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Nuit de Noël 2015

Mes soeurs, mes frères,

En cette nuit de Noël 2015, nous célé­brons la Nativité de Jésus, fra­gile bébé et déjà Sauveur par son nom ; à côté de Joseph Marie est là émer­veillée devant un tel évè­ne­ment. Toute mère ne vibre-t-elle pas au mys­tère de la nati­vi­té qui ren­voie à toute nais­sance ? Et tout enfant qui naît n’est-il pas ouver­ture à la créa­tion et au sens de l’existence humaine ?

Ces réa­li­tés si pro­fondes, ancrées dans nos cœurs humains, nous font dépas­ser le cadre his­to­rique pré­sen­té et les images d’Epinal que l’on per­pé­tue. Il n’y a pas eu sous Auguste de recen­se­ment uni­ver­sel dans l’empire romain, mais plu­tôt plu­sieurs recen­se­ments locaux et celui de Quirinius a eu lieu en Judée dix ans avant la nais­sance de Jésus. Laissons de côté l’aspect misé­rable de l’étable iso­lée, où régnait le silence, la soli­tude aus­si.

« Dans cet enclos sacré, Marie vit avec l’enfant cette inti­mi­té abso­lue dans l’émerveillement du com­men­ce­ment. Son enfant, elle le tient, elle le prend dans ses bras, le regarde, sou­rit à ses pre­miers fré­mis­se­ments de vie. France Quéré d’écrire : « C’est mer­veilleux de l’avoir dans ses bras, et puis ce lan­gage admi­rable par les visages, ce face à face pro­di­gieux, ces yeux de nouveau-né qui vous boivent lit­té­ra­le­ment » se souvient-elle. Marie n’a pu être pri­vée de cette jubi­la­tion abso­lue, jar­din secret de toute mère, encore ravie de ce bon­heur d’avoir mis un enfant au monde. Devant cette pré­sence indi­cible, si fra­gile, Marie, Mère de l’enfant, allait deve­nir la Mère de tous les croyants comme l’enfant allait nous ouvrir les cieux par sa mort et sa résur­rec­tion.

Aujourd’hui, en cette nuit, mes sœurs, mes frères, c’est la jubi­la­tion et l’émerveillement qui doivent enva­hir nos cœurs. La mère contemple l’enfant dans la nuit. Les anges et les ber­gers, humbles veilleurs, se réjouissent avec elle et nous annoncent déjà que cette joie inso­lite sera uni­ver­selle et tou­che­ra en prio­ri­té les petits, les humbles, les doux.

Saint Luc, dans son récit de l’enfance de Jésus, répète à deux reprises : Marie gar­dait tous ces évè­ne­ments et les médi­tait dans son cœur. Le verbe grec n’est pas le même, sun­te­rein (Lc 2. 19), c’est mettre ensemble, gar­der pré­cieu­se­ment en soi ces moments de bon­heur intense. Le second verbe dia­te­rein (Lc 2. 51) sou­ligne une dis­per­sion, un vide, une réa­li­té informe et incon­nue. Marie ne pou­vait oublier l’annonce bou­le­ver­sante où l’ange Gabriel atten­dait son consen­te­ment.

Mes sœurs, avant la nais­sance de Jésus, le monde était en quelque sorte informe et vide, comme l’Esprit de Dieu qui pla­nait sur les eaux de la créa­tion au début de la Genèse, qui vole­tait comme un oiseau au-dessus de son nid. Il était là à la créa­tion du monde, il avait cou­vert de sa nuée lumi­neuse la tra­ver­sée du désert du peuple juif. Marie se sou­ve­nait en cette nuit des paroles de l’ange : « L’esprit Saint vien­dra sur toi et la puis­sance du Très-Haut te pren­dra sous son ombre ». Ce moment était adve­nu, et l’Esprit saint avait cédé la place aux anges qui chan­taient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes, ses bien-aimés ».
Pourquoi ne pas nous réjouir à notre tour ? Bien sûr, nous savons que le temps des muta­tions, des dou­lou­reuses trans­for­ma­tions allait venir. Nous les connais­sons dans la vie de Marie, de la nais­sance au pied de la Croix ; et cette ter­rible annonce de la pro­phé­tesse Anne qui se véri­fie­ra : « Un glaive de dou­leur te per­ce­ra l’âme (Lc 2. 35) » ; de la Croix à la Pentecôte où elle devien­dra la Mère de tous les croyants.

