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DIMANCHE IN ALBIS 2019

28 avril 2019

DIMANCHE IN ALBIS 2019

(Jn 20, 19–31)

Introduction

La fête de Pâques conti­nue encore aujourd’hui. Elle est trop grande pour n’être célé­brée qu’en un seul jour. Il nous faut toute une semaine pour lais­ser son mys­tère péné­trer pro­fon­dé­ment dans notre cœur. Les nou­veaux bap­ti­sés pen­dant la nuit de Pâques remettent aujourd’hui encore leur habit blanc, leur aube ; c’est pour­quoi on appelle ce dimanche le dimanche en blanc ‘in albis’.
Pour nous enga­ger désor­mais plus avant dans une vie de dis­ciple du Seigneur res­sus­ci­té, ce dimanche nous donne quelques indi­ca­tions. Nous ver­rons les fruits que les dis­ciples ont recueillis du mys­tère de Pâques pour les par­ta­ger autour d’eux, et jusqu’à nous.
Commençons donc par prier les uns pour les autres pour que nos cœurs soient dis­po­sés à accueillir les appels que l’évangile nous adresse. Et ouvrons notre assem­blée aux dimen­sions du monde, pour que notre prière soit vrai­ment chré­tienne.

Homélie

Il fal­lait lire ce texte « huit jours après la Pâque », pour conclure cette fête qui dure huit jours. Car c’est éga­le­ment la conclu­sion de tout l’évangile de saint Jean, avec la parole si déci­sive de Jésus : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » Et nous savons bien que cette parole n’était pas seule­ment adres­sée à Thomas, mais à nous tous, et donc et à cha­cun, cha­cune, d’entre nous, aujourd’hui.

Mais qu’est-ce que nous sommes appe­lés à croire sans voir ?
C’est la résur­rec­tion, la pré­sence de Jésus tou­jours vivant . C’est le fait évident qu’à un cer­tain moment une éner­gie extra­or­di­naire s’est déployée quelque part en Palestine. Les apôtres et autres témoins de la vie de Jésus qui, au départ, n’étaient pas par­ti­cu­liè­re­ment cou­ra­geux, — c’est le moins qu’on puisse dire, — se sont sou­dain révé­lés intré­pides, inven­tifs, per­sua­sifs, auda­cieux et patients jusqu’à la mort. Comme on dit : il n’y a pas de fumée sans feu. La pré­sence de Jésus par­mi ses fidèles et la force de son Esprit, désor­mais à l’œuvre dans leurs cœurs, le rayon­ne­ment puis­sant de l’exemple des pre­miers chré­tiens, ce sont là des faits évi­dents qui attestent que quelque chose s’est pas­sé. On ne sait pas pré­ci­sé­ment quoi : les récits sont variés, par­fois contra­dic­toires. Il nous suf­fit de consta­ter le résul­tat : une trans­for­ma­tion inouïe des témoins.

Mais il ne faut pas ‘croire’ à cela, au sens pré­cis du mot (adhé­rer à une chose invé­ri­fiable). Car nous l’avons véri­fié, et nous savons qu’une révo­lu­tion inté­rieure s’est pro­duite chez cer­tains, et puis, de proche en proche, chez de nom­breuses per­sonnes. C’est un fait his­to­rique. Même si nous ne pour­rons jamais véri­fier le fait de la résur­rec­tion, grâce au témoi­gnage des dis­ciples, nous en connais­sons les fruits. Et, comme le dit Jésus ailleurs, c’est à leurs fruits que nous pou­vons juger de la valeur de ces témoi­gnages.
Revenons donc à la ques­tion : à quoi sommes‐nous appe­lés à ‘croire, sans avoir vu’ Jésus res­sus­ci­té ? Puis qu’il ne faut pas ‘croire’ au fait de la résur­rec­tion, qui est un fait his­to­rique, suffira‐t‐il de pro­fes­ser des lèvres, et de chan­ter avec beau­coup de convic­tion, que « Jésus est res­sus­ci­té le troi­sième jour, selon les Écritures » pour être un témoin de la résur­rec­tion ? Ne pouvons‐nous pas mani­fes­ter notre foi, une foi qui fait vivre de façon lus convain­cante ?

