DIMANCHE DE LA RÉSURRECTION

DIMANCHE DE LA RÉSURRECTION

Messe du jour 12 avril 2020

Introduction

Mes sœurs, mes frères, chers amis,

Au nom des moines de Clerlande, nous vous accueillons dans cette célé­bra­tion de Pâques, qui est un acte de Dieu. Oui, Christ est res­sus­ci­té, Il est vrai­ment res­sus­ci­té.

Vous voi­là si loin de nous, si proches aus­si, vous qui souf­frez de soli­tude, d’abandon, de mala­dies, ou encore, vous qui avez enga­gé toutes vos forces pour conduire, accom­pa­gner, soi­gner, sou­te­nir les vic­times de cette pan­dé­mie.
Votre mis­sion, à l’exemple du Christ qui, ayant aimé les siens, les aima jusqu’au bout, vous a conduits à ris­quer votre vie ; vous l’avez don­née, vous vous êtes don­nés dans une espé­rance invin­cible.
Ensemble, en ce matin de Pâques, nous nous tour­nons vers la Croix du Christ, croix dou­lou­reuse, croix glo­rieuse et nous lui confions nos morts, nos malades, nous-mêmes. Que nous puis­sions tra­ver­ser nos angoisses, nos lamen­ta­tions, et habi­ter cette confiance et cette immense espé­rance qui sur­git en ce jour de Résurrection.

Lire la suite

Nuit de Pâques

NUIT DE PÂQUES 2020

(Mt. 28, 1–10)

voir aus­si la retrans­mis­sion vidéo ici

En enten­dant l’évangile de la Résurrection, nous sommes arri­vés au cœur de cette veillée. Il nous faut main­te­nant voir com­ment mettre en œuvre, à notre tour, ce mys­tère de la vie nou­velle. Nous le ferons déjà en par­ta­geant le pain, image de notre vie don­née, et chaque fois nou­velle.
Mais il est bon de com­men­cer par bien situer cet appel. La litur­gie nous y aide en retra­çant l’histoire de Dieu par­mi les hommes. C’est tou­jours impres­sion­nant d’entendre toute cette Histoire Sainte, depuis la Création, puis l’origine de notre foi, avec Abraham, ensuite, avec le pas­sage de la Mer Rouge, la pre­mière image de notre libé­ra­tion de la mort, l’annonce du Royaume, avec David et les Prophètes. Et, à tra­vers toutes ces péri­pé­ties, nous voyons com­ment Dieu donne la vie, la redonne inlas­sa­ble­ment et, fina­le­ment, la donne en Jésus, par toute sa vie par­mi nous, sa mort et sa Résurrection au matin de Pâques.

Lire la suite

Conférence du Samedi Saint

Conférence du Samedi Saint

Conférence sur you­tube ici

Le jour le plus silen­cieux de l’année. Il ne se passe rien. Jour ali­tur­gique. Pas de cloches, pas d’eucharistie. Le sab­bat des sab­bats. Que dire ? Que faire ? Que pen­ser, un tel jour ?

Jésus est dans la tombe. Le tom­beau est scel­lé. « Le fils de homme dans le sein de la terre, comme Jonas dans la ventre de la baleine », une image qu’on trouve sur les lèvres de Jésus en Matthieu.
Invitation au plus grand silence.

Après la mort de quelqu’un de cher on est plon­gé dans le deuil. S’ouvre à nous le livre de la mémoire, désor­mais écrit jusqu’à la der­nière page. On peut tout relire dans tous les sens, du début jusqu’à la fin ou inver­se­ment de la fin jusqu’au début.

Il s’agit de la qua­trième retraite de Jésus.
La pre­mière eût lieu au désert, tout de suite après le bap­tême. La retraite fon­da­men­tale, le confron­tant à tout l’homme, et à son iden­ti­té pro­fonde : « Si tu es fils de Dieu ». Il expé­ri­mente l’Esprit qui lui donne d’être plei­ne­ment lui-même et le libère de tout ce qui peut le ten­ter au plan de l’avoir, du pou­voir et du savoir. Il en sort en force : l’annonce du Règne de Dieu, les exor­cismes et gué­ri­sons…