Nous connais­sons ces dou­lou­reuses trans­for­ma­tions de l’enfant Jésus vivant pai­si­ble­ment à Nazareth tra­vaillant hum­ble­ment avec Joseph, son père. Au moment de son bap­tême par Jean, l’Esprit-Saint est pré­sent et le Père céleste pro­clame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ». La mis­sion est là : ce sera une vie iti­né­rante, sans une pierre où repo­ser la tête, annon­çant la bonne nou­velle du salut révé­la­tion de l’amour divin, ouvrant l’avenir à la misé­ri­corde et au bon­heur éter­nel, déchi­rant toute hypo­cri­sie, sus­ci­tant tant d’opposition. Dans l’évangile de Luc, L’Esprit saint se mani­feste à nou­veau à Gethsémani, l’heure du com­bat ultime : « Père que cette coupe s’éloigne de moi, mais que ta volon­té soit faite » et sur la Croix, Jésus pous­sa un grand cri et dit : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ».

Ces déchi­re­ments et ces com­bats sont ceux de notre temps. Le pro­phète Isaïe avait pro­cla­mé : « Le peuple qui mar­chait dans les ténèbres a vu une grande lumière ». De nos jours encore, ce peuple, un mil­lion de per­sonnes, ne cesse de mar­cher, d’errer sur les che­mins des fron­tières, d’attendre de nous, chré­tiens, une source de lumière. Que ferons-nous ? Il n’est pas néces­saire en cette nuit bénie d’énumérer ces détresses proches et loin­taines. Nous les connais­sons, nous les por­tons dans nos cœurs, comme Marie qui gar­dait toutes ces choses dans son cœur, tan­tôt vibrante de bon­heur, tan­tôt mère des dou­leurs.

En cette fête de Noël 2015, beau­coup, croyants ou non, marchent dans les ténèbres. La grande Lumière du Christ qui revien­dra en gloire ne s’est pas encore mani­fes­tée. Mais l’ombre lumi­neuse de l’Esprit de Dieu les accom­pagne sur la route, les libère du chaos pour les conduire sur des che­mins moins tor­tueux. La pré­sence d’hommes et de femmes de bonne volon­té habi­tés par la grâce des Béatitudes leur témoi­gne­ra ces signes dis­crets d’espérance et d’amour. Nous pou­vons être a notre tour des ber­gers de Noël révé­lant la Bonne nou­velle de la nais­sance de Jésus, le Sauveur.

Tout cela se pas­sait à Bethléem, la mai­son du pain où le tout petit enfant était né, l’infiniment fra­gile et déli­cat allait ouvrir le monde aux réa­li­tés du Royaume. Bethléem annon­çait déjà la parole de Jésus : « « Je suis le Pain de vie ». Ce fut le miracle de la mul­ti­pli­ca­tion des pains où, à par­tir d’une miche de pain, il ras­sa­sie les foules. Par sa vie, ses actes, ses paroles, il nous donne jour après jour le Pain de vie.
Noël, Bethléem, c’est la mai­son du pain. Infime début qui évoque cette infime par­celle du pain eucha­ris­tique et cette infime goutte de vin qui est son Corps et son sang, pré­sence dis­crète de l’Esprit de Dieu nous accom­pa­gnant sur la route jusqu’à ce qu’Il revienne.

