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La joie des retrouvailles

Homélie du 24ème dimanche C
(Luc 15) 2016

La joie des retrou­vailles

Nous enten­dons aujourd’­hui le cha­pitre 15 de saint Luc en son entier. Pendant le Carême nous avions enten­du la der­nière par­tie, la para­bole du Père misé­ri­cor­dieux. C’est évi­dem­ment la plus belle des trois para­boles de ce cha­pitre, sinon la plus belle de toutes les para­boles de l’Évangile. Mais il est bon de l’entendre dans son contexte. Elle est la forme la plus éla­bo­rée des trois para­boles regrou­pées ici, en réponse aux cri­tiques des pha­ri­siens.

Par ces para­boles, Jésus veut nous com­mu­ni­quer deux intui­tions qui lui sont par­ti­cu­lière chères, et qui sont d’ailleurs tou­jours liées. Toutes les trois révèlent aux pha­ri­siens qu’il est venu pour cher­cher et retrou­ver ceux qui étaient per­dus. Et, par ailleurs, les trois nous décrivent la joie évan­gé­lique la plus pure : la joie par­ta­gée des retrou­vailles.

L’attention de Jésus au der­nier et aux plus per­dus est bien connue. « Le Fils de l’homme est venu cher­cher et sau­ver ce qui était per­du. » (Luc 19,10) Les der­niers sont aus­si pré­cieux que les pre­miers. Il ne faut en perdre aucun, parce que cha­cun est unique. Dans une famille chaque enfant est irrem­pla­çable. Et si un vient à fuguer ou à tom­ber malade et mou­rir, les parents ne se conso­le­rons en se disant : Bah ! il en reste encore deux ou trois ! Au contraire, c’est celui qui se perd qui est tou­jours le plus pré­cieux. En effet le fait qu’il soit en péril a fait décou­vrir ce qu’il était vrai­ment. Paradoxalement, c’est quand on le perd qu’on le découvre enfin ! C’est ain­si que Dieu notre Père nous voit et agit pour nous.

Jésus pré­cise encore dans ces para­boles que cette atten­tion ne doit pas être entra­vée par des rai­son­ne­ments trop pru­dents. En effet : lais­ser 99 bre­bis sans ber­ger pour cou­rir der­rière une éga­rée, ce n’est pas un bon cal­cul, parce qu’en reve­nant tout heu­reux avec la bre­bis per­due sur les épaules, le ber­ger risque de trou­ver tout son trou­peau dis­per­sé. S’il avait été plus avi­sé, il aurait com­pris qu’après tout, une de per­due, sur 100, ce n’est pas très grave ! Il était plus rai­son­nable de la pas­ser au compte des pertes et pro­fits, et de conti­nuer le tra­vail sérieux. Mais jus­te­ment, en de telles cir­cons­tances, Jésus nous invite à tou­jours lais­ser par­ler notre cœur, comme a fait le père du pro­digue, quitte à irri­ter son autre fils, si pré­oc­cu­pé de jus­tice et d’équité.

Ce qui carac­té­rise plus par­ti­cu­liè­re­ment ce cha­pitre est la façon dont Jésus réagit contre cette irri­ta­tion du fils ainé en lui oppo­sant la joie de son père qui dépasse toute jus­tice. Cette insis­tance sur la joie, sur la terre comme au ciel, est déve­lop­pée ici, plus qu’ailleurs dans tout l’évangile. C’est la deuxième intui­tion expri­mée par ces para­boles.

Il faut d’abord nous rap­pe­ler à quelle occa­sion il a pro­non­cé ces trois para­boles, comme le pré­cise le pre­mier ver­set : « les pha­ri­siens et les scribes récri­mi­naient contre lui ». Les para­boles sont la réponse à leurs indi­gna­tions et récri­mi­na­tions.

Ces fidèles obser­va­teurs de la Loi connais­saient cer­tai­ne­ment la satis­fac­tion de se savoir justes et la bonne conscience du devoir accom­pli. Cela leur pro­cu­rait une cer­taine séré­ni­té, mais cette séré­ni­té était aus­si assor­tie de mépris pour ceux qui n’étaient pas aus­si justes qu’eux. En don­nant la prio­ri­té « aux pécheurs, et en man­geant avec eux », Jésus atta­quait de front leur pré­ten­due per­fec­tion en leur fai­sant com­prendre que leur besoin de récri­mi­ner les excluait de toute vraie joie. Celui qui avait annon­cé les Béatitudes avait aus­si rap­pe­lé le mal­heur des pos­sé­dants et de ceux « dont tous les hommes disent du bien ». Saint Luc en par­ti­cu­lier a tenu à rap­por­ter ces paroles dures qui ne sont pas des malé­dic­tions, mais des constats attris­tés.