Mes frères, mes sœurs, nous le savons : nous pou­vons don­ner une réponse très concrète à cette ques­tion : oui, nous sommes appe­lés à croire, à croire pos­sible pour nous, — qui ne sommes pas par­ti­cu­liè­re­ment cou­ra­geux, — de por­ter éga­le­ment ces fruits de la résur­rec­tion, la nou­velle vie en Jésus, la vie dans son Esprit. Ces fruits sont notre témoi­gnage, l’expression de notre foi. Nous sommes appe­lés à vivre ain­si une foi active, trans­for­mante, créa­trice.

Plus pré­ci­sé­ment, je vou­drais décrire six de ces fruits que nous pou­vons rece­voir de la résur­rec­tion du Christ, pour les por­ter aux autres. D’abord la paix que Jésus a appor­té à ses dis­ciples désem­pa­rés, puis la joie, ines­pé­rée. Il y a aus­si la com­mu­nion de « la mul­ti­tude des dis­ciples qui n’avaient désor­mais plus qu’un seul cœur et une seule âme », et les pous­sait au par­tage de tous leurs biens. Je vois encore le par­don reçu de l’Esprit de Jésus qui leur a per­mis de vrai­ment vivre ensemble. L’évangile d’aujourd’hui évoque éga­le­ment leur foi renou­ve­lée et, fina­le­ment, nous voyons, à tra­vers tous ces récits, l’expérience d’une nou­velle vie reçue en plé­ni­tude, plus forte que la mort. Croire aujourd’hui, me semble‐t‐il, c’est nous enga­ger sur ce che­min.

Et, en regar­dant et médi­tant plus cal­me­ment ces fruits de la résur­rec­tion, nous pou­vons aus­si noter leur carac­té­ris­tique par­ti­cu­lière : ce sont effec­ti­ve­ment tous des démarches pas­cales : paix, joie, par­tage, par­don, foi et vie sont en effet des expé­riences de pas­sages : de l’angoisse à la paix, du désar­roi à la joie, de l’enfermement au par­tage, du res­sen­ti­ment au par­don, du doute à la foi et du déses­poir mor­tel à la vie. Telle est bien la démarche fon­da­men­tale de l’Évangile : une tra­ver­sée de l’épreuve vers la lumière, une expé­rience de la mort qui débouche sur la vie.

Regar­dons main­te­nant com­ment les dis­ciples ont fait ces dif­fé­rentes expé­riences de résur­rec­tion, pour apprendre d’eux com­ment réa­li­ser aujourd’hui, à notre tour, notre voca­tion de ‘fils de la résur­rec­tion’, comme les Écritures appellent les dis­ciples de Jésus.
Quand Jésus vient au milieu de ses dis­ciples désem­pa­rés er apeu­rés, il com­mence par leur dire : « La paix soit avec vous ! » et l’évangile pour­suit : « Après ces paroles, il leur mon­tra ses mains et son côté ». La paix que Jésus nous donne n’est, en effet, pas la séré­ni­té de celui qui échappe à toute contra­dic­tion et toute mal­chance. Car la paix que Jésus donne nous vient de ses bles­sures. « Par ses bles­sures, nous sommes gué­ris ». Il a connu cette paix quand il a tout don­né, tout accom­pli, sur la croix. Il avait tout assu­mé, et, res­sus­ci­té, il garde les marques, les stig­mates de la Passion. D’ailleurs c’est à la frac­tion du pain que les dis­ciples l’ont recon­nu, à la façon dont il se don­nait en par­tage, comme un pain bri­sé, offert à tous. Pour être, à notre tour, des arti­sans de paix, com­men­çons donc par assu­mer nos bles­sures, et même les bles­sures qu’on nous a faites. La paix véri­table est au‐delà de toute anes­thé­sie. Elle est au bout d’un pas­sage à tra­vers beau­coup de contra­dic­tions. Elle sup­pose en fait déjà une récon­ci­lia­tion, un par­don, comme Jésus le demande à ses dis­ciples, ̶ comme il a lui‐même com­men­cé par par­don­ner à ses bour­reaux : « Père, pardonne‐leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34) Oui, ces deux démarches pas­cales vont ensemble : pas de paix véri­table sans un accueil et une récon­ci­lia­tion, d’abord avec nous‐mêmes, et puis avec tous. Mais cela dépasse sou­vent nos forces et nous ne devons alors pas hési­ter à appe­ler sur nous l’Esprit de Jésus res­sus­ci­té.

