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Homélie du dimanche 9 octobre 2016

Introduction à la messe

Mes sœurs, mes frères, ce dimanche est pour les amis de Clerlande source de fra­ter­ni­té et de joie. En effet, ce dimanche nous sou­hai­tons ras­sem­bler nos éner­gies et nos bonnes volon­tés pour mieux accueillir et ser­vir le patri­moine spi­ri­tuel qui nous est don­né sur cette col­line de Clerlande. C’est l’ouverture et la relance de nos pro­jets en cette année 2016–2017.

Moines et laïcs, nous sommes là pour ser­vir et pro­té­ger ce lieu habi­té par l’Esprit de Dieu et avec sa pré­sence, nous pour­rons mener à bien ce qu’il attend de nous. Les textes de ce jour sont une invi­ta­tion à rendre grâce pour ce que Dieu réa­lise en cha­cun et cha­cune d’entre nous. Nous n’en sommes pas tou­jours conscients, nous tra­ver­sons par­fois de lourdes épreuves. Que Dieu conduise nos cœurs vers la recon­nais­sance de sa pré­sence et que fina­le­ment nous soyons habi­tés de gra­ti­tude. Les textes nous sur­prennent.

C’est le géné­ral syrien, lépreux, qui cherche à tout prix à remer­cier le pro­phète Elisée qui l’a gué­ri de son mal ; c’est Jésus qui gué­rit dix lépreux en che­min ; c’est saint Paul qui nous rap­pelle que si nous sup­por­tons les épreuves de la vie, nous obtien­drons le salut par Jésus Christ, à l’image du bon lar­ron à qui Jésus déclare : « Aujourd’hui tu seras avec moi au Paradis ». Que notre vie soit pleine d’action de grâce et ensemble, mal­gré notre fai­blesse. Rendons grâce à Dieu pour ce qu’Il nous donne de vivre et de tra­ver­ser avec cet amour fra­ter­nel qui nous habite.

Tournons-nous vers Celui qui attire tout à Lui et gué­rit de nos bles­sures

Homélie du dimanche 9 octobre 2016

Mes sœurs, mes frères,

Marcher dans la vie nous invite à prendre conscience du but qui est le nôtre. Dans tout voyage, en effet, le but pola­rise le che­min. Pour les moines et les amis de notre monas­tère, pour ceux et celles qui nous découvrent, ce che­min devant nous reste sou­vent empreint de mys­tère.

Le temps qui s’écoule, l’espace lui-même sont ponc­tués par notre rythme de vie, par les appels qui sur­viennent, par les limites aus­si de nos san­tés. Au fil des années, nous décou­vrons que l’instant pré­sent est infi­ni­ment pré­cieux, habi­té d’une force où l’Esprit de Dieu révèle sa pré­sence et nous accom­pagne. Nos sou­ve­nirs sont habi­tés d’une lumière mys­té­rieuse qui tra­verse le temps.

La Bible est un miroir ouvert à chaque géné­ra­tion et chaque lec­ture que nous en fai­sons n’en épuise pas le sens. Ce dimanche, nous retrou­vons Jésus qui marche aux confins de la Judée et de la Samarie. Il monte vers Jérusalem. Luc insiste à plu­sieurs reprises sur l’orientation prise par Jésus sur cette route qui va de Galilée à Jérusalem en pas­sant par la Samarie. Au cha­pitre 9. 51 déjà, Luc annonce que Jésus prend réso­lu­ment le che­min de Jérusalem où doit s’accomplir la mis­sion qui est la sienne, « ce temps où il devait être enle­vé aux cieux après avoir souf­fert ». En che­mi­nant de vil­lage en vil­lage, annon­çant la Parole, il enseigne qu’il nous faut lut­ter pour entrer par la porte étroite, celle qui conduit à la vie. En ce jour, nous voi­ci aux confins de la Galilée et de la Samarie, la région où Jésus est né, une zone assez mal défi­nie où Luc situe un des épi­sodes les plus connus de son Evangile.

Une nou­velle fois, Jésus raf­fer­mit son cœur pour faire face au che­min que son Père lui indique, che­min de véri­té et de don de soi. Sur son che­min, comme sur le nôtre, les ren­contres ne manquent pas, les impré­vus aus­si. Il nous appelle à dis­cer­ner sa volon­té au milieu des évè­ne­ments quo­ti­diens, dans le recueille­ment, le silence, le don d’une parole vraie.