Par ces trois para­boles, Jésus nous indique la source de la vraie joie. Et d’abord que la joie est tou­jours para­doxale. Elle n’est pas gagnée par notre per­for­mance ou le suc­cès méri­té, elle ne peut qu’être reçue, comme quand, contre toute attente, on retrouve (ce ou) celui qui sem­blait défi­ni­ti­ve­ment per­du. La joie est tou­jours une chance ines­pé­rée.

Par ailleurs, comme il l’indique aus­si, la preuve qu’il s’agit là d’une vraie joie, c’est que celui qui la reçoit va immé­dia­te­ment la par­ta­ger : il sait qu’elle n’est pas sa pro­prié­té ; il l’étoufferait s’il la gar­dait pour lui seul. La vraie joie est tou­jours rayon­nante.

On peut se deman­der s’il n’est pas un peu indé­cent de par­ler de la joie, en ces temps trou­blés où tant de per­sonnes en sont pri­vés, à cause de l’indifférence et de la cupi­di­té. Nous avons, de fait, quelque scru­pule à nous réjouir, parce que nous sommes bien conscients que nous fai­sons encore trop peu pour sou­la­ger ceux qui souffrent. Et cepen­dant nous ne devrions pas igno­rer que la joie fait par­ti inté­grante de l’Évangile. En son temps, ̶ qui n’était pas tel­le­ment moins injuste et cruel que le nôtre, ̶ Jésus a tenu à appor­ter une ‘Bonne Nouvelle’ et il à annon­cé les huit Béatitudes, et même vingt et une autres béa­ti­tudes, comme on peut les comp­ter dans les évan­giles. Ailleurs encore, j’ai comp­té qu’il dit vingt fois à ses dis­ciples : « Réjouissez-vous ! ». Il n’est pas pos­sible de vivre selon l’Évangile en igno­rant ou même excluant la joie. Ce n’est en tout cas pas en restrei­gnant notre joie que nous allons sou­la­ger la tris­tesse de notre pro­chain !

Bien sûr, il ne faut pas écla­bous­ser ceux qui sont tristes avec une joie débor­dante. Saint Paul qui répète sou­vent : « Réjouissez-vous ! », dit encore qu’il nous faut nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aus­si pleu­rer avec ceux qui pleurent. Il y a un temps pour tout. Mais en tout temps nous pou­vons por­ter autour de nous la Bonne Nouvelle de l’amour du Père.

Une Bonne Nouvelle qui nous libère du res­sen­ti­ment, du mur­mure et de l’indignation mépri­sante. Il y a là, en effet, un tra­vers carac­té­ris­tique de ceux qui cherchent la per­fec­tion. Mais, comme me le disait le Père Daniel Scheyven, « Il ne faut pas mesu­rer ta ver­tu au degré d’indignation que tu res­sens pour tes confrères qui ne sont pas aus­si ver­tueux que toi ! ». Heureusement la vie selon l’Évangile puri­fie notre joie de tout ce qu’elle peut avoir d’amer. Saint Benoît est très sou­cieux d’éviter cette dérive, parce qu’il sait d’expérience que le ‘mur­mure’ empoi­sonne le meilleur zèle et éteint tout joie. Si nous lais­sons ce ‘mur­mure’ enva­hir notre cœur au point de constam­ment récri­mi­ner, comme les Israélites au désert de Mériba, nous deve­nons inca­pables de rendre grâces à Dieu et de le louer de tout cœur.

Oui, mes frères, mes sœurs, la joie impre­nable est la marque irré­fu­table de notre com­mu­nion avec Dieu. Elle n’éclate pas bruyam­ment, mais nous pou­vons voir qu’elle est pré­sente au cœur des per­sonnes qui ont trou­vé la perle pré­cieuse et qui, dans leur joie, donnent constam­ment tout ce qu’ils ont. » (Cf. Mt 13, 44) Nous voyons cela sur le visage des saints dont on a gar­dé des pho­tos. Mais pas uni­que­ment sur le visage des saints cano­ni­sés !