La deuxième retraite, suite à l’échec gali­léen.
Les foules connaissent un engoue­ment à son égard mais ne com­prennent pas l’essentiel, elles veulent faire de lui leur roi ; les gens reli­gieux le cri­tiquent, le tiennent à l’écart, la famille le consi­dère comme deve­nu fou. Les scribes venus de Jérusalem l’estiment pos­sé­dé par le prince des démons. Il se retire dans la mon­tagne du Nord, vers le Liban, la région de Tyr et de Sidon. C’est le moment de la Transfiguration. Nouvelle expé­rience de l’Esprit. Nouveau lan­gage. Les para­boles. Nouvelle liber­té, davan­tage para­doxale. Il faut se perdre pour se sau­ver.
La troi­sième retraite : regar­dant en face la vio­lence et la pos­sible mort qui l’attend. Au-delà du Jourdain. Puis il y va, réso­lu­ment. Liberté en face de la mort. C’est ce que nous avons consi­dé­ré avant-hier.
Quatrième retraite : le tom­beau et la des­cente aux enfers

À la veille du sab­bat, Jésus sera des­cen­du en hâte de la croix et dépo­sé dans un tom­beau tout proche. Dans ce tom­beau, Jésus vit sa qua­trième et der­nière ‘retraite’, la retraite défi­ni­tive qui ne sera sui­vie d’aucune autre. Cette étape ultime de sa vie, la litur­gie et la lec­tio ou médi­ta­tion des Écritures, mieux que tout autre moyen, nous per­mettent de la contem­pler et de nous l’approprier. Les deux nous donnent conjoin­te­ment accès à ce qui se passe en pro­fon­deur, d’abord en Jésus mais ensuite aus­si en nous, grâce à une constante inté­rio­ri­sa­tion. Celle-ci nous est dévoi­lée notam­ment aus­si dans la tra­di­tion monas­tique. Commençons par la litur­gie toute par­ti­cu­lière du Samedi Saint, le grand sab­bat de l’année litur­gique chré­tienne.

Samedi Saint, ‘sabbat pour le Seigneur’

Chaque année, le Samedi Saint, l’Église médite ce mys­tère : le prince de la vie gisant dans le royaume de la mort. Silence devant le réa­lisme de la mort, l’impasse et l’impuissance de la vie.
Quel étrange sab­bat…

Jésus nous a lais­sé plus d’une parole sur le sab­bat. Dans le silence, près du tom­beau, ses paroles res­sur­gissent comme d’elles-mêmes :
‘Le sab­bat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sab­bat.’
‘Le Fils de l’homme est sei­gneur, même du sab­bat.’
‘Est-il per­mis le jour du sab­bat, de faire du bien, plu­tôt que de faire du mal, de sau­ver une vie plu­tôt que de la tuer ?’
‘Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf vient à tom­ber dans un puits, ne l’en tire­ra aus­si­tôt, même un jour de sab­bat ?’

Toute médi­ta­tion sur le sab­bat, même celle à par­tir de ces quelques paroles de Jésus, est nour­rie par ce que disent les Écritures à pro­pos du pre­mier sab­bat : ‘Observe le jour du sab­bat … Tu te sou­vien­dras que tu as été en ser­vi­tude au pays d’Égypte et que le SEIGNEUR ton Dieu t’en a fait sor­tir d’une main forte et d’un bras éten­du…’ (Dt 5,12.15).
Le repos est là pour qu’on se sou­vienne com­ment Dieu est inter­ve­nu en sau­veur et com­ment cette inter­ven­tion dans le pas­sé sou­tient le pré­sent.
Dès la pre­mière page de l’Écriture nous appre­nons ce que Dieu conti­nue à accom­plir le jour du sab­bat :
 Il ‘achève l’œuvre qu’il a com­men­cé.’
 Il ‘se repose’ (lit­té­ra­le­ment : il ‘sab­ba­tise’). Il « chô­ma ».
 Il ‘bénit’.
 Il ‘sanc­ti­fie’ ce jour (Gn 2,1–4).
En Ex 31,17 nous appre­nons encore un cin­quième verbe qui désigne une action du SEIGNEUR le jour du sab­bat : Il ‘reprend haleine’ ou il ‘reprend son souffle’ . Dans la tra­di­tion juive on par­le­ra du sab­bat comme du jour qui ‘donne un sup­plé­ment d’âme’ (André NÉHER, entre autre). En Ex 23,12 on peut lire que le jour du sab­bat les humains et les ani­maux peuvent ‘reprendre haleine’ en ce jour-là.
Le SEIGNEUR Dieu ne tirerait-t-il pas tout de suite de là ‘son fils qui tombe dans un puits, même un jour de sab­bat’ ? Aurait-il oublié, ne se souviendrait-il plus de ce qu’il a fait autre­fois à main forte et à bras éten­du pour Israël, son fils ? Cesserait-il d’ ‘ache­ver’, de ‘se repo­ser’ ou de lais­ser se repo­ser sa com­plai­sance, ou encore de conti­nuer à ‘bénir’ et à ‘sanc­ti­fier’ ou de per­mettre de ‘reprendre haleine’, pré­ci­sé­ment en ce sep­tième jour ou sab­bat ?

