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Le Livre et l’enfant

Introduction à l’of­fice de la nuit de Noël

Le Livre est là : la Bible en tous ses livres ouverte d’abord devant nous, parce qu’elle raconte la longue his­toire de l’incarnation de la Parole. Car le Verbe s’est fait chair tout au long de ces pages, la Parole s’est incar­née len­te­ment bien avant la venue du Fils de Dieu en notre chair : les scribes, les sages et les pro­phètes d’Israël ont cher­ché Dieu dans leur huma­ni­té, dans les flux et les reflux de leur his­toire, et Dieu s’est dit lui-même dans leurs paroles. L’Ineffable s’est lais­sé racon­ter dans des récits, des oracles et des poèmes. Israël est le peuple où la Parole a pris chair. Et notre foi est rame­née à ce livre ouvert jour après jour pour trou­ver Dieu à notre tour dans notre chair et notre histoire.

Alors, le petit enfant juif de Bethléem est né comme le fruit si lon­gue­ment mûri en Israël. En lui les Écritures s’accomplissent. Dieu obs­ti­né­ment cher­ché dans une his­toire deve­nue sainte, Dieu qui par­lait par les pro­phètes, Dieu a tout dit par son Fils pre­nant chair de notre chair, nais­sant comme petit d’homme fré­mis­sant et dési­rant, confié à la dou­ceur pro­tec­trice de ses parents. La Parole de Dieu vient au monde dans un vagis­se­ment. Et le ciel visite un minus­cule coin de terre : le pacage de quelques ber­gers aux yeux clairs. Le Tout-Puissant se love au creux du monde comme un tout petit par­mi de petites gens.

Il vient encore au plus ingé­nu de nous-mêmes quand nous ouvrons le Livre pour nous émer­veiller et quand nous ché­ris­sons la beau­té de notre chair.

fr Bernard

Nuit de Noël 2015

Mes soeurs, mes frères,

En cette nuit de Noël 2015, nous célé­brons la Nativité de Jésus, fra­gile bébé et déjà Sauveur par son nom ; à côté de Joseph Marie est là émer­veillée devant un tel évè­ne­ment. Toute mère ne vibre-t-elle pas au mys­tère de la nati­vi­té qui ren­voie à toute nais­sance ? Et tout enfant qui naît n’est-il pas ouver­ture à la créa­tion et au sens de l’existence humaine ?

Ces réa­li­tés si pro­fondes, ancrées dans nos cœurs humains, nous font dépas­ser le cadre his­to­rique pré­sen­té et les images d’Epinal que l’on per­pé­tue. Il n’y a pas eu sous Auguste de recen­se­ment uni­ver­sel dans l’empire romain, mais plu­tôt plu­sieurs recen­se­ments locaux et celui de Quirinius a eu lieu en Judée dix ans avant la nais­sance de Jésus. Laissons de côté l’aspect misé­rable de l’étable iso­lée, où régnait le silence, la soli­tude aussi.

« Dans cet enclos sacré, Marie vit avec l’enfant cette inti­mi­té abso­lue dans l’émerveillement du com­men­ce­ment. Son enfant, elle le tient, elle le prend dans ses bras, le regarde, sou­rit à ses pre­miers fré­mis­se­ments de vie. France Quéré d’écrire : « C’est mer­veilleux de l’avoir dans ses bras, et puis ce lan­gage admi­rable par les visages, ce face à face pro­di­gieux, ces yeux de nouveau-né qui vous boivent lit­té­ra­le­ment » se souvient-elle. Marie n’a pu être pri­vée de cette jubi­la­tion abso­lue, jar­din secret de toute mère, encore ravie de ce bon­heur d’avoir mis un enfant au monde. Devant cette pré­sence indi­cible, si fra­gile, Marie, Mère de l’enfant, allait deve­nir la Mère de tous les croyants comme l’enfant allait nous ouvrir les cieux par sa mort et sa résurrection.