Mes sœurs, mes frères,
Nous voi­ci réunis pour célé­brer ensemble la Nativité de Jésus-Christ. Si nous sommes venus dans cette cha­pelle, c’est pour entrer dans le mys­tère de cette nais­sance, c’est pour célé­brer avec la Vierge Marie la des­ti­née de cet enfant-Dieu qui ouvre pour nous les portes du Royaume de dieu, qui fait de nous des enfants de Dieu.
Noël 2015 : entente uni­ver­selle pour plus de res­pect de la créa­tion à laquelle par­ti­cipent peut-être les chants des anges ; c’est une entente nou­velle pour arrê­ter la guerre en Syrie, est-ce le chant des ber­gers et la musique de leurs pipeaux la paix des pauvres de coeur. 2015, c’est aus­si l’année de la misé­ri­corde ouverte par le Pape François, c’est aus­si l’enfant Jésus et Marie sa Mère qui vont nous révé­ler que la nature même de Dieu est amour et misé­ri­corde.

Certains d’entre nous sont venus parce qu’ils ont dans leur cœur la nos­tal­gie des chants de Noël et des célé­bra­tions de leur enfance . Pour d’autres, cette célé­bra­tion conforte les liens de leur famille à tra­vers les géné­ra­tions. Au repas de fête se joint ce sou­ci de ren­forces les liens fami­liaux. D’autres encore découvrent en cette fête une souf­france plus grande encore, une soli­tude qui s’accentue en voyant le bon­heur des uns, la mala­die des autres, le décès d’êtres proches.

Quel que soit notre cœur, c’est l’amour divin qui vient dis­crè­te­ment, timi­de­ment à notre ren­contre. Il se pré­sente à nous comme l’enfant fra­gile. Il nous est offert dans le bon­heur infi­ni de la Vierge Marie, de Joseph, des ber­gers et des anges. Que notre cœur se laisse enva­hir par cette joie impre­nable qui vient d’ailleurs et peut trans­for­mer notre vie et nos cœurs.

Fr. Martin

illus­tra­tion : Georges de La Tour, Le Nouveau-né, 1648

Dimanche 29 Novembre 1er dimanche de l’Avent, année c

En ce dimanche, l’Eglise entre dans une nou­velle année litur­gique. Elle nous invite à médi­ter les étapes de la vie de Jésus-Christ en com­men­çant par l’Avent, Adventus en latin, c’est-à-dire ce qui est devant nous, l’Avènement du Maître de l’histoire, le Retour à la fin des temps de Celui qui vient chaque jour à la ren­contre de notre his­toire per­son­nelle, de celle de toute l’humanité.
La semaine que nous venons de vivre fut dense, emplie d’émotions, d’angoisse et d’inquiétude, de sou­ve­nirs dou­lou­reux des évè­ne­ments vécus en France et ailleurs : elle fut aus­si source d’amour, de vie, de soli­da­ri­té, si bien expri­mée ven­dre­di, aux Invalides, à Paris. Le temps de l’Avent, ce temps du long désir, est habi­té par l’attente du retour de Jésus-Christ, déjà pré­sent dans l’épaisseur de notre vie quo­ti­dienne. Comment ne pas aller à la ren­contre de Celui qui vient vers nous, donne sens à nos joies et nos peines, nous fait don de sa parole et de sa vie, nous offre sa mort et sa résur­rec­tion.
L’Avent n’est donc pas l’attente de Noël déjà célé­bré dans l’humanité depuis 2000 ans, c’est prendre à bras le corps notre exis­tence en situant la réa­li­té de chaque jour à la lumière de l’avenir, Jésus-Christ, Seigneur de gloire, qui ras­sem­ble­ra toute chose au temps vou­lu par son Père. C’est mar­cher dans la vie avec un œil sur la route et l’autre fixé sur l’horizon afin de mieux orien­ter notre marche.
Les textes de ce jour brisent nos souf­frances, brisent même le ciel et la terre, révèlent la figure mys­té­rieuse du Fils de l’Homme qui appa­raî­tra à la fin des temps, essuie­ra toutes larmes de nos yeux et nous fera entrer dans une joie et une allé­gresse sans fin.
Au début de cette célé­bra­tion, hum­ble­ment, ouvrons-nous à cette Attente de la gran­deur d’un Dieu doux et misé­ri­cor­dieux, recon­nais­sons notre fra­gi­li­té et nos manques d’espérance.