Quel silence ne devons-nous pas nous impo­ser pour que nous puis­sions conti­nuer à entre­voir tout juste au-delà de notre impuis­sance la plus pro­fonde, la divine toute-puissance à l’œuvre dans ces cinq verbes de la Torah : ‘ache­ver’, ‘se repo­ser’, ‘bénir’, ‘sanc­ti­fier’ et ‘reprendre souffle’, en ce mémo­rable sab­bat où Jésus gît dans le tom­beau ? Quelle est mys­té­rieuse, cette parole de Jésus trans­mise par la tra­di­tion : le Fils de l’homme est ‘sei­gneur’, même du sab­bat ? L’humilité que com­porte cette ‘sei­gneu­rie’, va-t-elle jusqu’au point de sup­por­ter le silence de la mort ?
Lorsque ce qu’il y a de plus humble et de plus pauvre, si saint soit-il, se voit pié­ti­né par les hommes — ce qui est de fait arri­vé — cela pourrait-il échap­per à Dieu ? Ou Dieu peut-il res­ter en dehors de tout cela ?

Dans la mort jaillit une vie nouvelle

Dans saint Jean, la mort elle-même, en tant que der­nier acte de Jésus, semble être vivi­fiante. Jésus ne meurt pas comme s’il subis­sait la mort, mais comme s’il accom­plis­sait un acte ultime qui accom­plit et comble tout. Avec son der­nier sou­pir, il donne en même temps le prin­cipe d’une vie nou­velle. Du cadavre pen­du à la croix se dégage encore un lan­gage qui trans­met la vie : vou­lant véri­fier une der­nière fois le décès, le cen­tu­rion romain perce le côté de Jésus et aus­si­tôt jaillissent ‘du sang et de l’eau’. Du sang, en signe de la vie toute don­née jusqu’à la mort ; de l’eau, en signe d’une vie nou­velle, jaillis­sant de façon irré­sis­tible. N’avait-il pas annon­cé lui-même : ‘Des fleuves d’eau vive jailli­ront de son sein’ ? Ce qui doit s’entendre par le don de l’Esprit, pré­ci­se­ra l’évangéliste (voir Jn 7,37–39). Esprit, sang et eau, ‘et ces trois ne font qu’un’ (1 Jn 5,8). La mort du Fils semble conte­nir en soi une vie, oui, l’acte de mou­rir vient comme libé­rer cette vie et la révé­ler : ‘Ce qui était depuis le com­men­ce­ment, ce que nous avons enten­du, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contem­plé, ce que nos mains ont tou­ché du Verbe de vie — car la Vie s’est mani­fes­tée ! Nous vous l’annonçons… Oui, nous vous annon­çons la vie éter­nelle qui était auprès du Père !’ (1 Jn 1,1–4).

La vie qui apporte le salut dans le royaume de la mort

La pre­mière épître de Pierre parle expli­ci­te­ment d’une des­cente aux enfers : « Il s’en alla même prê­cher aux esprits en pri­son, à ceux qui jadis avaient refu­sé de croire lorsque tem­po­ri­sait la lon­ga­ni­mi­té de Dieu, aux jours où Noé construi­sit l’Arche… » « C’est pour cela, en effet, que même aux morts a été annon­cée la bonne nou­velle… » (3,19s. ; 4,6 ; cf. Ep 4,9 : « Celui qui est mon­té est aus­si celui qui est des­cen­du…’ »)
La litur­gie byzan­tine appro­fon­di­ra de manière lyrique la dimen­sion mys­té­rieuse de la mort de Jésus et de sa mise au tom­beau, notam­ment dans la litur­gie du soir et de la nuit du Vendredi Saint et du Samedi Saint. Quelques cita­tions per­met­tront de s’en faire une idée.
Quand tu es des­cen­du dans la mort,
ô Vie immor­telle,
tu as tué les enfers avec la gloire de ta divi­ni­té.
Et quand tu t’es rele­vé des régions infer­nales,
toutes les puis­sances célestes ont crié :
« Christ qui donnes la vie,
à toi la gloire, ô notre Dieu !»
Le Prince de la vie s’est volon­tai­re­ment sou­mis à la mort
pour offrir la vie à tous.’