Aujourd’hui, en cette nuit, mes sœurs, mes frères, c’est la jubi­la­tion et l’émerveillement qui doivent enva­hir nos cœurs. La mère contemple l’enfant dans la nuit. Les anges et les ber­gers, humbles veilleurs, se réjouissent avec elle et nous annoncent déjà que cette joie inso­lite sera uni­ver­selle et tou­che­ra en prio­ri­té les petits, les humbles, les doux.

Saint Luc, dans son récit de l’enfance de Jésus, répète à deux reprises : Marie gar­dait tous ces évè­ne­ments et les médi­tait dans son cœur. Le verbe grec n’est pas le même, sun­te­rein (Lc 2. 19), c’est mettre ensemble, gar­der pré­cieu­se­ment en soi ces moments de bon­heur intense. Le second verbe dia­te­rein (Lc 2. 51) sou­ligne une dis­per­sion, un vide, une réa­li­té informe et incon­nue. Marie ne pou­vait oublier l’annonce bou­le­ver­sante où l’ange Gabriel atten­dait son consentement.

Mes sœurs, avant la nais­sance de Jésus, le monde était en quelque sorte informe et vide, comme l’Esprit de Dieu qui pla­nait sur les eaux de la créa­tion au début de la Genèse, qui vole­tait comme un oiseau au-dessus de son nid. Il était là à la créa­tion du monde, il avait cou­vert de sa nuée lumi­neuse la tra­ver­sée du désert du peuple juif. Marie se sou­ve­nait en cette nuit des paroles de l’ange : « L’esprit Saint vien­dra sur toi et la puis­sance du Très-Haut te pren­dra sous son ombre ». Ce moment était adve­nu, et l’Esprit saint avait cédé la place aux anges qui chan­taient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes, ses bien-aimés ».
Pourquoi ne pas nous réjouir à notre tour ? Bien sûr, nous savons que le temps des muta­tions, des dou­lou­reuses trans­for­ma­tions allait venir. Nous les connais­sons dans la vie de Marie, de la nais­sance au pied de la Croix ; et cette ter­rible annonce de la pro­phé­tesse Anne qui se véri­fie­ra : « Un glaive de dou­leur te per­ce­ra l’âme (Lc 2. 35) » ; de la Croix à la Pentecôte où elle devien­dra la Mère de tous les croyants.

Nous connais­sons ces dou­lou­reuses trans­for­ma­tions de l’enfant Jésus vivant pai­si­ble­ment à Nazareth tra­vaillant hum­ble­ment avec Joseph, son père. Au moment de son bap­tême par Jean, l’Esprit-Saint est pré­sent et le Père céleste pro­clame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ». La mis­sion est là : ce sera une vie iti­né­rante, sans une pierre où repo­ser la tête, annon­çant la bonne nou­velle du salut révé­la­tion de l’amour divin, ouvrant l’avenir à la misé­ri­corde et au bon­heur éter­nel, déchi­rant toute hypo­cri­sie, sus­ci­tant tant d’opposition. Dans l’évangile de Luc, L’Esprit saint se mani­feste à nou­veau à Gethsémani, l’heure du com­bat ultime : « Père que cette coupe s’éloigne de moi, mais que ta volon­té soit faite » et sur la Croix, Jésus pous­sa un grand cri et dit : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ».

Ces déchi­re­ments et ces com­bats sont ceux de notre temps. Le pro­phète Isaïe avait pro­cla­mé : « Le peuple qui mar­chait dans les ténèbres a vu une grande lumière ». De nos jours encore, ce peuple, un mil­lion de per­sonnes, ne cesse de mar­cher, d’errer sur les che­mins des fron­tières, d’attendre de nous, chré­tiens, une source de lumière. Que ferons-nous ? Il n’est pas néces­saire en cette nuit bénie d’énumérer ces détresses proches et loin­taines. Nous les connais­sons, nous les por­tons dans nos cœurs, comme Marie qui gar­dait toutes ces choses dans son cœur, tan­tôt vibrante de bon­heur, tan­tôt mère des douleurs.