Voici dix lépreux qui sur­viennent à la ren­contre de Jésus. Leur che­min à l’écart est-il celui d’étrangers, de réfu­giés, de souf­frants dans le monde d’aujourd’hui, de nous-mêmes ? Le groupe des lépreux, ces mal­heu­reux errants, s’arrête à dis­tance, confor­mé­ment à la légis­la­tion en vigueur. Mais le cri qu’ils font entendre est extra­or­di­naire : « Jésus, maître, prends pitié de nous ». Plus qu’une prière de mal­heu­reux, une pro­fes­sion de foi inouïe. « Jésus » ! Il est rare dans les Evangiles que quelqu’un appelle Jésus sim­ple­ment par son nom. Ce Nom appa­raît seule­ment à cinq reprises dans l’Evangile de Luc.

Nous connais­sons bien la prière de l’aveugle, assis au bord du che­min à l’entrée de Jéricho. Il entend Jésus qui s’approche et il s’écrie : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ». Ceux qui mar­chaient en tête tente de l’écarter, mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! ». Et Jésus s’arrête, le fait venir et l’interroge : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? « Seigneur, dit-il, que je recouvre la vie ». Jésus lui dit : « Recouvre la vue ; ta foi t’a sau­vé ». A l’instant il recou­vra la vue et il sui­vait Jésus en glo­ri­fiant Dieu. Lc 18. 35–43.

A la prière de l’aveugle de Jéricho, à celle des dix lépreux, écou­tons aus­si les der­niers mots du lar­ron sur la croix à côté de Jésus : « Jésus, souviens-toi de moi dans ton Royaume ». D’un côté, un homme pen­du au gibet pour ses crimes, de l’autre dix lépreux atteint d’un mal consi­dé­ré à l’époque tenu pour lié au péché. La réponse de Jésus à l’aveugle de Jéricho, aux dix lépreux, au lar­ron montre que cette prière obtient le salut. Et qu’est ce salut ? C’est être sau­vé, c’est avoir accès au Royaume de Dieu : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le Paradis » (Luc 23. 43) ; « ta foi t’a sau­vé ».

L’invocation au nom de Jésus devien­dra dans l’Orient chré­tien une prière conti­nuelle, une méthode simple répé­tée au rythme de la res­pi­ra­tion : « Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi, pauvre pécheur » « Seigneur Jésus, sauve-moi » ou encore « Jésus, Fils du Dieu vivant, sois béni ».

Dans les récits que je vous ai rap­pe­lés, comme dans les Paroles des Pères du désert et de toute la tra­di­tion monas­tique, nous enten­dons l’appel du pécheur à être sau­vé et Jésus vient don­ner une réponse à cet appel. Il faut être dans l’appel pour rece­voir la réponse de Jésus. Le Maître de nos vies ne s’impose pas. Dans le récit des dix lépreux, un seul vient remer­cier, mais tous sont gué­ris. Et cette recon­nais­sance de la grâce de Jésus conduit au salut, ouvre la porte étroite du Royaume.

Cette prière adres­sée à Jésus, dans l’Evangile de ce jour, nous est adres­sée aujourd’hui : elle est un appel a l’action de grâce et à la misé­ri­corde divine. Nous savons que pro­non­cer le Nom de Jésus appelle sa pré­sence. Cette prière jalonne l’histoire spi­ri­tuelle de l’Orient chré­tien, de Palestine aux Pères du désert d’Egypte, de Gaza au Mont Athos, du Mont Athos à la Russie tel ce petit livre si célèbre du « Pèlerin russe ».

En ce jour d’ouverture de l’année à Clerlande, nous sommes invi­tés à appe­ler le Nom de Jésus, à lui rendre grâce en tout et à l’invoquer sans cesse. Il ne nous est pas deman­dé de tra­vailler sans cesse mais de prier sans cesse. L’homme qui sait rendre gloire à Dieu se découvre libé­ré inté­rieu­re­ment. Chaque matin, dans la célé­bra­tion des Laudes, les moines et leurs hôtes sont invi­tés à l’action de grâce et à l’adoration du Dieu trois fois saint.

L’Evangile met en valeur le dixième lépreux qui revient et rend grâce. C’est une mer­veilleuse invi­ta­tion pour nous à nous aban­don­ner à la volon­té de Dieu dans nos vies, à le remer­cier en tout et pour tout.

