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Comme du bon pain

Une homé­lie du frère Bernard

19e dimanche ordi­naire

L’histoire d’Élie au pre­mier Livre des Rois a un conte­nu nar­ra­tif très riche. Je retiens ici les trois fois où Élie reçoit du pain et fait ain­si l’expérience de sa dépen­dance.

Élie est un pro­phète mili­tant qui s’est tota­le­ment enga­gé dans la résis­tance reli­gieuse et poli­tique au régime du roi Achab. Achab avait épou­sé Jézabel, une femme cruelle venant de Sidon et qui vou­lait impo­ser la reli­gion de son pays en per­sé­cu­tant les fidèles du Dieu d’Israël. Élie a d’abord fer­mé le ciel, pro­vo­quant la séche­resse et la famine, et Dieu lui a ordon­né d’aller se cacher près d’un tor­rent où un cor­beau lui appor­tait du pain et de la viande. Lui qui a com­man­dé au ciel et fer­mé l’eau doit vivre dans la sou­mis­sion au pou­voir de Dieu qui prend soin de lui com­plè­te­ment. Il vit seul, dans la dépen­dance de l’obéissance.

Mais la séche­resse qu’il a déclen­chée finit par assé­cher le tor­rent. Dieu l’envoie alors au pays de Sidon, le pays de Jézabel, où une pauvre veuve cui­ra du pain pour lui et pour elle et son fils. Élie devient donc dépen­dant d’une femme, une païenne, dont il reçoit le pain et l’eau, c’est-à-dire la vie. La dépen­dance de Dieu est deve­nue dépen­dance de l’autre, et d’un autre le plus étran­ger.

Puis Élie revient au pays, il orga­nise une orda­lie, fait reve­nir la pluie, et mas­sacre les pro­phètes de Baal. Il agit comme un « fou de de Dieu ». Jézabel jure alors sa perte et il doit s’enfuir à nou­veau, mais cette fois il déprime. Lui qui aime à dire : « Moi seul, j’ai résis­té » recon­naît alors qu’il n’est pas le meilleur : « Je ne suis pas meilleur que mes pères ! » Il est dépi­té de lui-même dans sa fuite devant une femme et il veut mou­rir. Un ange lui offre alors un bon pain chaud et de l’eau. Notez la pro­gres­sion : un cor­beau, une femme, un ange… Un pain de récon­fort pour reprendre la route et ren­con­trer la dou­ceur de Dieu sur la mon­tagne.

C’est donc en rece­vant du pain à chaque étape de son enga­ge­ment que le pro­phète apprend la dépen­dance de l’obéissance. Recevoir le pain, c’est se rece­voir soi-même de Dieu et des autres, dépendre de la bien­veillance, se lais­ser conduire dans la dou­ceur.

Au cha­pitre 6 de l’évangile de Jean, Jésus dis­tri­bue le pain, mais il l’a d’abord reçu, sans doute d’un petit ven­deur ambu­lant. Puis il a expli­qué à la foule qu’il vou­lait s’offrir lui-même comme un pain : ‘Je suis le pain vivant des­cen­du du ciel. Qui mange de ce pain vivra éter­nel­le­ment. »

Notre dif­fi­cul­té à com­prendre ces paroles n’est pas la même que celle des audi­teurs de Capharnaüm. Le pain n’est plus aus­si essen­tiel pour nous. Nous savons que d’autres, par­fois tout près de nous, connaissent la faim. Mais la plu­part d’entre nous, quand nous disons : ‘J’ai faim », cela signi­fie : « je vais man­ger d’un bon appé­tit ». Il nous arrive même d’être dif­fi­ciles et exi­geants, ce qui est propre à ceux qui vivent dans l’aisance et l’abondance. Comment Jésus peut-il dire : « Je suis le pain » à ceux qui ont le ventre plein ? La faim spi­ri­tuelle ne va pas sans une sobrié­té maté­rielle, sans ins­crire le manque dans notre expé­rience quo­ti­dienne.

Mais heu­reu­se­ment nous n’avons pas per­du le goût du pain. Nous aimons le bon pain, même si nous le man­geons rare­ment sec, pour le plai­sir de le savou­rer. Nous disons bien de quelqu’un qu’il est bon comme du bon pain. Nous pou­vons alors com­prendre qu’en écou­tant et en médi­tant l’évangile, nous savou­rons un pain de récon­fort et de dou­ceur. Nous pou­vons dire au Christ : « Je mange tes paroles et je les savoure. Elles for­ti­fient ma vie et répandent l’amitié de Dieu dans ma chair. Oui, tu es mon pain, un pain qui donne la vie. »