*

Mes sœurs, mes frères, le temps de l’Avent se pré­sente dans le déchi­re­ment de notre pla­nète et le désir de toutes les nations. Nous atten­dons une Présence d’amour qui vient à notre ren­contre, car il n’est pas d’attente sans amour et notre vie s’oriente vers l’espérance d’une nou­velle nais­sance. Le déchi­re­ment du monde, la vision du Fils de l’Homme dans sa gloire et ce qui est atten­du de nous sont les trois pôles qui rythment les lec­tures de ce jour. Comme l’écrit un mys­tique : « Tu as vu l’éclair, garde ton secret. L’éclair a déchi­ré les nuages et t’a ouvert les abîmes. L’éclair avait déchi­ré le ciel que tu avais décou­vert en ton âme ».

L’évangile de Luc s’appuie sur l’évènement du moment : la des­truc­tion du Temple de Jérusalem annon­cée par Jésus à ses dis­ciples. Jésus élar­git cette vision du Temple détruit par celle de bou­le­ver­se­ments cos­miques annon­çant son retour et son avè­ne­ment : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Les nations seront affo­lées et désem­pa­rées. Alors on ver­ra le Fils de l’homme venir dans une nuée avec puis­sance et grande gloire ». S’en suit pour les dis­ciples, un appel à la confiance, à la constance dans l’espérance, à la prière. Sommes-nous de nos jours dans cet état d’esprit ? Je le pense.

Pourquoi ? Parce qu’une claire intui­tion habite cha­cun de nous : les choses ne pour­ront pas conti­nuer comme cela. Jean-Claude Guillebaud écrit : « Trop de logiques nous semblent deve­nues folles. Celles qui gou­vernent l’économie, la tech­no­lo­gie, la bio­lo­gie, la finance mon­diale, le res­pect de notre pla­nète etc…Trop de courses effré­nées dans le brouillard du pro­grès. Trop de hâte, trop de courte vue, trop d’étourderie col­lec­tive, trop d’injustices nou­velles ». Ce que le pape François a pro­cla­mé hier dans les bidon­villes d’Ouganda va dans le même sens. Effectivement, la vie des socié­tés humaines ne pour­ra se pour­suivre devant tant d’inégalités, de manque de res­pon­sa­bi­li­tés, d’absence de com­por­te­ment humain. Un manque pro­fond d’humanité s’est creu­sé dans notre uni­vers actuel. Point n’est besoin d’allonger la liste.

Déjà au VIIe siècle avant notre ère, sous la menace de la dépor­ta­tion du peuple juif à Babylone, le Prophète Jérémie avait eu ses paroles récon­for­tantes : « Voici venir des jours – oracle du Seigneur- où j’accomplirai la parole de bon­heur. Je ferai ger­mer un Germe de Justice. Dans le pays, il exer­ce­ra le droit et la jus­tice et on habi­te­ra en sécu­ri­té. A l’annonciation, l’ange avait dit à Marie : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfan­te­ras un fils et tu lui don­ne­ras le nom de Jésus qui signi­fie « Dieu sauve ». Il sera grand et sera appe­lé Fils du Très Haut…et son Règne n’aura pas de fin » Lc 1. 32

Quand, dans l’évangile de ce jour, Jésus parle à deux reprises de la venue du Fils de l’Homme venant sur la nuée avec puis­sance et grande gloire, il annonce son propre avè­ne­ment à la fin des temps, dans un règne de paix et de jus­tice. Juifs croyants et chré­tiens, ensemble, nous sommes habi­tés par cette attente ardente du retour du Fils de l’Homme, le Messie pour eux ; le Christ pour nous. Il est le Seigneur de gloire et de puis­sance pour les juifs ; depuis le Venue de Jésus, il est en outre, pour nous, le roi doux et humble de cœur, héri­tier du Serviteur de Dieu, il a por­té nos souf­frances et Dieu l’a exal­té. Vous connais­sez cette anec­dote d’Elie Wiesel où un chré­tien et un Rabbin vont ques­tion­ner Dieu à la fin des temps en posant la ques­tion : le Messie, est-il déjà venu ou non ? Et le Rabbin de glis­ser à l’oreille de Dieu : « sur­tout ne réponds-pas à cette ques­tion ».