Sur les che­mins de la vie, tou­jours sur­pre­nants, les étran­gers sont là, les pauvres et les per­sonnes fra­giles aus­si. Et il y a sans doute en cha­cun de nous une part d’étranger dont Jésus peut nous libé­rer. Le che­min qui est le nôtre n’a de sens que si nous avons un but.

Ce but, c’est de mar­cher hum­ble­ment sur un che­min de véri­té et d’action de grâce. Se lever et se tenir debout, véné­rant la Croix et la Résurrection. Le mys­tère eucha­ris­tique est ce che­min qui nous conduit jour après jour jusqu’à l’heure de son retour.

fr. Martin

Dimanche 14 aout 2016. LC 12, 49–53

Demain, nous célé­bre­rons la fête de l’Assomption de la Vierge Marie. Dans l’évangile de ce jour, c’est Jésus qui nous livre l’intimité de son cœur et de sa prière : moment d’extase, de com­bat, d’appel à la com­pas­sion et même de détresse. Qu’exprime-t-il ? « Je suis venu appor­ter un feu sur la terre et comme je vou­drais qu’il soit déjà allu­mé ! Je dois rece­voir un bap­tême et comme il me coûte qu’il soit accom­pli ».

Quel est donc ce feu qui le brûle et que Paul Claudel com­mente en ces termes : « Je suis le Feu. Qui m’a tou­ché, il faut qu’il consente à brû­ler… ». Quel est ce bap­tême qu’il va tra­ver­ser par sa mort et sa résur­rec­tion ? Que révèlent pour nous ce feu appor­ter sur la terre et ce bap­tême plus fort que la mort ?

Selon les Rabbins, Abraham peut être com­pa­ré à un homme voya­geant de lieu en lieu qui aper­çut un palais en flamme (d’autres Rabbins parlent d’un palais de lumière). Abraham s’étonne et s’exclame : est-il pos­sible que nul ne s’occupe de ce palais ? de ce monde en flamme ? (ou de ce monde de lumière ?). Le Maître du monde répon­dit à Abraham : « Je suis le pro­prié­taire de ce palais ». Et Abraham de répli­quer : « Est-il conce­vable que ce monde n’ait pas de guide ? ». Le Dieu trois fois saint répon­dit : « Je suis le guide, le Souverain de ce monde ». Et c’est dans l’émerveillement, dans la lumière qu’Abraham com­men­ça sa quête de Dieu.

Voici quinze jours, le Pape François était à Cracovie pour les JMJ, près de 2 mil­lions et demi de jeunes et lors d’un che­min de croix, retra­çant les prin­ci­pales étapes de la Passion du Christ, il a repris la ques­tion de Jésus : « Où est Dieu ? » Cette ques­tion, il l’a éten­due aux fléaux contem­po­rains. « Où est Dieu, a‑t-il répé­té, si dans le monde il y a le mal, s’il y a des hommes qui ont faim, qui ont soif, sans toit, des dépla­cés, des réfu­giés ? Où est Dieu lorsque des per­sonnes inno­centes meurent à cause de la vio­lence, du ter­ro­risme, des guerres. Où est Dieu lorsque des enfants sont exploi­tés, humiliés…il existe tant d’interrogations aux­quelles il n’y a pas de réponses humaines ». Voici la réponse de Jésus : « Dieu est en eux, Il souffre en eux pro­fon­dé­ment iden­ti­fié à cha­cun. ».

Jésus désire ardem­ment que le feu habite les croyants, nous habite. Le peuple juif avait vécu l’expérience maté­rielle du feu. Le feu réchauffe, éclaire, puri­fie, occupe une place essen­tielle et en même temps l’homme n’a jamais pu le maî­tri­ser, force incon­trô­lable sous forme d’incendie, d’orage, d’éruption vol­ca­nique. Il demeure tou­jours mys­té­rieux et redou­table. Quand Moïse s’approche du buis­son ardent pour accueillir la nou­veau­té de Dieu, il est appe­lé à lais­ser là ses san­dales, à entendre le Dieu trois fois saint qui se révèle et qui voit la misère de son peuple.