Les audi­teurs de Jésus n’ont pas rete­nu qu’il était du pain, mais qu’il disait être des­cen­du du ciel, et ils se sont mis à mur­mu­rer, comme leurs pères au désert : il n’est pas des­cen­du du ciel, on sait très bien d’où il vient. C’est tou­jours la dif­fi­cul­té de ceux qui sont rivés à la sin­gu­la­ri­té his­to­rique de l’homme Jésus de Nazareth dans sa famille et son milieu, et qui s’enferment ain­si dans sa contin­gence humaine.Le débat sur le Jésus his­to­rique et le Christ de la foi est tou­jours actuel. C’est jus­te­ment tout l’enjeu de la foi chré­tienne. Dans cet évan­gile, Jésus sait bien, et il le dit, que pour recon­naître son lien intime avec Dieu son Père, il faut se lais­ser conduire par Dieu lui-même, se lais­ser atti­rer par lui, et c’est très mys­té­rieux : « Personne ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire vers moi. » Jésus est devant le mys­tère de la ren­contre entre l’action de Dieu et la liber­té de cha­cun. Beaucoup sont par­tis après le dis­cours de Jésus. Ceux qui sont res­tés ont conti­nué à mar­cher avec lui au prix et à la mesure de leur foi : « Tu as les paroles de la vie éter­nelle. »

Nous pou­vons être comme Élie décou­ra­gés et même dépi­tés de nous-mêmes. Nous pou­vons aus­si être confron­tés, comme le Christ, à l’incrédulité, au mur­mure, et par­fois en nous-mêmes. Nous avons besoin de force pour conti­nuer à mar­cher, d’amitié pour tenir, de pro­messe de vie, la vie même de Dieu. Le Christ est notre pain, un pain de vie, un pain pour la vie. Celui qui mange ce pain peut vivre. Mais celui qui en mange est aus­si appe­lé à s’offrir lui-même comme un pain pour apai­ser et récon­for­ter, un bon pain pour aimer la vie et mar­cher.

illus­tra­tion : Paul Rubens : Le pro­phète Elie reçoit d’un ange du pain et de l’eau

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La face humaine de Dieu

Propos d’un moine sur le Christ en sa chair

par le F. Bernard Poupard

la_face_humaine_de_dieu__bernard_poupard-195x300« Les moines se pré­sentent sou­vent comme des cher­cheurs de Dieu. J’ai bien le droit de dire aus­si que j’ai trou­vé quelqu’un et que je l’aime, là dans ma vie dans ma chair…» .
Moine à l’abbaye de Clerlande (Belgique), Bernard Poupard pro­pose ici une magni­fique médi­ta­tion autour de l’incarnation. Les chré­tiens sont les seuls croyants à oser dire que Dieu s’est fait chair. « je tiens plus que tout à ce chris­tia­nisme de la chair, au Christ Parole faite chair et chair deve­nant Parole de Dieu, Parole de Dieu deve­nant parole d’homme. Parce que je m’éprouve moi-même comme une chair qui parle, et Dieu est là, dans la per­sonne du Christ.
A l’eucharistie, ma chair s’unit à sa chair, et cette com­mu­nion irra­die mon être et me pro­met à la résur­rec­tion de la chair. »
Le moine nous invite, dans le texte ori­gi­nal et poé­tique, à appro­cher un Christ qui nous révèle Dieu dans l’épaisseur de la chair dont Jésus à connu la mor­sure.
On découvre com­bien la Bible, quo­ti­dien­ne­ment ouverte et médi­tée, et un livre de chair, plein de vio­lence et de sen­sua­li­té, de fange et de sublime. Un livre qui donne des mots de chair à notre prière…
« C’est tou­jours dans notre chair et dans notre his­toire que l’Esprit allume un feu et souffle son vent. Il ne faut pas cher­cher ailleurs quand il est là. »

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Jour de Pâques 2014. Lc 24, 13–35 : Les pèlerins d’Emmaus