Chrétiens, nous savons que le Christ est venu habi­ter par­mi nous et qu’il revien­dra dans la gloire. En ce temps du long désir de cette Rencontre, une nou­velle nais­sance nous est deman­dée. Laquelle ? A vrai dire, nous ne le savons pas trop devant l’inconnu de nos vies et l’inconnu de l’évolution du monde. Parfois, nous atten­dons sans savoir ce qu’il va en être : c’est l’enjeu de nos vies dans la mala­die, dans des épreuves ; ce l’est aus­si devant un grand amour. Thérèse de Lisieux a vécu des moments dans la foi pure, confiante en son Seigneur qui l’avait dépouillée de tout signe sen­sible. C’est l’épreuve des grands mys­tiques, Saint Jean de la Croix et d’autres. C’est aus­si l’épreuve de tout chré­tien. Vivre à chaque ins­tant dans une confiance don­née sans réti­cence, dans l’espérance, et même dans l’action de grâce pour cette pré­sence qui nous accom­pagne.

Les signes avant-coureurs du retour de Jésus, nous les connais­sons. Ce sont ceux d’hier, de demain, d’aujourd’hui. Ils nous sont fami­liers par d’autres paroles de Jésus, pro­cla­més dans les Béatitudes : larmes, per­sé­cu­tions, insultes, mises à mort. Lui-même a été le pre­mier à les subir dans sa vie comme dans sa mort. Il disait à ses dis­ciples : « c’est à tra­vers beau­coup d’épreuves qu’il nous fait entrer dans le Royaume des cieux ».

Cette fresque immense de peuples mar­chant sur les routes de la vie, en attente d’un per­mis de séjour, porte sur son visage les traits du Fils de l’Homme qui revien­dra sur les nuées. Je ter­mine par ces quelques mots de Gertrud von Lefort concer­nant l’avènement du Fils de l’Homme :

Quand un jour arri­ve­ra la grande fin de tous les mys­tères, quand Celui qui est caché appa­raî­tra par­mi les éclairs dans les effrayantes tem­pêtes de l’amour déchaî­né,
Quand les globes du fir­ma­ment écla­te­ront en flammes et que de leurs cendres se lève­ra brus­que­ment la lumière libé­rée,
Quand les âmes les plus soli­taires vien­dront à la lumière et que seront lavées toutes fautes et jusqu’à celles que nous igno­rions ;
Alors le Seigneur relè­ve­ra ma tête, et devant son regard mes voiles seront hap­pés par le feu et je res­te­rai là comme un miroir dépouillant à la face des mondes. Dieu recon­naî­tra en moi son amour. Alors le monde dis­pa­raî­tra. Et le voile s’appellera grâce et la grâce s’appellera infi­ni et l’Infini s’appellera Béatitude.

frère Martin.