Jésus emmène avec lui Adam, l’élevant ‘de gloire en gloire’ (voir 2 Cor 3,18).
En ce sab­bat tu séjournes dans le tom­beau
pour renou­ve­ler tout la créa­tion,
pour appe­ler l’univers à une vie nou­velle ;
toi, mon sau­veur, tu recrées et renou­velles tout le cos­mos.’
La remon­tée des Enfers a été ico­no­gra­phi­que­ment inter­pré­tée dans la célèbre icône où Jésus écrase sous ses pieds les portes des enfers tan­dis qu’Adam et Ève (sou­vent aus­si Jean-Baptiste, David et Salomon, avec les trois jeunes gens de Daniel 3) sont tirés de l’abîme. Cette icône offre une repré­sen­ta­tion visuelle de ce que la litur­gie confesse et chante dans sa foi. Le Seigneur sai­sit Adam par le poi­gnet et, comme plu­sieurs com­men­taires l’interprètent, lui rend le pouls de la vie.

Le moine dans le tom­beau
Dans ce qui pré­cède, nous évo­quons un uni­vers men­tal qui appa­raît com­mu­né­ment comme inac­ces­sible à la men­ta­li­té occi­den­tale. Mais nos idées occi­den­tales n’ont pas for­cé­ment le mono­pole de ce qui est sen­sé et com­pré­hen­sible sous le soleil, quoique nous l’oubliions trop sou­vent ! Pourtant nous sommes régu­liè­re­ment inter­ro­gés au sujet de la nature de cette ‘qua­trième retraite’, tant par la confron­ta­tion avec les mondes de la pen­sée non-occidentale que par nos propres déve­lop­pe­ments scien­ti­fiques.
Le monde monas­tique quant à lui, n’a jamais éprou­vé beau­coup de dif­fi­cul­tés face à cela. En par­tie, ceci est dû à ses racines égyp­tiennes. Longtemps avant la ren­contre avec la révé­la­tion judéo-chrétienne, l’Égypte a connu une image riche­ment déve­lop­pée de l’au-delà et du monde infer­nal. De plus, le réa­lisme consé­quent avec lequel les moines traitent la vie — et dès lors aus­si la mort — les a ame­nés à exa­mi­ner éga­le­ment cet aspect par­tiel­le­ment voi­lé de l’existence. Les paroles des Pères du désert sont far­cies d’allusions aux ‘tom­beaux’ et à ‘l’état cada­vé­rique’, depuis trois jours déjà (com­pa­rer à Lazare à Béthanie). Un tom­beau était consi­dé­ré comme un lieu de choix pour le séjour d’un moine, et la momie retrou­vée lui ser­vait d’oreiller ! Avec cou­rage il enga­geait le com­bat contre les esprits impurs et il lais­sait triom­pher le Christ sur la mort et les enfers. Car chaque tom­beau était une porte sur l’Hadès ou les enfers.
Certaines médi­ta­tions du boud­dhisme en Extrême-Orient invitent le moine ou l’ascète à se mettre devant l’esprit sa décom­po­si­tion pro­chaine et de la réa­li­ser froi­de­ment jusque dans les plus petits détails. Il en va de même par exemple d’abba Évagre dans le pre­mier apoph­tegme qui cir­cule sous son nom. Nous reco­pions ce texte, bel échan­tillon de médi­ta­tion gui­dée, datant du qua­trième siècle :

Un jour, abba Évagre disait : quand tu es assis dans ta cel­lule, concentre alors ta pen­sée, rapporte-toi au jour de ta mort, vois alors com­ment le corps se met à mou­rir, consi­dère son état pitoyable, représente-toi sa détresse, méprise la vani­té du monde pour tou­jours per­sé­vé­rer dans ton pro­jet de repos et ne pas fai­blir.’

Rapporte-toi à pré­sent en esprit com­ment cela se passe dans le monde infer­nal, songe dans quelle situa­tion s’y trouvent les âmes, leur silence angois­sé, leurs sou­pirs les plus amers, leur grande crainte, leur ago­nie, leur attente ; puis leur peine conti­nuelle, leur tris­tesse sans limite de leur âme. Représente-toi alors devant ton esprit le jour de la résur­rec­tion où nous paraî­trons devant Dieu. Imagine-toi le siège du juge qui donne le fris­son et ins­pire la crainte. Porte ton atten­tion sur la honte qui est réser­vée aux pécheurs devant l’œil de Dieu, des anges, des archanges et de tous les hommes, cela veut dire les tor­tures, le feu éter­nel, les vers jamais morts, l’enfer, les ténèbres, les grin­ce­ments de dents, les cris d’angoisse et les tour­ments.’

Mais vois aus­si le bien réser­vé aux justes, leur contact fami­lier avec Dieu le Père, avec son Christ, les anges, les archanges et toute la suite des saints ; puis le Royaume des cieux, ses pré­sents, sa joie et sa jouis­sance.