Vous savez ce qui s’est pas­sé

Pierre dit cela, peu de temps après la mort de Jésus chez un offi­cier romain qui est le pre­mier païen deve­nu dis­ciple de Jésus. Tout le monde, dans ce petit pays, connais­sait l’aventure de Jésus et sa triste fin. Vous aus­si, aujourd’hui, vous savez tout cela. Nous savons tous que Jésus a pas­sé sa courte vie à faire du bien par tous ses actes et par les paroles inou­bliables qu’il nous a lais­sées. Nous savons aus­si qu’il a vite été éli­mi­né et qu’il a subi une mort atroce, cloué tout nu sur une croix. Toute cette semaine, nous nous sommes sou­ve­nus de ses souf­frances et de sa mort, et nous le rap­pe­lons encore en ce jour de Pâques. Il ne faut pas l’oublier, parce que c’est là qu’il nous a fait com­prendre qui est le Dieu que nous cher­chons, le Dieu que nous ques­tion­nons dans nos désar­rois, le Dieu que nous vou­drions bien aus­si à notre conve­nance, quitte à reje­ter les images que nous nous en sommes faites ou que nous avons reçues. Jésus en croix dit à la face du monde que Dieu est nu, exté­nué d’amour et de par­don, livré à nos liber­tés, Dieu inno­cent de notre mal et pour­tant frère de nos dou­leurs, infi­ni­ment confiant dans la puis­sance de l’amour, envers et contre tout. « Vous savez tout ce qui s’est pas­sé. » « Tu es bien le seul à ne pas savoir ce qui s’est pas­sé », disent les deux mar­cheurs tout tristes au com­pa­gnon encore incon­nu. S’il y en a un qui sait, c’est pour­tant bien lui. Où étaient-ils, eux, pen­dant son pro­cès tru­qué et son exé­cu­tion, ces pauvres témoins regar­dant de loin ? Ils sont capables de dire tout ce qui fera plus tard notre Credo : Jésus, pro­phète puis­sant par ses actes et ses paroles, livré, condam­né, cru­ci­fié. Ils disent même qu’ils en sont au troi­sième jour, mais ils s’arrêtent là. Ce troi­sième jour est celui de leur départ. Même le témoi­gnage des femmes reve­nues du tom­beau vide ne les a pas rete­nus. « Et nous qui espé­rions… » C’est main­te­nant au pas­sé. Ce troi­sième jour est celui de la fin de leur espé­rance. Jésus les a lais­sé par­ler. Il les a même fait par­ler : « de quoi causiez-vous donc tout en mar­chant ? » Il fal­lait qu’ils disent tout leur par­cours jusqu’à leur espé­rance morte. Il fal­lait qu’ils le lui disent, à lui, avant qu’il ne parle pour leur brû­ler le cœur. « Comme votre cœur est lent à croire.. » Voyez comme ils sont bien nos com­pa­gnons, ces deux-là. Nos cœurs sont si sou­vent lents à croire, et nos esprits com­pli­qués. C’est le jour de Pâques, le troi­sième jour, mais croyez-vous vrai­ment que Jésus est res­sus­ci­té ? Croyez-vous en la résur­rec­tion de la chair ? Comment allez-vous expli­quer cela à d’autres de manière intel-ligente et intel­li­gible ? Car ceux qui nous tiennent des dis­cours très intel­li­gents ne sont pas for­cé­ment intel­li­gibles… Notre foi est pleine de ques­tions, qui sont légi­times parce qu’elles relèvent de notre culture, et nous devons bien sor­tir ces ques­tions, comme les deux dis­ciples, pour cher­cher nos réponses, et les cher­cher tou­jours dans notre tra­vail d’interprétation des Ecritures, comme Jésus lui-même en a ouvert le sens avec eux. Nos pro­pos entre nous ne sont-ils pas aus­si désa­bu­sés quand il s’agit de l’Eglise ? Et cela aus­si il faut le sor­tir, le dire. Ceux de ma géné­ra­tion pour­raient dire : nous avions tant espé­ré après le Concile… Et bien d’autres pour­raient dire leur trouble devant tous les scan­dales et les dys­fonc­tion­ne­ments si bien média­ti­sés et si mal affron­tés dans notre Eglise. « Ne fallait-il pas ? » dit Jésus aux pèle­rins acca­blés. « Pourquoi faut-il ? » disons-nous. En véri­té, nous n’en finis­sons jamais de réa­li­ser que la mis­sion du Christ s’est humai­ne­ment ter­mi­née dans un lamen­table échec et qu’elle a pour­tant rebon­di avec une poi­gnée d’hommes crain­tifs et couards. Regardez qui nous sommes aujourd’hui, quelle belle assem­blée nous for­mons. Le mot Eglise signi­fie assem­blée, et non pas seule­ment les res­pon­sables à part. Nous sommes ici l’Eglise, des hommes et des femmes sans doute avec leurs fai­blesses, mais heu­reux d’être là ensemble pour fêter Pâques. C’est nous qui devons don­ner à voir et à entendre, et pas seule­ment nos évêques. Si les chré­tiens que nous sommes par­laient davan­tage, cela chan­ge­rait la donne. Mais nous ne le ferons pas seule­ment par nos réac­tions fébriles et éner­vées. Il nous faut reve­nir au cœur de notre foi, à la per­sonne de Jésus-Christ, reprendre toute l’Ecriture comme il nous l’a appris et comme nous le fai­sons chaque jour ici, pour le connaître, le recon­naître à la brû­lure du cœur qui est la marque de sa pré­sence. Alors nous pou­vons dire sin­cè­re­ment et joyeu­se­ment : « C’est bien vrai, le Seigneur est res­sus­ci­té », il est vivant, et il nous donne à vivre. Et nous nous émer­veillons de sa pré­sence quand nous rom­pons le pain en rap­pe­lant sa mort. Nous sommes encore conviés, comme à chaque Pâque, à renou­ve­ler notre foi en lui, à nous enga­ger à nou­veau dans son com­bat pour l’amour contre la haine, pour le par­don contre la ven­geance, pour la bon­té et la beau­té contre le mal. Avec lui et avec tous les hommes et toutes les femmes de bonnes volon­té, nous vou­lons croire en ce monde que Dieu aime et sau­ver l’honneur de l’humanité. L’eau de notre bap­tême, renou­ve­lée ici cette nuit, va encore scel­ler notre foi et notre enga­ge­ment pour vivre et faire vivre.

fr. Bernard

illus­tra­tion : Le Souper à Emmaüs ou la Cène à Emmaüs, Le Caravage, vers 1601–1602, National GalleryLondres.

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