Il y a même là, me semble-t-il, un appel adres­sé à cha­cun de nous. Nous ne sommes pas sou­vent appe­lés à témoi­gner expli­ci­te­ment de l’Évangile. Mais nous pou­vons nous libé­rer, beau­coup plus que nous pen­sons, des sou­cis qui sont inutiles et de l’autosatisfaction qui nous isole, pour apai­ser notre visage et le rendre ave­nant, vrai­ment heu­reux de toute ren­contre. Alors, comme la ména­gère qui a retrou­vé la pièce d’argent et qui invite ses voi­sines et amies à se réjouir avec elle, nous pou­vons être les témoins de la Bonne Nouvelle en lais­sant dou­ce­ment rayon­ner autour de nous cette joie pro­fonde et toute simple reçue de la vie, chaque jour. En ce temps de vio­lence, de souf­france et de tris­tesse, ce simple accueil mutuel crée une vraie joie, et elle rayonne sur notre monde.

fr. Pierre

Image : Sculpture de Constantin Brancusi, Le Fils Prodigue, 1907
Philadelphia Museum of Art

Cœur de pauvre, cœur ouvert

21ème dimanche ordi­naire C / 2016 (Luc 13, 22–30)

Cœur de pauvre, cœur ouvert

Jésus est de nou­veau en route. Il est tou­jours en route. Mais cette fois la direc­tion est indi­quée : il monte à Jérusalem, et il a déjà annon­cé plu­sieurs fois que c’est pour y subir la pas­sion et la mort. Tout se passe désor­mais dans une grande urgence, et les exi­gences adres­sées à ceux qui veulent encore le suivre sont plus strictes encore, comme nous avons pu l’entendre les dimanches pré­cé­dents. On com­prend alors que cer­tains se posent des ques­tions. Tout cela est-il bien sen­sé ? Jésus forme, semble-t-il, un petit groupe d’élus, fana­tiques, déci­dés à tout. Seront-ils les seule sau­vés ?

On s’attendrait à ce que Jésus réponde : non ! je ne suis pas venu pour une élite, mais pour sau­ver tous ceux qui étaient per­dus ; je donne ma vie pour la mul­ti­tude… Mais ici il semble au contraire répondre : oui ! Car la porte est étroite.

Comment com­prendre cela ? Pourquoi cet évan­gile (d’aujourd’hui) qui débouche sur un hori­zon tous azi­muts commence-t-il par une porte étroite ? Oui, mes frères, mes sœurs, il y a des contra­dic­tions dans les évan­giles. Dimanche pas­sé déjà il était éga­le­ment ques­tion de ce Maître doux et humble de cœur, le Prince de la paix, qui apporte la dis­corde, la divi­sion et le glaive dans les familles. Il nous faut bien prendre en compte ces contra­dic­tions, et ne pas essayer de neu­tra­li­ser la situa­tion en arron­dis­sant un peu les angles de chaque côté. Ces contra­dic­tions qui nous semblent irré­duc­tibles sont des défis à affron­ter en mar­chant et en priant.

En tout cas, quand Jésus nous dit : « Venez à ma suite ! » il ne faut pas s’attendre à trou­ver un che­min tout tra­cé. Mais en s’engageant de toutes nos forces et de toute notre intel­li­gence à sa suite, nous voyons le pay­sage s’éclairer et nous com­pre­nons par exemple que celui qui cherche réso­lu­ment la paix ren­contre néces­sai­re­ment la contra­dic­tion et celui qui opte pour une ouver­ture incon­di­tion­nelle sait bien qu’on n’y arrive pas par une per­mis­si­vi­té abso­lue.

Revenons donc à cette porte étroite. Si elle est étroite, ce n’est pas parce que Dieu vou­drait limi­ter l’entrée du Royaume, en restrei­gnant l’accès ; ce n’est pas parce qu‘il aurait déter­mi­né un nume­rus clau­sus, 144.000, et pas plus… Certains, comme les Jansénistes avaient pen­sé cela, mais c’est ne pas connaître Dieu que de l’imaginer ain­si. Si elle est étroite pour nous, cette porte, c’est parce que nous sommes trop encom­brés. Nous vou­lons entrer avec tous nos bagages. Avec toute notre his­toire, nos mérites, nos péchés, nos hontes… Mais nous ne pou­vons y entrer que les mains nues, et, je dirais même, tout nus, comme nous sommes entrés dans ce monde. Le Royaume est un autre monde où le Seigneur nous attend, mais nous ne pou­vons en pas­ser la porte qu’après avoir tout aban­don­né, dans une confiance éper­due.