Il vous faut gar­der les deux à l’esprit. Pleure alors la condam­na­tion des pécheurs, lamente-toi et aie peur que toi aus­si, tu y abou­tisses un jour peut-être. Mais réjouis-toi de ce qui est réser­vé aux justes. Hâte-toi de par­ta­ger la jouis­sance de ceux-ci mais reste écar­té de ceux-là. Efforce-toi de ne jamais oublier cette pen­sée, que tu sois dans ta cel­lule ou quelque part dehors, pour fuir ain­si toutes les pen­sées mau­vaises et per­ni­cieuses.’

Dans sa Règle (chap. 4 et 7), saint Benoît aus­si exhorte le moine à pen­ser inces­sam­ment à sa mort et au juge­ment à venir ain­si qu’à diri­ger ses attentes sur ‘ce que Dieu a réser­vé à ceux qui L’aiment’ (voir 1 Cor 2,9).
Cette des­cente aux enfers n’est nulle part si for­te­ment inté­rio­ri­sée que dans la onzième homé­lie du Pseudo-Macaire, un auteur du qua­trième, cin­quième siècle. On y per­çoit incon­tes­ta­ble­ment l’influence de la litur­gie orien­tale. Nous don­nons la tra­duc­tion de quelques para­graphes :
‘Quand tu entends qu’en ce temps-là le Seigneur a déli­vré les âmes des enfers et des ténèbres, qu’il est des­cen­du aux enfers et a accom­pli une œuvre glo­rieuse, ne crois pas que toutes ces choses sont éloi­gnées de ton âme. En effet, l’homme peut lais­ser entrer le Malin et le rece­voir ; en effet, la mort tient les âmes d’Adam cap­tives et les pen­sées de l’âme sont enfer­mées dans les ténèbres. Quand tu entends par­ler de sépulcres, ne pense pas seule­ment à ceux qui se voient : ton cœur en effet, est un sépulcre et un tom­beau. De fait, quand le Prince du mal et ses anges s’y nichent, quand il y éta­blit des sen­tiers et des pas­sages, où peuvent cir­cu­ler les puis­sances de Satan dans ton intel­lect et dans tes pen­sées, n’es-tu pas en enfer, un tom­beau et un sépulcre ? N’es-tu pas alors un mort pour Dieu ? Car Satan y a frap­pé un argent sans valeur, il a jeté dans ton âme une semence amère, il y a intro­duit un vieux levain, une source boueuse y jaillit. Mais voi­ci que le Seigneur vient dans les âmes qui le cherchent, il pénètre au fond des enfers des cœurs et y ordonne à la Mort : « Rends-moi les âmes pri­son­nières qui me cherchent et que tu retiens de force ! » Il brise donc les lourdes pierres qui pèsent sur les âmes, il ouvre les sépulcres, il res­sus­cite celui qui était vrai­ment mort et conduit hors de la pri­son téné­breuse l’âme qui y était enfer­mée.’ (Onzième homé­lie, § 11) .

Tiens ton esprit en enfer et ne déses­père pas’
Une des réflexions les plus abys­sales léguées dans ce contexte monas­tique depuis saint Antoine le Grand jusqu’à nos jours, a pré­ci­sé­ment trait à cette ‘qua­trième retraite’. Saint Silouane, sta­retz russe au Mont Athos, a été cano­ni­sé par l’église grecque ortho­doxe, cin­quante ans après sa mort (+ 1938). Dans la der­nière phase de sa vie spi­ri­tuelle, il a enten­du l’antique parole d’Antoine : ‘Tiens ton esprit en enfer et ne déses­père pas !’
Au milieu de l’irrationalité totale de nos rela­tions humaines tor­dues — entre pauvres et riches, entre ceux qui ont du tra­vail et ceux qui en sont pri­vés, entre l’hémisphère nord et le sud, entre les femmes et les hommes, entre l’homme et la nature ou l’homme et la vie — il est essen­tiel qu’au moins quelques-uns suivent Jésus jusqu’au bout, y com­pris dans cette der­nière ‘qua­trième retraite’ : ‘Tiens ton esprit en enfer et ne déses­père pas.’ Alors que ces quelques-uns connaissent dans leur corps et en leur âme ‘l’enfer’, les ténèbres, la nuit inson­dable du non-sens et de la ten­dance des­truc­trice, c’est grâce à leur capa­ci­té de per­sé­vé­rance tran­quille et pleine d’espoir que le monde d’une infi­ni­té d’hommes et de femmes est béni de lumière et d’un espoir nou­veau.
En réa­li­té, cette qua­trième retraite ne com­porte ni plus ni moins que la pleine prise de conscience de ce que le sacre­ment du bap­tême réa­lise dans notre exis­tence. Par l’immersion dans les eaux du bap­tême, le vieil homme est ‘ense­ve­li’ avec le Christ dans sa mort (voir Rm 6,1–6, lu durant la nuit pas­cale). Morts avec le Christ, nous sommes rem­plis de la vie triom­phante de sa résur­rec­tion. ‘Votre vie est désor­mais cachée avec le Christ en Dieu’ (Col 3,1–3, pro­cla­mé le dimanche de Pâques).