illus­tra­tion : La nuit étoi­lée, Vincent van Gogh, 1889

Marc, 10, 2–16 : 27ème dimanche du temps ordinaire

Introduction

Ce dimanche s’ouvre à Rome le synode sur « la voca­tion et la mis­sion de la famille dans l’Eglise et dans le monde contem­po­rain ». C’est aus­si la fête de saint François, fête du Pape et de tous ceux qui portent le nom du pove­rel­lo d’Assise.
Nous ne sommes pas venus dans cette cha­pelle pour entrer dans les enjeux et les débats du synode, mais pour regar­der nos vies per­son­nelles, prier et sou­te­nir ceux et celles qui souffrent de la situa­tion pré­sente. C’est un temps pour défaire les nœuds concer­nant les divor­cés rema­riés et la morale sexuelle. C’est le temps de sor­tir des caté­go­ries du défen­du et du per­mis. C’est le temps de trou­ver un autre lan­gage, d’associer les peuple de Dieu aux réflexions des évêques.
Au début de cette célé­bra­tion, prions pour mieux rejoindre nos familles dans le concret de leur exis­tence. N’oublions pas non plus les émi­grés dont les familles sont divi­sées d’une autre manière, des familles pauvres dans la rue, des vio­lences qui se mul­ti­plient dans cer­taines régions du globe.
Qu’une misé­ri­corde évan­gé­lique nous habite et nous trans­forme en nous tour­nant vers Celui qui est doux et humble de cœur.

Homélie (Marc, 10, 2–16)

Qui veut mettre Jésus à l’épreuve doit savoir qu’il ne s’écartera pas de la mis­sion que lui est confiée par son Père. Interpellé par des pha­ri­siens, Jésus ren­voie ces contra­dic­teurs au deuxième récit de la Genèse. Dans le pre­mier, Dieu crée Adam. Adam, c’est en hébreu le ter­rien, l’humain, mâle et femelle à la fois. L’humain est là, seul dans le para­dis, et Dieu trouve qu’il n’est pas bon que l’humain soit seul. Mais dans toute la créa­tion, vous l’avez enten­du, ce der­nier ne trouve aucune aide qui lui cor­res­ponde.

Aussi, dans le deuxième récit, repris par Jésus, Dieu fait tom­ber une tor­peur sur l’humain. Le mot grec est exs­ta­sis, Extase ou tor­peur, il dort. L’Adam, l’humain, cherche l’autre, l’être qui parle. L’autre qu’il désire n’est pas là. Il ne le trouve pas dans les autres créa­tures ani­males. Il cherche au plus pro­fond de son être, dans son âme, à la nais­sance même de son désir, en son pro­fond som­meil. Ce che­min vers ce qu’il désire et qui n’est pas encore, écrit Marie Balmarie, c’est cette tor­peur, cette extase.

Dieu prend une côte d’Adam et sous elle referme la chair. Il façonne une femme (Gen. 2.22) et l’amène à Adam qui s’écrie : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle–ci sera appe­lée femme, car elle fut tirée de l’homme, celle-ci ». Trois mots-clés en hébreux pour com­prendre ce récit : Adam, qui vient d’Adamah, la terre, la pous­sière : c’est l’humain ; Isha, la femme ; Ish l’homme.

Dans la Bible, c’est le mot femme, isha, qui sur­git le pre­mier. Elle est créée à par­tir de l’humain qui désire l’autre dans son som­meil le plus pro­fond. Ce n’est pas du men­tal de l’homme que la femme est tirée, mais de son côté. Lieu du cœur, lieu du manque quand on aime, ce vide dans la poi­trine. C’est alors que l’homme parle : « cette fois-ci, celle-ci est l’os de mes os ; la chair de ma chair ». Elle est tirée de sa propre sub­stance. Elle est née d’un désir plus pro­fond que celui de la sexua­li­té.

Elle n’est pas son double, sa pro­prié­té, mais l’Autre : pos­si­bi­li­té d’être soi, pos­si­bi­li­té d’accueillir l’autre. Deux en une seule chair ; le res­pect dans la dif­fé­rence. Dans cette matu­ra­tion de l’homme et de la femme, cette créa­tion au sein de l’Eden, du Paradis, il y a un inter­dit (celui de se mettre au centre du cercle). En fait, il s’agit moins d’un inter­dit que la source du bon­heur pour que cha­cun croisse dans le dia­logue, la com­mu­nion, ce désir. C’est le grand voyage de la vie vers soi, vers l’autre, vers le bon­heur.