Deux autres démarches pas­cales vont éga­le­ment de pair : le par­tage et la joie. Assez spon­ta­né­ment, ceux qu’unit la même foi en la résur­rec­tion, la même joie, mettent tout en com­mun. Cela a frap­pé leur entou­rage, car, pour faire cela, et aller à l’encontre de toute ten­dance natu­relle, il fal­lait un motif puis­sant, le par­tage d’une expé­rience inouïe. « Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, …on dis­tri­buait tout en fonc­tion des besoins de cha­cun. » Plus tard encore, nous ver­rons que saint Paul sera tou­jours pré­oc­cu­pé de ras­sem­bler des sommes pour aider les plus pauvres. Saint Benoît, à son tour, insiste beau­coup sur cette exi­gence et cite volon­tiers dans sa Règle les textes enten­dus aujourd’hui. Mais, pour être convain­quant, ce par­tage doit non seule­ment se réa­li­ser entre croyants, mais bien au‐delà, si nous vou­lons effec­ti­ve­ment témoi­gner de la Résurrection ! On a par­lé de ce par­tage pen­dant le Carême, mais il serait encore plus oppor­tun de par­ler d’un ‘Temps pas­cal de par­tage’.

Parce que le vrai par­tage n’est pas tel­le­ment moti­vé par le renon­ce­ment et péni­tence, mais bien plu­tôt par la joie. « Il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », disait Jésus. (Ac 20, 35) La joie dont les dis­ciples furent rem­plis leur est don­née par cette pré­sence de Jésus tou­jours vivant et qui les envoie pour conti­nuer l’œuvre du Père et l’annonce de la Bonne Nouvelle. Sommes‐nous capables, à notre tour, d’apporter cette Bonne Nouvelle comme vrai­ment bonne, et source de joie ? Le pape François revient sans cesse sur cette joie évan­gé­lique. Ses prin­ci­paux mes­sages sont inti­tu­lés Veritatis Gaudium, Amoris Laetitia ou Gaudete et Exultate. C’est vrai­ment un mes­sage de joie qu’il veut nous don­ner. Il est d’ailleurs cent fois ques­tion de la joie dans le Nouveau Testament, Mais nous voyons dans l’Évangile que cette joie n’est par­faite que si elle a pu en quelque sorte résor­ber les contra­dic­tions et tra­ver­ser les larmes. Vous connais­sez tous ce fameux texte de l’évangile : « Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction, .… mais lorsqu’elle a don­né le jour à l’enfant, … elle est toute à la joie, … » (Jn 16, 21) Oui, la joie n’est pas seule­ment un écho du suc­cès ; elle est tou­jours pas­cale, au‐delà de la tris­tesse et de la perte. C’est pour­quoi elle ne peut qu’être don­née, ou reçue ; on ne la pos­sède pas ! Mais nous pou­vons tou­jours don­ner la joie aux autres, la par­ta­ger. Et « Dieu aime celui qui donne avec joie. »