Le feu dont parle Jésus est celui de son com­bat inté­rieur et de l’énergie divine qui l’habite. Ce feu n’est pas un feu ven­geur, c’est le feu des épreuves qu’il tra­verse habi­té par l’Esprit-Saint. Cet Esprit repose sur Jésus au moment de son bap­tême ; il l’accompagne ensuite au désert où il est ten­té.

Les épreuves qu’il tra­verse sont aus­si les nôtres. Le feu qu’il aspire voir brû­ler sur terre est celui de la Pentecôte, de la pré­sence de l’Esprit Saint à nos côtés. Ce feu implique le pas­sage par la souf­france, la mort sur la croix, la Résurrection.

A Gethsémani, comme sur la Croix, les gémis­se­ments de Jésus rejoignent ceux de toute la créa­tion et de notre huma­ni­té en souf­france. A nous d’être ses témoins, sa pré­sence dans ce monde en feu et d’y appor­ter la lumière de l’espérance. Le bap­tême dont il nous parle est le mys­tère de sa mort et de sa Résurrection, che­min d’espérance et d’avenir.

Nous, chré­tiens, nous avons reçu ce bap­tême dans le feu et l’Esprit saint à la Pentecôte. « C’est une force qui tom­ba sur eux » décrit St Luc. Cette force nous est don­née pour tra­ver­ser les épreuves de la vie et témoi­gner de la Lumière du Christ. Le monde est-il un palais en feu ou un palais de lumière ? Bien sûr, qu’il brûle, mais il nous est deman­dé de gar­der en nous cette espé­rance lumi­neuse pour laquelle Jésus a fait don de sa propre vie. Peut-être nos cœurs sont-ils asphyxiés par la fumée ?

Teilhard de Chardin, dans les tran­chées de la guerre 1914–1918 a vu dans ce ven­dre­di saint de l’histoire l’empreinte en creux de la Résurrection. Soljenitsyne, devant la des­truc­tion des monas­tères par Staline, écrit : quand les monas­tères dis­pa­raissent, les bagnes s’ouvrent à des inno­cents dont cer­tains se trans­forment en moines.

Avec le sou­tien du feu de l’Esprit saint, par notre bap­tême, notre foi en Jésus Christ, nous sommes appe­lés à brû­ler de com­pas­sion au plus pro­fond de notre être, nous sommes appe­lés certes à regar­der le monde en flamme, mais sur­tout à y appor­ter l’espérance lumi­neuse d’un ave­nir pour ceux et celles qui nous entourent, pour les plus jeunes. Le Pape François s’inscrit dans cette ligne de luttes, d’épreuves à tra­ver­ser, de com­pas­sion et d’amour.

Jésus, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’au bout. Il leur par­tage le pain et le vin, signe de son corps et de son sang livré pour nous. Que l’eucharistie de ce jour allume en nous le feu de l’Esprit et nous donne de vivre plei­ne­ment notre bap­tême, signe d’espérance confiante, de sa Résurrection et de la nôtre.

Dans notre monde en souf­france, des femmes, des hommes deviennent des arti­sans de paix, de fra­ter­ni­té, de jus­tice. Souvent, ils risquent leur place, leur sécu­ri­té, leur vie même. Ils sont habi­tés par une éner­gie qui vient d’ailleurs. Le souffle divin est là qui les pro­tège et qui trans­forme le monde à tra­vers leurs enga­ge­ments. Vie et mort ; ténèbres et lumière telles sont bien les choix et les divi­sions que Jésus nous révèle et qui nous conduisent à d’autres dimen­sions de la paix.

En ce jour, Jésus nous par­tage l’intime de ses convic­tions. C’est un moment rare dans sa vie. « Je suis venu appor­ter le feu sur la terre et comme je vou­drais qu’il soit déjà allu­mé. Je dois rece­voir un bap­tême et comme il m’en coûte qu’il soit accom­pli ». En écho, l’expérience de Jérémie le conduit au bord de la mort, sau­vé par un Ethiopien. A leur tour, les chants nous invitent à cou­rir avec endu­rance l’épreuve qui nous est pro­po­sée. Que ferons-nous ?