En cette fête de Noël 2015, beau­coup, croyants ou non, marchent dans les ténèbres. La grande Lumière du Christ qui revien­dra en gloire ne s’est pas encore mani­fes­tée. Mais l’ombre lumi­neuse de l’Esprit de Dieu les accom­pagne sur la route, les libère du chaos pour les conduire sur des che­mins moins tor­tueux. La pré­sence d’hommes et de femmes de bonne volon­té habi­tés par la grâce des Béatitudes leur témoi­gne­ra ces signes dis­crets d’espérance et d’amour. Nous pou­vons être a notre tour des ber­gers de Noël révé­lant la Bonne nou­velle de la nais­sance de Jésus, le Sauveur.

Tout cela se pas­sait à Bethléem, la mai­son du pain où le tout petit enfant était né, l’infiniment fra­gile et déli­cat allait ouvrir le monde aux réa­li­tés du Royaume. Bethléem annon­çait déjà la parole de Jésus : « « Je suis le Pain de vie ». Ce fut le miracle de la mul­ti­pli­ca­tion des pains où, à par­tir d’une miche de pain, il ras­sa­sie les foules. Par sa vie, ses actes, ses paroles, il nous donne jour après jour le Pain de vie.
Noël, Bethléem, c’est la mai­son du pain. Infime début qui évoque cette infime par­celle du pain eucha­ris­tique et cette infime goutte de vin qui est son Corps et son sang, pré­sence dis­crète de l’Esprit de Dieu nous accom­pa­gnant sur la route jusqu’à ce qu’Il revienne.

Mes sœurs, mes frères,
Nous voi­ci réunis pour célé­brer ensemble la Nativité de Jésus-Christ. Si nous sommes venus dans cette cha­pelle, c’est pour entrer dans le mys­tère de cette nais­sance, c’est pour célé­brer avec la Vierge Marie la des­ti­née de cet enfant-Dieu qui ouvre pour nous les portes du Royaume de dieu, qui fait de nous des enfants de Dieu.
Noël 2015 : entente uni­ver­selle pour plus de res­pect de la créa­tion à laquelle par­ti­cipent peut-être les chants des anges ; c’est une entente nou­velle pour arrê­ter la guerre en Syrie, est-ce le chant des ber­gers et la musique de leurs pipeaux la paix des pauvres de coeur. 2015, c’est aus­si l’année de la misé­ri­corde ouverte par le Pape François, c’est aus­si l’enfant Jésus et Marie sa Mère qui vont nous révé­ler que la nature même de Dieu est amour et miséricorde.

Certains d’entre nous sont venus parce qu’ils ont dans leur cœur la nos­tal­gie des chants de Noël et des célé­bra­tions de leur enfance . Pour d’autres, cette célé­bra­tion conforte les liens de leur famille à tra­vers les géné­ra­tions. Au repas de fête se joint ce sou­ci de ren­forces les liens fami­liaux. D’autres encore découvrent en cette fête une souf­france plus grande encore, une soli­tude qui s’accentue en voyant le bon­heur des uns, la mala­die des autres, le décès d’êtres proches.

Quel que soit notre cœur, c’est l’amour divin qui vient dis­crè­te­ment, timi­de­ment à notre ren­contre. Il se pré­sente à nous comme l’enfant fra­gile. Il nous est offert dans le bon­heur infi­ni de la Vierge Marie, de Joseph, des ber­gers et des anges. Que notre cœur se laisse enva­hir par cette joie impre­nable qui vient d’ailleurs et peut trans­for­mer notre vie et nos cœurs.

Fr. Martin

illus­tra­tion : Georges de La Tour, Le Nouveau-né, 1648