Il fau­drait encore par­ler ici de la foi pas­cale, la foi à laquelle Thomas est arri­vé. Foi pas­cale, parce que pas­sée à tra­vers le doute. De fait, le doute, qui semble au pre­mier abord le contraire de la foi, fait vrai­ment par­tie de la démarche de foi. Encore faut‐il le situer comme une étape de cette démarche, et pas comme un arrêt. Mais je ne veux pas être trop long. Qu’il suf­fise de remar­quer que ce pas­sage par le doute, que nous connais­sons tous, n’est pas un mal­heur ni une honte, pour un croyant ; il est un pas­sage néces­saire. L’apôtre Thomas nous montre com­ment bien vivre cette étape : sans conces­sion, avec réa­lisme, mais fina­le­ment dans la confiance de la ren­contre per­son­nelle : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ».

Toutes ces expé­riences sont évi­dem­ment le fruit du pas­sage de la mort à la vie qui les réca­pi­tule toutes. Voyons cela en conclu­sion. Les évè­ne­ments et décou­vertes que les dis­ciples ont vécus semblent à pre­mière vue inouïs, vrai­ment incroyables, mais en les médi­tant avec l’aide de l’Esprit Saint, ils ont com­pris, ̶ et nous com­pre­nons à notre tour ̶ que ces évè­ne­ments s’inscrivent tout à fait dans le mou­ve­ment de l’Évangile. Ils illus­trent ce qu’on pour­rait appe­ler une loi de la grande vie, une véri­té fon­da­men­tale qui nous est rap­pe­lée à tra­vers tout l’Évangile. Jésus n’est « pas venu pour être ser­vi, mais pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude ». (Mc 10, 45) « Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt, il porte beau­coup de fruit. » (Jn 12, 24) « Qui perd sa vie la trou­ve­ra. » (Mt 10, 39) Et Jésus l’explique plus clai­re­ment encore : « Ne fallait‐il pas que le Christ souf­frît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26)

Ainsi donc nous voyons que la Résurrection n’est pas d’abord un évè­ne­ment du pas­sé, ni même un dogme tra­di­tion­nel à accep­ter ; elle est une tâche à conti­nuer, aujourd’hui, une res­pon­sa­bi­li­té à accueillir, un appel à entendre et à trans­mettre. Elle consiste à « rendre compte de l’espérance qui est nous », comme le demande saint Pierre dans son épitre (1 P 3, 15). Notre foi en la Résurrection est alors une espé­rance : l’espérance que toute épreuve, tout échec, tout ce qui, dans notre exis­tence, semble tout à fait sté­rile contient un germe de vie. Croire à la Résurrection consiste donc à pro­mou­voir la grande vie, là où nous sommes, et à savoir tirer une nou­velle vie d’une situa­tion appa­rem­ment sans espoir.

Nous allons main­te­nant prier ensemble et en com­mu­nion avec tous les humains que Dieu aime. Puis nous par­ti­ci­pe­rons à la frac­tion du pain, avec joie et sim­pli­ci­té de cœur, nous par­ta­ge­rons ce pain et ferons pas­ser la coupe entre nous, pour expri­mer notre amour mutuel. Nous entrons ain­si plus avant dans ce mou­ve­ment de l’Évangile, qui est un pas­sage, car nous savons, comme dit encore saint Jean, qu’« en aimant nos frères et sœurs, nous sommes pas­sés de la mort à la vie ».(1 Jn 3, 14)

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Pâques 2019

Dimanche 21 avril 2019

PÂQUES 2019

(Jean 20, 1–9)