Au delà de la mort
Ce que nous pou­vions recon­naître lors des retraites pré­cé­dentes comme étant la nou­velle fécon­di­té dans la mani­fes­ta­tion de Jésus au monde, se voit irré­sis­ti­ble­ment ren­for­cé dans la qua­trième retraite. « Il est res­sus­ci­té ! » « Il n’est pas ici » ! « Dieu n’a pas lais­sé son ami voir la cor­rup­tion ! » « Le Seigneur est vrai­ment res­sus­ci­té : Il est appa­ru à Simon ! » « Son Fils, son bien-aimé, Il l’a exal­té, Il l’a fait asseoir à sa droite ». « Les hommes ont pu le reje­ter, Dieu l’a glo­ri­fié ! » Tout le Nouveau Testament résonne de telles expres­sions kéryg­ma­tiques qui sur tous les tons témoignent de ce que Dieu a fait. Car la résur­rec­tion est en pre­mier lieu un témoi­gnage de ce qu’a fait Dieu.
À côté de ces courts cris de jubi­la­tion et des confes­sions de foi que nous venons de men­tion­ner, il existe, comme témoi­gnage, encore deux autres modèles pour tra­duire l’expérience de Pâques
L’un parle d’un moment vision­naire : ‘Le Seigneur est appa­ru à Pierre’ (1 Co 15,5 ; Lc 24,34) ; l’autre témoigne d’une expé­rience col­lec­tive de l’Esprit qui leur est tom­bée des­sus, tel que l’événement de la Pentecôte à Jérusalem. Dans les deux jeux de lan­gage on retrouve une même struc­ture qui paraît essen­tielle : l’initiative et l’origine de ce qui est arri­vé — vision ou expé­rience de l’Esprit – sont per­çues comme venant de l’Autre. Voilà pour­quoi le terme ‘témoi­gnage’ s’applique à chaque décla­ra­tion conser­vée : per­sonne n’affirme avoir décou­vert ou dis­cer­né quelque chose par ses propres moyens, mais il ‘témoigne’ de ce qui lui a été com­mu­ni­qué de la part de Dieu. La recons­truc­tion stric­te­ment his­to­rique du film des évé­ne­ments après la mort de Jésus reste à tout prendre hypo­thé­tique. Toutefois, ce que chaque cher­cheur loyal se doit de recon­naître comme une don­née indé­niable et ce qui se trouve au centre de notre tra­di­tion de foi, est l’origine théo­lo­gique du témoi­gnage pas­cal. Des humains témoignent de ce que Dieu a fait en rela­tion à Jésus. La recons­truc­tion du com­ment, par quels inter­mé­diaires les pre­miers témoins ont su ce dont ils parlent, tout cela est secon­daire.
Le Dieu dont il est ques­tion dans le lan­gage de la résur­rec­tion semble, tout bien consi­dé­ré, le même que le Dieu que Jésus avait prê­ché par sa pré­di­ca­tion et ses actions : un Dieu soli­daire avec les pauvres, les exclus, les mar­gi­naux, les tenus pour compte, les ‘pécheurs’. Marginalisé lui-même, pen­du au gibet comme ‘mau­dit’ par Dieu, selon la lettre même de la Torah (‘Maudit soit celui que est pen­du au bois du sup­plice’, voir Dt 21,23 et Gal 3,13), Jésus est, à son tour, inter­pel­lé par Dieu : ‘Mon fils, je te le dis, relève-toi et rentre à la mai­son !’ (cf Mc 2,11).
L’évangéliste Jean est pro­ba­ble­ment celui qui approche le plus près la pro­fon­deur de l’action divine, ne sépa­rant jamais la mort d’amour de Jésus de l’acte d’amour du Père qui a glo­ri­fié son Fils dans la résur­rec­tion. Pour Jean, ‘l’élévation’ sur la croix est déjà de façon inchoa­tive sa ‘glo­ri­fi­ca­tion’ auprès du Père et lorsque Jésus se mani­feste aux dis­ciples, le soir de Pâques, il se fait recon­naître en leur mon­trant les plaies de sa cru­ci­fixion. Jésus a glo­ri­fié le Père dans son amour jusqu’à la mort en croix et le Père a glo­ri­fié le Fils dès son élé­va­tion sur le pilo­ri de la honte. Le qua­trième évan­gé­liste contemple un seul et même acte à l’intérieur de la rela­tion Père-Fils et cet Acte est l’amour et la glo­ri­fi­ca­tion de l’un dans l’autre.
Un conte­nu fort de la résur­rec­tion et de la glo­ri­fi­ca­tion de Jésus ‘à la droite du Père’ (voir Ps 110,1–2) concerne son inter­ces­sion conti­nuelle auprès de Dieu. Paul, Luc, l’Epître aux Hébreux, les lettres pas­to­rales et Jean : le Nouveau Testament tout entier se hisse à cette pré­cieuse média­tion sal­va­trice du Seigneur res­sus­ci­té auprès de Dieu. Tant la mis­sion dans le monde que la prière litur­gique, mais aus­si tout sim­ple­ment les ser­vices internes dans la com­mu­nau­té, tout cela est dyna­mi­sé de l’intérieur par cette Force d’intercession que Jésus res­sus­ci­té com­mu­nique sans cesse. Dans la résur­rec­tion, la mort a été anéan­tie divi­ne­ment. L’autre ver­sant de cette mort des­truc­trice, est : béné­dic­tion sur béné­dic­tion, grâce sur grâce, de gloire en gloire.