La suite de cet évan­gile ne dit pas com­ment nous y prendre, sinon néga­ti­ve­ment, en pré­ci­sant que même la fami­lia­ri­té n’est pas un laissez-passer. Nous pen­sons ici aux habi­tants de Nazareth avec qui Jésus avait joué, man­gé et bu, et il avait prê­ché dans leur syna­gogue. Mais vous savez que, quand il est reve­nu, cela ne s’est pas si bien pas­sé. Il n’a pas appré­cié qu’ils le pre­naient en quelque sorte en otage, comme leur pos­ses­sion. Mais ils ont dû consta­ter que cela ne leur don­nait pas de droit sur lui.

Jésus nous rap­pelle constam­ment que quand on pos­sède trop, on ne peut plus pas­ser par la porte qui donne accès au Royaume. Il fait ici sur­tout allu­sion à ces pha­ri­siens fidèles qui se pré­valent de leur obser­vance irré­pro­chable et de leurs pres­ta­tions reli­gieuses. Non ! « Allez donc apprendre ce que signi­fie : ‘C’est la misé­ri­corde que je veux, non les sacri­fices’ ». Le pro­phète Osée le disait déjà sept siècles plus tôt.

Ce qui fâche sur­tout Jésus, c’est la façon dont ils se séparent des autres. Le pha­ri­siens se disent pré­ci­sé­ment les ‘sépa­rés’. Ils ne veulent avoir aucun contact avec ceux qu’ils appellent les ‘mau­dits de Dieu’ : les pécheurs et les païens. Mais à eux Jésus répond : ceux qui excluent les autres s’excluent en fait eux-mêmes de la com­mu­nion avec ce « Dieu qui veut que tous les hommes soient sau­vés ». Ils croient qu’avec leur pure­té, ils ont le droit de s’approcher fami­liè­re­ment de Dieu, et ils sont tout éton­nés de se trou­ver devant une porte fer­mée et s’entendre dire : « Je ne vous connais pas ».

Mais lais­sons les pha­ri­siens d’il y a vingt siècles et regar­dons nous, pour voir dans quelle mesure l’enseignement que Jésus nous adresse peut nous trans­for­mer aujourd’­hui Quelle nou­velle conver­sion devons-nous opé­rer pour ne pas trou­ver blo­quée la porte du Royaume ? Et de quoi faut-il nous désen­com­brer pour pou­voir pas­ser cette porte ? Ce sont là des ques­tions que nous devons nous poser régu­liè­re­ment, cha­cun pour soi, et en com­mu­nau­té, en famille, si nous vou­lons res­ter à l’écoute de l’Évangile.

Je crois qu’une conver­sion à laquelle nous sommes plus par­ti­cu­liè­re­ment invi­tés aujourd’­hui consiste à ouvrir notre cœur tous azi­muts. Les contacts sont désor­mais pos­sibles avec toutes le par­ties du monde, et ‘en temps réel’. Mais le risque est main­te­nant ce que j’appellerais le ‘cos­mo­po­li­tisme’, c’est-à-dire se croire par­tout chez soi, comme les ‘clo­chards du Hilton International’ dont parle Jean-Claude Guillebaud. Nous savons beau­coup de choses sur le monde actuel, mais un peu comme les pha­ri­siens de jadis, sans vrai­ment être en contact. Il nous faut nous désen­com­brer de notre égo­cen­trisme cultu­rel, vil­la­geois ou fami­lial (ou encore ecclé­sial), pour accueillir cor­dia­le­ment la diver­si­té des per­sonnes, des cultures et des reli­gions. Je dis ‘cor­dia­le­ment’, parce qu’une connais­sance objec­tive, neutre, jour­na­lis­tique ne suf­fit pas pour pas­ser la porte, pour entrer dans la pers­pec­tive de Jésus qui « en voyant les foules fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient haras­sées et pros­trées, comme des bre­bis sans ber­ger » (Mt 9, 36). C’est dans la prière et l’action pour la jus­tice que cha­cun de nous, à sa place, peut trou­ver la façon de réa­li­ser cette conver­sion du cœur qui donne accès au Royaume. Les nou­velles que nous enten­dons ou voyons, les ren­contres qui nous sont don­nées en voyage peuvent n’être que des infor­ma­tions à enre­gis­trer, mais elles peuvent aus­si tou­cher notre cœur, s’il n’est pas blin­dé ; elles peuvent le conver­tir et le rendre tou­jours plus « doux et humble », éveillé et fort.