Confron­té au léga­lisme des pha­ri­siens, Jésus énonce le com­man­de­ment de Dieu selon lequel l’homme ne doit pas défaire ce que Dieu a uni. Comparée à l’histoire des reli­gions, la mono­ga­mie se pré­sente comme une spé­ci­fi­ci­té chris­tique. C’est un mar­queur iden­ti­taire des pre­miers chré­tiens et les trois évan­giles en parlent : deux fois chez Marc et Matthieu, une fois chez St Luc. En outre, St Paul com­pare le mariage à une alliance entre Dieu et son Eglise. L’orientation de Jésus est claire : le mariage, fon­dé sur une volon­té créa­trice de Dieu devient chez Jésus « pour le meilleur et le pire » un che­min de conver­sion, un guide condui­sant au royaume de la liber­té, pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans la Genèse.
Jésus ravive le sérieux, la gra­vi­tas du lien conju­gal qui tend de nos jours à être si for­te­ment contes­té par nos mœurs. Jésus sou­ligne qu’il en va de l’humanité créée à l’image de Dieu.

Baptisés dans la mort et la résur­rec­tion du Christ, nous sommes appe­lés à notre tour, à gran­dir dans la voca­tion qui est la nôtre. Le mariage reçu comme une voca­tion est un lieu de trans­for­ma­tion, de sain­te­té quo­ti­dienne fon­dé sur le bap­tême. Et tout au long de l’histoire, l’Eglise catho­lique a défen­du le prin­cipe de l’indissolubilité sou­vent démen­tie par la pra­tique des mœurs.

Jésus ne se situe pas sur un plan léga­liste. Il parle autre­ment : dans une visée de l’humain selon le pro­jet de Dieu, dans une nou­velle pers­pec­tive anthro­po­lo­gique. Or pré­ci­sé­ment, nous vivons de nos jours un ébran­le­ment anthro­po­lo­gique, un pro­ces­sus qui bou­le­verse les ins­ti­tu­tions et les per­sonnes.

Le mys­tère pas­cal, de mort et de résur­rec­tion ne devrait pas appa­raître comme un échec dans le monde contem­po­rain là où des couples chré­tiens font l’expérience de la déchi­rure et trouvent dans une nou­velle union cet amour indé­fec­tible et authen­tique. L’être humain dans sa liber­té cap­tive, résiste à un enga­ge­ment pour toute une vie qui ne cesse de s’allonger et sou­vent oppose à la fidé­li­té pour la vie, l’idéal de fidé­li­tés suc­ces­sives.

Des voix se mul­ti­plient dans l’Eglise catho­lique en faveur de cette recon­nais­sance. Deux clés évan­gé­liques nous sont offertes : le bap­tême lié à la mort et à la résur­rec­tion du Christ mais aus­si, le par­don, la jus­tice et la com­pas­sion.

Le Pape François invite l’Eglise à revi­si­ter, à redé­cou­vrir la réa­li­té inson­dable de la misé­ri­corde. C’est le che­min d’une fidé­li­té vraie à l’Evangile. Que l’Eglise montre le che­min d’une ima­gi­na­tion évan­gé­lique. Laissons Dieu être Dieu et recon­nais­sons nos pauvres limites humaines face à l’amour de Jésus Christ qui est venu allu­mer un feu sur terre et comme il vou­drait qu’il brûle.

Ce feu, ali­men­té par l’écoute docile de l’Esprit Saint conduit cha­cun et cha­cune d’entre nous à ce mys­tère de mort et de résur­rec­tion pour abou­tir à la cha­ri­té, l’agapè, l’amour qui sur­passe tout. Dès notre bap­tême jusqu’à notre mort, nous sommes sur ce che­min d’amour qu’il faut tou­jours décou­vrir et chaque eucha­ris­tie est notre nour­ri­ture pour suivre Celui qui nous montre le che­min par sa parole et ses actes et qui offre à son Père notre amour et nos limites per­son­nelles.

P. Martin

illus­tra­tion : La créa­tion dEve, Michel-Ange 1509-10. Fresque, 170 x260 cm. Vatican, Chapelle Sixtine