Introduction

Cette année, pour fêter Pâques, nous rece­vons un prin­temps extra­or­di­nai­re­ment lumi­neux. C’est une grâce qui nous est faite, pour nous invi­ter à accueillir avec gra­ti­tude tout don venant de Dieu, et pour rayon­ner à notre tour la lumière qui vient du Christ res­sus­ci­té.
Mais n’oublions pas pour autant tous ceux qui sont dans les ténèbres de la souf­france et le deuil. Nous pen­sons en par­ti­cu­lier aux cen­taines de chré­tiens tués ce matin dans des atten­tats com­mis par des soi‐disant boud­dhistes du Sri Lanka, au cours de l a messe de Pâques.
Ce n’est pas en bou­dant notre joie que nous allons les aider ; com­men­çons plu­tôt par nous accueillir vrai­ment les uns les autres, ici, avec toutes les dif­fé­rences qui nous carac­té­risent. Et prions Dieu pour que la paix qui pro­vient du Christ tué par des fana­tiques et reve­nu à la vie par­mi nous, se dif­fuse dans les cœurs de plus en plus de témoins de la vraie vie.
Tournons‐nous vers la croix, pour deman­der hum­ble­ment la grâce de rayon­ner cette vie véri­table. Oui, Seigneur , prends pitié !

Homélie

La litur­gie nous plonge dans le mys­tère de Pâques : un mys­tère qui nous enva­hit et nous dépasse abso­lu­ment. Cette nuit, ce matin, nous avons célé­bré dans la joie le triomphe de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort. Et nous avons chan­té de tout cœur : « Il est res­sus­ci­té ; il est vrai­ment res­sus­ci­té… » Mais ce midi nous avons aus­si enten­du saint Paul nous dire, dans son épître : « Vous êtes res­sus­ci­tés avec le Christ… » Le mys­tère de Pâques nous dépasse, certes, mais il nous concerne aus­si tota­le­ment ! Nous célé­brons la résur­rec­tion du Christ Jésus qui s’est pas­sée il y a bien­tôt 2000 ans. Mais nous sommes aus­si appe­lés à par­ti­ci­per aujourd’hui à tous ses mys­tères, et : « Si nous mour­rons avec lui, avec lui nous vivrons » (2Tim 2,11)

Or une cer­taine pré­sen­ta­tion de la résur­rec­tion, peut nous décou­ra­ger sur notre che­min de vie chré­tienne, parce qu’elle décrit la résur­rec­tion comme une réa­li­té tel­le­ment mer­veilleuse et inouïe qu’elle en devient inac­ces­sible. Oui, on a sou­vent cru néces­saire d’accentuer son aspect mira­cu­leux et la rup­ture qu’elle appor­tait dans l’histoire. Cette façon de pré­sen­ter la résur­rec­tion a été bien illus­trée par la musique ancienne du Credo où, après les mots chan­tés de façon un peu lugubre : « … pas­sus et sepul­tus est », éclate triom­pha­le­ment le « Et resur­rexit ter­tia die ». C’est mer­veilleux. Mais à force d’exalter uni­la­té­ra­le­ment le miracle (de la résur­rec­tion), on finit par le relé­guer dans l’univers de la légende et du mythe. Or ce qui nous importe est de vivre le mys­tère ici et main­te­nant, et d’accueillir sa nou­veau­té, sans éva­cuer toute notre his­toire.

Revoyons donc le texte. Nous sommes au cha­pitre 20 de saint Jean. Dans les quatre évan­giles, un nou­veau cha­pitre com­mence avec le récit du jour de Pâques. Il a bien fal­lu divi­ser le texte en cha­pitres et en ver­sets pour s’y retrou­ver. Mais en lisant plus atten­ti­ve­ment le pas­sage que nous avons enten­du dans son contexte, nous sommes frap­pés par la conti­nui­té qui tra­verse tout le récit. Par delà les divi­sions ulté­rieures en cha­pitres, nous consta­tons que la des­crip­tion des faits et gestes des saintes femmes et des dis­ciples se pour­suit tout uni­ment, depuis la des­cente de croix et l’ensevelissement jusqu’à la visite au tom­beau, dès que pos­sible, après le sab­bat. Et la décou­verte du tom­beau vide sus­cite d’abord l’étonnement, la per­plexi­té, des courses folles. La com­pré­hen­sion de la réa­li­té mer­veilleuse est lente et labo­rieuse, comme une aurore encore timide. Peu à peu, gra­duel­le­ment, la lumière se fait. Au début ils ne recon­nais­saient pas Jésus. C’est un aveu étrange, mais si les évan­gé­listes l’ont rete­nu, c’est parce que c’est bien ain­si que les choses se sont pas­sées. Mais fina­le­ment les témoins com­prennent dans la foi, ils recon­naissent le Christ et reçoivent de lui une nou­velle éner­gie pour por­ter la bonne nou­velle autour d’eux, comme nous l’avons enten­du pro­cla­mer par l’apôtre Pierre dans les Actes des Apôtres.