Considération finale : l’unité sous quatre formes
Au début de la confé­rence j’ai esquis­sé rapi­de­ment les trois autres retraites de Jésus. Essayons main­te­nant de consi­dé­rer les quatre ensemble d’un point de vue plus syn­thé­tique. La période de confi­ne­ment que nous vivons est un temps favo­rable pour essayer d’intérioriser ce que l’on remarque dans la vie de Jésus à quatre moments cur­ciaux.

1. Tout d’abord, la vie de Jésus dans son ensemble peut être relue comme un par­cours en quatre étapes. Chaque « retraite » marque une phase nou­velle dans la prise de conscience de son iden­ti­té et de sa mis­sion. On peut, certes, obser­ver une cer­taine dis­con­ti­nui­té dans le déve­lop­pe­ment : l’Esprit en Jésus s’exprime autre­ment après la pre­mière ‘retraite’ (bap­tême et séjour au désert) qu’après la seconde, voire qu’après la qua­trième (tom­beau). Cependant on peut aus­si dis­cer­ner une authen­tique conti­nui­té qui se mani­feste de la pre­mière à la qua­trième étape. Alors cha­cune des quatre appa­raît comme une variante des trois autres. On note­ra comme un trait com­mun le fait que chaque « retraite » prend la forme d’un pro­ces­sus de mort, sui­vi d’une (re)naissance ou d’un évé­ne­ment résur­rec­tion­nel. Toutes les quatre recèlent une mani­fes­ta­tion de l’Esprit et toutes les quatre appro­fon­dissent l’identité secrète de Jésus. En cha­cune il est ques­tion de la rela­tion ori­gi­nelle : ‘Père’ et ‘Fils’, et en finale, à chaque fois le pro­ces­sus de com­mu­ni­ca­tion s’élargit, allant jusqu’à l’extrême limite du pen­sable, là où même les morts du monde infer­nal jusqu’à la géné­ra­tion anté­rieure à Noé sont inté­grés (cf. 1 P 3,19–20).

2. Dans la relec­ture de l’itinéraire de Jésus, cha­cun pour­ra y recon­naître son propre che­mi­ne­ment, au moins jusqu’à un cer­tain point. Toutefois ces quatre « retraites » ne se suc­cèdent pas for­cé­ment dans le même ordre pour tous. Ainsi cer­tains se voient, suite à une grave mala­die dans leur plus jeune âge, ou à un décès, ou encore en rai­son de la guerre, confron­tés pré­co­ce­ment à la mort et à la néces­si­té de devoir mou­rir à l’instinct de conser­va­tion (= la troi­sième retraite). D’autres ne se réveillent qu’après une pre­mière dés­illu­sion pro­fonde : ils ont appris à la sur­mon­ter, quand ‘l’amour des enne­mis’, jugé d’abord impos­sible, a su se frayer une voie dans leur cœur, telle une déchi­rure révé­la­trice (voir un Mahatma Gandhi). D’autres encore devront com­battre leur vie durant les trois ten­ta­tions de base de la pre­mière retraite, quelles que soient leurs mul­tiples res­pon­sa­bi­li­tés et leur huma­ni­té mûrie.

