui en ont trop peur en seront les vic­times.

Il y a un point pré­cis sur lequel cette page d’évangile peut nous éveiller en ce temps de Carême, outre ce que nous pou­vons faire pour accueillir ceux qui arrivent : c’est notre manière de lires les évé­ne­ments. On rap­porte à Jésus les der­niers évé­ne­ments et il les com­mente. Or nous com­men­tons beau­coup les nou­velles entre nous, et en com­mu­nau­té par­ti­cu­liè­re­ment à table. Mais qu’en disons-nous ? Nous déplo­rons beau­coup. Nous cher­chons les causes et les issues alors que nous n’avons aucune prise sur elles. Il nous arrive aus­si sou­vent de les rap­pe­ler dans nos prières. Nous pour­rions cher­cher ensemble davan­tage ce que peut être une lec­ture chré­tienne, évan­gé­lique, des évé­ne­ments. Et sûre­ment nous sou­ve­nir du com­man­de­ment de Jésus d’aimer nos enne­mis et de prier pour les per­sé­cu­teurs.

frère Bernard

illus­tra­tion : Alexander Master, Jesus heals the crip­pled woman ; The parable of the bar­ren fig-tree
Koninklijke Bibliotheek, The Hague, 1430

UN MONASTÈRE BÉNÉDICTIN A PROXIMITÉ DE LOUVAIN-LA-NEUVE ET D'OTTIGNIES