Aujourd’hui, en rap­pe­lant notre cores­pon­sa­bi­li­té pour l’avenir de notre pla­nète, on évoque sou­vent l’image du ban­quet dont nous sommes tous les convives. Tous les humains sont en effet invi­tés à s’asseoir à cette grande tablée où toutes les richesses de notre terre sont par­ta­gées. Nous nous effor­çons de contri­buer à ce que cela devienne tou­jours davan­tage une réa­li­té. Et l’eucharistie que nous célé­brons ici, en notre petite cha­pelle, ouverte sur le monde, en sera déjà une réa­li­sa­tion, si nous nous y enga­geons dans une prière intense et avec un grand désir de ser­vir nos frères et sœurs, là où nous sommes. Oui, mes sœurs, mes frères, même dans notre milieu quo­ti­dien, aus­si res­treint soit-il, nous anti­ci­pons, dans l‘action de grâces, ce que nous dépeint l’évangile : « on vien­dra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au fes­tin dans le Royaume ».

fr. Pierre

Dessin : Étude d’un moi­neau en vol” Giovanni Da Udine, (1487–1564)

Jésus, l’homme qui marche. 16ème dimanche C

Jésus, l’homme qui marche

16ème dimanche C

Cet évan­gile est bien connu. Les com­men­taires sont innom­brables, pour prou­ver la supé­rio­ri­té de la vie contem­pla­tive, à l’exemple de Marie ou, au contraire, pour défendre Marthe qui aime son Seigneur en acte et en véri­té. Je n’entrerai pas dans cette que­relle de ménage entre les deux sœurs. Je limi­te­rai ma médi­ta­tion à la pre­mière ligne de ce texte d’évangile : « Alors qu’il était en route avec ses dis­ciples, Jésus entra dans un vil­lage ».

Jésus est en route ; il est tou­jours en route. Les évan­giles le décrivent tou­jours en marche, parce qu’il n’a pas de domi­cile fixe, semble-t-il. Il entre alors chez les uns et les autres pour rece­voir le vivre et le cou­vert. Mais on ne décrit jamais sor­tant de sa mai­son, parce qu’il n’a plus de mai­son, depuis qu’il a quit­té sa bonne mai­son fami­liale de Nazareth. Il est l’homme qui marche.

Il me semble qu’il y a là un trait tout à fait remar­quable et même unique de la per­sonne de Jésus. Tous les grands sages, même le Bouddha, ont un habi­tat fixe, au moins à cer­taines périodes de l’année. Mais pas Jésus. En tout cas il n’en est jamais ques­tion dans les évan­giles. Quand il a besoin de se repo­ser, il ‑va à l’écart, dans un lieu désert, et puis, il se remet en route, de vil­lage en vil­lage, et enfin vers Jérusalem. Mais, comme dans le pas­sage de ce jour, il est dit sou­vent qu’il entre chez des amis : ici : « Une femme, nom­mée Marthe, le reçut dans sa mai­son ».

« Il n’a pas de lieu où reposes la tête ». Il vit grâce à la géné­ro­si­té de ses com­pa­triotes. Sans cette sol­li­ci­tude de ses amis, il ne pour­rait pas sur­vivre ! Les évan­giles signalent sou­vent qu’il demande l’hospitalité : par exemple à Simon, un Pharisien, ou à Lévi, le publi­cain, ou à Zachée, ou encore chez Pierre l’apôtre où la belle-mère le sert, comme Marthe. (C’est pour­quoi, soit dit en pas­sant, on peut trou­ver un peu injuste ses reproches à Marthe qui s’affaire si géné­reu­se­ment pour bien le rece­voir.) Après sa résur­rec­tion l’évangéliste Luc raconte encore com­ment il a mar­ché avec des dis­ciples sur la route d’Emmaüs, et com­ment il s’est révé­lé à eux quand ils lui ont offert l’hospitalité.

Vous voyez : la démarche de l’hospitalité est cen­trale dans les évan­giles ; elle n’est pas seule­ment anec­do­tique ; elle est essen­tielle pour com­prendre la façon dont Jésus a vécu par­mi nous.

La litur­gie de ce dimanche fait bien de rap­pe­ler cette démarche, en met­tant en paral­lèle avec l’évangile le récit de l’hospitalité d’Abraham. Le Seigneur Dieu y appa­rait éga­le­ment comme un hôte, et c’est Abraham qui l’invite à entrer sous sa tente ou sous le chêne de Mambré. Tous les traits de l’hospitalité sont réunis dans ce mer­veilleux petit récit : l’empressement d’Abraham qui prend l’initiative d’inviter ces pas­sants, son humi­li­té, sa géné­ro­si­té en offrant ce qu’il a de meilleur, et puis, en finale la béné­dic­tion de Dieu qui annonce la nais­sance d’Isaac. Car toute hos­pi­ta­li­té est assor­tie d’une béné­dic­tion.