3. Dans cha­cune des quatre retraites nous appro­fon­dis­sons notre bap­tême : nous appre­nons pro­gres­si­ve­ment ‘à mou­rir et à être ense­ve­li avec le Christ’, comme l’énonce la plus ancienne caté­chèse bap­tis­male du Nouveau Testament (Rm 6,1s.). Nous nous dépouillons du vieil Adam que nous por­tons tous en nous. Mais tous, nous nous redres­sons dans la force de la résur­rec­tion, revê­tus de la vie nou­velle. Dès main­te­nant ‘nous sié­geons déjà avec le Christ à la droite de Dieu’, nous affirme l’apôtre Paul, quoique ‘dans le secret’ :
‘Du moment donc que vous êtes res­sus­ci­tés avec le Christ,
recher­chez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ,
assis à la droite de Dieu.
Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre.
car vous êtes morts,
et votre vie est désor­mais cachée avec le Christ en Dieu.
Quand le Christ sera mani­fes­té, lui qui est votre vie,
alors vous aus­si vous serez mani­fes­tés avec lui pleins de gloire’
(Col 3,1–4 ; cf 1 Jn 3,2).
Au fil des années l’intériorisation conti­nuelle de notre bap­tême ren­for­ce­ra en nous quelques élé­ments que nous avons chaque fois enten­du réson­ner dans la vie de Jésus comme un accord de fond :
a. l’irruption du divin dans le don de l’Esprit ;
b. l’identité tou­jours nou­velle, à la fois humble et forte du ‘Fils’ dans ses rap­ports
avec ‘le Père qui est aux cieux’, qui se réa­lise dans le noyau cen­tral de notre per­sonne ;
c. la dyna­mique d’un pro­ces­sus résur­rec­tion­nel conti­nu qui déplace les limites. La mort sous toutes ses formes cède ; la vie triomphe jusque dans les situa­tions les plus inhu­maines, voire celles qui sont véri­ta­ble­ment infer­nales.

4. L’expérience de la retraite se déroule sou­vent d’une manière plus com­plexe que nous ne sommes enclins de l’admettre. Chaque indi­vi­du est d’ailleurs beau­coup plus que lui-même. En tout domaine, nous por­tons avec nous la conscience com­mune de notre géné­ra­tion. En outre, chaque homme reste pri­son­nier d’une cer­taine culture qui doit, elle aus­si, être ‘bap­ti­sée’ afin de pou­voir trans­mettre la vie nou­velle en sa plé­ni­tude. Toute com­mu­nau­té concrète dont nous fai­sons par­tie, se doit de tra­ver­ser les quatre retraites afin de pou­voir ser­vir en véri­té le Dieu vivant en l’Esprit de Jésus. La pan­dé­mie et le confi­ne­ment qu’il nous est don­né de devoir vivre aujourd’hui au niveau local et mon­dial, sont une épreuve qui ajoute une nou­velle dimen­sion à ce pro­ces­sus de mou­rir avec le Christ pour renaître sous la pous­sée de l’Esprit. De nou­velles formes de soli­da­ri­té, d’entr’aides au plan local et glo­bal sont à inven­ter.

C’est à rai­son que les pre­miers chré­tiens et après eux les Pères de l’Église, ont envi­sa­gé ce que nous nom­mons « l’Ancien Testament », comme l’horizon d’attente et conjoin­te­ment l’horizon de com­pré­hen­sion de l’événement Jésus. En com­mé­mo­rant toute l’histoire du salut, le bap­ti­sé apprend avec Abraham et Ruth à abju­rer le fond païen de sa propre culture. Avec Moïse et David, avec Jérémie et les ‘pauvres’, il apprend ensuite à rat­ta­cher sa foi à rien d’autre que la Parole créa­trice de Dieu afin d’accéder par après, à l’intérieur de ces puri­fi­ca­tions accep­tées, à la ren­contre avec Jésus.
En outre, après Vatican II et Assise 1986, il appar­tient aux chré­tiens d’intérioriser l’événement Jésus dans une ouver­ture pla­né­taire et d’aborder fran­che­ment le dia­logue inter­re­li­gieux avec Juifs et musul­mans, avec hin­dous ou boud­dhistes, avec les ani­mistes et les non-croyants .

S’il est une parole qui réca­pi­tule à elle seule le pas­sé et le pré­sent, l’actualité et le futur, l’individu et la col­lec­ti­vi­té, alors c’est un oracle d’Ézéchiel qui nous revient à l’esprit, — lui, à la fois prêtre et pro­phète, a enten­du cet oracle alors qu’il était exi­lé au sein du peuple en exil :
‘Il me dit :
« Prophétise à l’Esprit, pro­phé­tise, fils d’homme.
Tu diras à l’Esprit :
Ainsi parle le Seigneur DIEU :
Viens des quatre vents, Esprit, et souffle sur ces morts,
qu’ils vivent !»’ (Ez 37,9).

UN MONASTÈRE BÉNÉDICTIN A PROXIMITÉ DE LOUVAIN-LA-NEUVE ET D'OTTIGNIES