Or cette conti­nui­té et cet aspect gra­duel ne sont pas anec­do­tiques ; ils sont fon­da­men­taux pour notre com­pré­hen­sion de l’Évangile dans la foi. Tous les évan­gé­listes l’évoquent d’ailleurs, mais sur­tout saint Jean. Nous voyons en effet qu’il uti­lise à des­sein un mot ambi­va­lent pour évo­quer le mys­tère du Christ : il parle de son ‘élé­va­tion’, c’est-à-dire à la fois sa cru­ci­fixion, quand il a été éle­vé sur le bois du sup­plice et son exal­ta­tion au des­sus de tout. Un même mot exprime sa mort igno­mi­nieuse et sa résur­rec­tion glo­rieuse. Parce que c’est un même mou­ve­ment. L’audace de cette pré­sen­ta­tion met en pleine lumière la conti­nui­té entre la Passion et la Résurrection. A tra­vers tout l’évangile selon saint Jean la gloire du Christ est ain­si annon­cée et déjà inau­gu­rée, même dans les contro­verses et les contes­ta­tions les plus acerbes. Nous pen­sons en par­ti­cu­lier à l’image qu’il donne à ceux qui l’interrogent sur son ave­nir. Il leur parle du grain de blé qui tombe en terre, qui meurt en quelque sorte, pour fina­le­ment por­ter beau­coup de fruit. Ici encore il y a conti­nui­té, à tra­vers la mort.

Mes sœurs, mes frères, telle est pré­ci­sé­ment la bonne nou­velle de la résur­rec­tion : il y a une mort qui engendre la vie. Avec Jésus, avec son Esprit, nous pou­vons dis­cer­ner et pro­mou­voir une vie qui est déjà pré­sente dans la mort, en toute mort, à com­men­cer par les plus petites de notre vie quo­ti­dienne, les contra­dic­tions, les frus­tra­tions, les échecs. Et notez bien : dire que la mort porte une pro­messe de vie n’est pas un simple constat ; ce n’est pas pro­fes­ser un pré­ju­gé opti­miste. Jésus n’est pas venu pour nous dire qu’ « après la pluie vient le beau temps ». Et nous ne nous sommes pas non plus réunis ici aujourd’hui pour sim­ple­ment fêter le retour du prin­temps, si mer­veilleux, comme chaque année. La vie vrai­ment nou­velle ne sur­git pas de n’importe quelle mort.
La mort, même au creux de notre vie quo­ti­dienne, n’est féconde que quand elle est l’aboutissement d’un amour, un amour qui va « jusqu’au bout ». C’est encore saint Jean qui a per­çu cette façon de vivre chez Jésus. Nous l’avons célé­brée le jeu­di saint. « Ayant aimé les siens qui étaient en ce monde, il les aima jusqu’au bout ; » (Le Père Bernard en a bien par­lé ; je n’y reviens pas.) Mais ailleurs encore, dans son épître, saint Jean nous dit que « ‘nous sommes pas­sés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères ». Nous aus­si donc, quand nous nous lais­sons por­ter par l’Esprit de Jésus, l’Esprit du don incon­di­tion­nel, nous pou­vons entrer dans ce mou­ve­ment de la Pâques et faire concrè­te­ment l’expérience de la résur­rec­tion.