Pour reve­nir au Nouveau Testament, l’évangéliste Jean, dès le pro­logue de son évan­gile, nous révèle que « le Verbe est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à ceux qui l’ont (quand même) reçu, il a don­né le pou­voir de deve­nir enfants de Dieu ». A la fin de l’évangile de Matthieu, dans son dis­cours sur le Jugement der­nier, Jésus nous révèle que la façon la plus sûre de le ren­con­trer, et de rece­voir la béné­dic­tion du Père, est encore de l’accueillir dans l’étranger, le SDF, le malade, le pri­son­nier… Enfin dans l’Apocalypse, il est encore ques­tion de l’accueil du Christ : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je sou­pe­rai avec lui et lui avec moi. »

Décidément l’image du Christ-hôte est par­tout.

Mais on repré­sente le plus sou­vent Jésus au centre, comme le Pantocrator vers lequel tout converge. Et de fait, il est Seigneur et Christ. Or il me semble qu’il est aus­si, et d’abord, celui qui met les autres au centre, comme le Bon Samaritain dont il était ques­tion dimanche pas­sé : il ne s’est pas posé la ques­tion, comme les autres : Que m’arrivera-t-il je m’arrête ? mais : Que lui arrivera-t-il si je ne m’arrête pas ? Il ne s’est pas deman­dé, comme le doc­teur de la Loi : Qui est mon pro­chain ? mais : De qui suis-je le pro­chain ? C’est bien ain­si que Jésus se pré­sente devant nous. Il est comme ce voya­geur étran­ger, sans domi­cile, qui peut vrai­ment com­pa­tir à tous ceux qu’il ren­contre sur sa route, dému­nis comme lui. Il est l’homme pour les autres.

A côté des noms de Jésus, innom­brables, et dont on a fait une belle lita­nie (Jésus, roi de gloire, auteur de la vie, mes­sa­ger du plan divin, modèle des ver­tus, jaloux du salut des âmes, sagesse éter­nelle, bon­té infi­nie, notre voie et notre vie) ne devrait-on pas ajou­ter les noms de Jésus‑l’homme-qui-marche, Jésus-pèlerin, Jésus-sans-domicile-fixe, Jésus-demandeur‑d’asile, Jésus-hôte ?

Et, de notre côté, notre ‘imi­ta­tion de Jésus-Christ’ ne devrait-elle pas aus­si être un peu renou­ve­lée, conver­tie ? pour suivre Jésus qui marche. Il nous faut tout d’abord déve­lop­per un immense res­pect pour ceux qui sont comme lui, des ‘sans domi­cile fixe’ de tout genre, nous sou­ve­nant, comme l’écrit saint Paul, que « Dieu a choi­si ce qui est vil et mépri­sé, ce qui n’est rien, pour réduire à rien ce qui est ». Nous pou­vons aus­si nous deman­der ce que ces per­sonnes plu­tôt mar­gi­na­li­sées, par­fois toues proches de nous, ont à nous dire de la part de ce Jésus qui demande l’hospitalité, au sujet de ce « Dieu qui a besoin des hommes ». Il nous faut ensuite aller nous-mêmes vers lui, sans trop de bagages, nous libé­rer autant que pos­sible, du far­deau de nos pré­oc­cu­pa­tions per­son­nelles, et attendre avec plus de confiance l’aide des autres. Oui, pour réa­li­ser dans notre vie quo­ti­dienne ce mou­ve­ment de l’hospitalité si carac­té­ris­tique de la démarche de Jésus, nous devrions nous deman­der si nous, qui sommes géné­reux pour don­ner, nous sommes éga­le­ment dési­reux de rece­voir de la part de ceux que nous aidons, et aimons, nous deman­der si nous atten­dons d’eux quelque chose de pré­cieux en retour, si nous espé­rons, si nous croyons en eux, comme Jésus croit en nous. Aimer, c’est dépendre de ceux qu’on aime. L’Évangile nous demande d’aller jusqu’au bout de cette conver­sion.

fr. Pierre

Image : Hendrick Van Steenwyck, le Jeune (1580 — 1649), Jésus chez Marthe et Marie, 1620