Confions au Seigneur de nos vies ce qui nous est deman­dé. Que son Esprit sou­tienne notre fai­blesse et nous ouvre sa misé­ri­corde.

fr. Martin

Peinture de Jules BRETON (1827–1906), Le feu de la Saint-Jean, 1891

Fête de Saint Benoît : 11 juillet 2016

Introduction

Fête de Saint benoît du 11 juillet 2016

Avec les frères de Clerlande, ren­dons grâce à Dieu pour ces liens qui nous unissent et nous donnent ensemble de célé­brer en ce jour Benoît, patron de l’Europe. Au début du XXe siècle, il exis­tait seule­ment une poi­gnée de monas­tères en dehors de l’Europe. Depuis lors, près de 400 com­mu­nau­tés sont nées sur tous les conti­nents, l’Afrique, l’Amérique latine, l’Asie. D’où vient cet engoue­ment pour la tra­di­tion béné­dic­tine ?

Elle trouve sa source chez les Pères du désert d’Egypte à par­tir du 3e siècle. Ce cou­rant irra­die autour de la médi­ter­ra­née, Lérins et Cassien, saint Martin et Ligugé, saint Patrick en Irlande, saint Colomban, grand voya­geur (Luxeuil 590) et son dis­ciple St Gall en Suisse.

Benoît, né en 480, vit en soli­taire, fonde Subiaco, puis le monas­tère du mont Cassin à l’âge de 49 ans. Il y rédige sa Règle, chef d’œuvre d’équilibre, de paix, d’harmonie entre des frères et des géné­ra­tions dif­fé­rentes. Progressivement, cette Règle s’impose à l’Occident, source de paix, de prière et de tra­vail en com­mu­nau­té. La liste des figures est longue : le moine wisi­goth Benoît d’Aniane (817), Cluny (910), Cîteaux (1098), Clairvaux, saint Bernard, la Trappe (1662). L’essor s’est trans­plan­té aux USA au XIXe siècle…ensuite sur les autres conti­nents.

L’Occident a rete­nu de cette tra­di­tion : la recherche d’équilibre et de paix, la vie fra­ter­nelle et l’accueil, la pro­mo­tion de l’écologie, une spi­ri­tua­li­té uni­ver­selle dont les racines sont com­munes avec la tra­di­tion orien­tale et l’orthodoxie.

Plus que jamais, dans l’Europe et le monde actuel, le mona­chisme reste un modèle d’auto-développement éco­no­mique, social et cultu­rel. Le seul but de la vie des moines et des moniales est cette quête essen­tielle de Dieu, « ne rien pré­fé­rer à l’amour du Christ ». Pour être accor­dé à ce que nous célé­brons, tournons-nous vers la Croix du Christ doux et humble de cœur.

Homélie de ce jour

En ce jour de fête, l’occasion nous est don­née de renou­ve­ler en nous-même et avec nos frères l’appel que nous avons reçu, l’engagement qui fut le nôtre, le che­min qui est devant cha­cun de nous. Que l’Esprit puisse mener à bon terme ce qu’Il a com­men­cé en nous.

Un des Pères ascé­tiques qui ont for­mé la tra­di­tion de l’Orient chré­tien, Jean Climaque, rap­pelle que l’être humain doit apprendre « à cir­cons­crire l’incorporel dans le cor­po­rel », s’arrachant à la sur­face pour remon­ter, dans la pro­fon­deur même du corps, vers une plus grande trans­pa­rence.

A tra­vers le souffle sen­sible, au-delà, une autre res­pi­ra­tion se déclenche, on res­pire l’Esprit dans un sen­ti­ment de plé­ni­tude de tout l’être. Se tour­ner vers l’intérieur, s’abstraire des bruits et des remous de notre monde tout en sachant qu’ils existent. Notre cadre de vie, le monas­tère, la cha­pelle, la nature qui nous entoure, les rayons de soleil quand ils nous arrivent, les oiseaux qui chantent, par­fois un che­vreuil qui tra­verse notre espace, tout nous est don­né pour s’éloigner de l’agitation des­truc­trice du monde, quit­ter un monde en flamme pour décou­vrir un monde illu­mi­né par une pré­sence secrète.

L’œil du cœur, dépouillé d’un repli sur soi, per­çoit la trans­pa­rence de la créa­tion qui se com­mu­nique tout en res­tant inac­ces­sible, comme l’exprimait Maître Eckhart.

Ce regard sur les réa­li­tés quo­ti­diennes, sur nos vies quo­ti­diennes, dans leur pau­vre­té et leur richesse, dans leur beau­té comme dans leurs fra­gi­li­tés com­porte une dimen­sion eucha­ris­tique et ultime.