Pâques est effec­ti­ve­ment un ‘pas­sage’, une tra­ver­sée. Oui ! à la suite du Christ, nous pou­vons dépas­ser la mesure de ce que nous croyons devoir faire, pour décou­vrir une façon d’aimer sans mesure. Nous pou­vons décou­vrir que nous sommes capables de réa­li­ser plus et de sup­por­ter davan­tage. Nous pou­vons vivre nos épreuves et même nos impasses comme des creu­sets et y rece­voir une vie nou­velle, une joie ines­pé­rée. Encore une fois, cela ne se réa­lise pas tout seul : ce n’est pas une épreuve vécue n’importe com­ment, qui peut être ain­si trans­muée en or, au sor­tir de la four­naise. Mais avec la grâce de Dieu, nous pou­vons vivre notre vie, en ses moments les plus modestes ou les plus graves, avec un amour incon­di­tion­nel, ‘jusqu’au bout’. Nous pou­vons alors nous enga­ger dans ce pas­sage, cette Pâque qui donne à toute notre exis­tence une dimen­sion d’éternité.
L’évangile que nous avons enten­du pré­cise encore que, pour réa­li­ser ce pas­sage, l’amour doit être accom­pa­gné de la foi. Le ‘dis­ciple bien aimé’ a accé­dé au mys­tère de la résur­rec­tion quand « il vit et il crut ». En effet, jusqu’à pré­sent, « notre vie est cachée avec le Christ en Dieu », comme saint Paul nous l’a rap­pe­lé dans l’épître. Foi et amour sont tou­jours liés, et c’est la foi, le plus sou­vent obs­cure, qui assure la conti­nui­té et la par­ti­ci­pa­tion au mys­tère.

Mes frères, mes sœurs, prions les uns pour les autres pour que nous entrions dans le mou­ve­ment de Pâques, dans la dyna­mique du pas­sage. Il est vrai : dans un pre­mier temps nous voyons Marie de Magdala venir et repar­tir, les dis­ciples courent puis repartent ; Marie revient encore et se retourne deux fois ; les ‘dis­ciples d’Emmaüs’ quittent Jérusalem et puis y retournent en hâte… Mais ensuite leur démarche devient plus cohé­rente, parce qu’ils se savent envoyés par le Seigneur, habi­tés par un nou­veau dyna­misme. Nous ris­quons aus­si de tour­ner en rond, ne sachant pas où don­ner de la tête, en nous deman­dant sans cesse ce que signi­fie au fond le mys­tère de Pâques. Prions donc pour qu’en accueillant à notre tour, et tou­jours plus inti­me­ment le mes­sage de Pâques, nous rece­vions aus­si cet élan pour dépas­ser ce que nous croyons être nos limites, pour aller plus réso­lu­ment vers nos frères et sœurs. Alors nous goû­te­rons plei­ne­ment à la joie du par­tage, de la frac­tion du pain et du don, tout simple, de notre vie.

fr. Pierre

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UN RETOUR À LA VIE

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5ème dimanche Carême C (2019)
Jn 8, 1–11

La situa­tion de l’Église aujourd’hui est deve­nue sou­dain dif­fi­cile, parce que l’on exige avant tout d’elle plus d’humanité. Elle s’est cou­ra­geu­se­ment enga­gée dans la défense de de la morale et de la doc­trine, mais nous décou­vrons qu’elle n’a pas suf­fi­sam­ment été atten­tive aux per­sonnes. La per­sonne, toute per­sonne est sacrée, plus que la morale et le dogme. Je crois que l’interpellation faite aujourd’hui à l’Église est un appel à reve­nir encore et encore à l’Évangile. Oui, mes frères, mes sœurs, nous avons tou­jours à le redé­cou­vrir, et il semble qu’on soit aujourd’hui mieux pla­cé pour l’accueillir. En tout cas la litur­gie peut beau­coup nous y aider, comme on le ver­ra.

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