Ce qui est res­sen­ti comme don trans­cende les habi­tudes, les éner­ve­ments, les regards et les atti­tudes dis­traites. Ce qui est res­sen­ti comme don, éveille en nous la gra­ti­tude, l’émerveillement. Au long de nos exis­tences, nous sommes appe­lés à deve­nir des êtres eucha­ris­tiques au sens fort du terme.

L’eucharistie, habi­tée par le Souffle de l’Esprit, est ce grand mou­ve­ment chris­tique qui monte vers le Père. Elle nour­rit le cœur de notre voca­tion et nous fait entrer dans le mys­tère de notre être. Elle nous donne de rendre grâce en tout et d’intercéder pour ceux et celles qui tissent nos vies, nos frères malades, au loin ou proches, les pauvres et les réfu­giés.

L’office divin, qui ponc­tue notre jour­née, l’éclaire inlas­sa­ble­ment, nous ramène à cette trans­pa­rence inté­rieure oriente notre marche vers le Père, nous apprend à nous aimer, à sup­por­ter nos fai­blesses du corps et du carac­tère. La louange dans l’aube nais­sante, l’intercession dans le soir tom­bant sont les ailes de notre prière qui rejoignent le mys­tère du Christ qui ne cesse de s’offrir au Père.

L’eucharistie irra­die sur les moments de la jour­née, la nuit et le jour, le tra­vail et la prière. Chaque ins­tant est un appel à la prière conti­nuelle, au mys­tère eucha­ris­tique, comme ces vagues de la mer qui montent et des­cendent selon les marées.

Et la vie com­mune ? A Clerlande, elle se pré­sente comme un grand ate­lier où cha­cun est au tra­vail, de l’accueil aux finances, dans sa cel­lule à rédi­ger un texte, à pré­pa­rer la litur­gie, ou ailleurs, à pré­pa­rer le repas, à entre­te­nir ce vaste bâti­ment jar­din, che­mins, col­ma­ter les brèches qui inondent la cui­sine et des cel­lules. Dans cet ate­lier où le maga­sin s’ouvre sur l’accueil et les icônes, les per­sonnes ont une place pri­vi­lé­giée, celle du Christ dans nos frères malades, dans nos hôtes, dans le pauvre qui sur­vient à l’improviste et bous­cule nos pro­jets.

Dans ces réa­li­tés quo­ti­diennes, au fil des jours qui sans cesse se répètent et nous inter­pellent, sommes-nous des vivants, des êtres de joie et d’action de grâce ? des cher­cheurs de Dieu, des guet­teurs de l’aurore ? Des moines joyeux comme le vin qui boni­fie ? Des êtres de devoir ? Des cœur ouverts et géné­reux ? Des sur­veillants les uns des autres ? Certes, des êtres atten­tion­nés, mais l’amour entraîne tou­jours plus loin, comme l’Evangile du bon Samaritain. Notre com­mu­nau­té, comme mys­tère eucha­ris­tique, nous donne la clé d’un uni­vers créé pour deve­nir eucha­ris­tie : 1 Thess. 5. 18 : « En toutes choses faites eucha­ris­tie ». C’est la méta­mor­phose des éner­gies divines en cha­cun de nous ; Olivier Clément écrit : « Déceler et assu­mer sous la cendre de nos péchés, le corps glo­rieux du Christ res­sus­ci­té, « un buis­son ardent ». L’être est trans­pa­rence aux éner­gies divines dont la source est le Père, qui rayonnent du visage du Ressuscité et que le Souffle vivi­fiant nous com­mu­nique. De Dieu à cha­cun de nous, de cha­cun de nous à cha­cun de nous. La plé­ni­tude de l’amour per­son­nel est à l’origine de notre vie com­mune, de toute exis­tence en com­mu­nion.

L’être aimé, dévoi­lé dans sa trans­pa­rence, a quelque chose d’eucharistique et d’ultime. Si nos yeux s’ouvrent, si nous recom­men­çons à voir, nous nous lais­se­rons tou­cher par cette Présence qui nous entraîne de com­men­ce­ment en com­men­ce­ment jusqu’à des com­men­ce­ments qui n’ont pas de fin. Nous y décou­vri­rons une lumière nou­velle dans l’amour de nos frères, de nos oblats et nos hôtes, dans ce qui s’ouvre devant nous, témoins du Christ qui nous a aimés jusqu’au bout.

fr. Martin