Homélie du 14 juin 2026

 Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission 

11ème dimanche du Temps Ordinaire (semaine III du Psautier) - Année A

Une homélie de fr. Yves de patoul

Le Temps pascal étant fini, nous revenons à l'évangile de Matthieu que nous ne quitterons plus jusqu'à la fin du Temps dit ordinaire. C'est naturellement que nous rencontrons les débuts de la mission de Jésus. Dieu a envoyé son Fils unique pour sauver l'humanité. Assez rapidement il a voulu associer quelques disciples choisis un peu au hasard pour perpétuer la mission que son Père lui a confiée. Comme aimait le dire mon professeur d'exégèse, Mgr Albert Descamps, Jésus a voulu l'Église et il a voulu aussi que les Apôtres qui lui succéderaient aient un chef. Pierre est le premier, primus inter pares. Cela est bien attesté par tous les évangiles. Ce qui l'est encore, - mais c'est un non-dit -, c'est que tous les Apôtres sont des hommes. Est-ce une donnée purement culturelle ? Personnellement, je ne le crois pas. Les Anglais pensent sans doute le contraire. Mais ils n'ont pas toujours raison quand ils nous contredisent.

Dans notre passage, nous sommes en présence d'un premier envoi en mission. Il est strictement limité aux juifs. «  N'allez pas chez les païens ni dans aucune ville de Samarie  », la Samarie étant considérée comme hérétique. «  Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël  ». Les consignes qui sont données sont peu nombreuses ici, mais elles sont identiques à celles qu'on trouve ailleurs : «  Proclamez le Royaume des cieux, guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons  ». Dans une lecture spirituelle, on n'aura pas de difficulté à interpréter ces consignes : les malades, les morts et les lépreux sont les mêmes que ceux que Jésus a rencontrés sur ses chemins. À nous de transposer pour savoir qui sont les malades, les morts et les lépreux dans notre horizon missionnaire. Au fond, la mission évangélique est toujours la même : annoncer l'évangile, dire par la parole ou par les actes que Dieu est présent, qu'il nous aime, et qu'il nous invite à nous relever car nul n'est perdu au regard de Dieu dont la miséricorde est inépuisable.

La moisson est abondante, et il faut des ouvriers. Ils sont peu nombreux disait Jésus déjà de son vivant. Aujourd'hui, que dirait-il ? D'abord que nous sommes tous des missionnaires ! Pas besoin d'être ordonnés ! Nous sommes de ceux qui avons reçu gratuitement la grâce de Dieu, son Esprit. Alors donnons gratuitement. Qu'est-ce à dire ? Que veut dire Jésus quand il dit que nous avons reçu gratuitement et que nous devons donner gratuitement ? Je me propose de chercher avec vous la signification de cette gratuité en pressentant qu'il s'agit là d'un trésor que nous ignorons peut-être. Une bonne compréhension de la gratuité pourrait nous engager sur la voie que Dieu aime.

Commençons par faire le point, un peu caricatural, sur nos façons de raisonner et d'agir aujourd'hui. Dès le jeune âge, nous apprenons la compétition, le goût d'être le meilleur, le plus efficace, le plus productif. On nous apprend à tenir des objectifs élevés, à viser tout ce qui est utile et qui mérite des récompenses pour monter dans l'échelle sociale. Nous avons appris à agir et travailler pour obtenir des résultats meilleurs, toujours meilleurs : la croissance est le maître mot de notre économie. Tout le monde est intéressé par un gain, une récompense, un salaire de plus en plus élevé. C'est vrai un peu dans tous les domaines, même celui de l'évangélisation : on voudrait convertir les autres à nos valeurs, on voudrait obtenir le salut à force de faire le bien. Les églises et les sacristies sont pleines de gens qui veulent faire du bien et pousser les autres à faire comme eux, à faire du bien. Dans quel but ? Obtenir une récompense, obtenir le salut, pensent-ils. Bref, tout nous porte et nous pousse à nous attacher à nous-même, à nos certitudes acquises. Dans cette conception qui est souvent la nôtre, il n'est pas étonnant de valoriser l'économie de marché consistant à survaloriser l'argent, l'intérêt, l'utile au détriment de l'inutile.

En faisant ce petit topo, j'ai suivi quelques auteurs qui sont aux antipodes de ces manières d'être et de penser. Les premiers sont quelques mystiques rhénans du XIVe S. qui ont de la gratuité une conception radicale (Jean Tauler, Henri Suso et Maître Eckhart repris par Silésius au XVIII e S.) : «  Tout ce que Dieu donne, il le donne gratuitement, par pur amour. De même, l'homme ne doit rien s'approprier de ce que Dieu opère en lui ou par lui. S'il s'attribue le moindre mérite, il vole la gloire de Dieu  » (Tauler, Sermon pour l'Assomption). « Si tu aimes Dieu pour sa propre utilité, tu ne l'aimes pas lui-même. ... Celui qui est établi dans la justice de Dieu et dans son amour est mort à tout ce qui est sien ; il ne demande pas : pourquoi ? » (Eckhart, Sermon 5b). Silesius reprendra ces expressions radicales de Eckhart deux siècles plus tard en y ajoutant la réciprocité : la gratuité est totale car, à ce niveau d'union, il n'y a plus de distinction entre celui qui donne et celui qui reçoit. Si Dieu nous donne tout gratuitement, c'est parce qu'il y a une unité de nature entre le Donneur et le receveur. « Je sais que sans moi Dieu ne peut vivre un instant. S'il m'arrive de périr, il doit rendre l'esprit  » (Pèlerin chérubinique, I, 8).

Ajoutons encore Fénelon qui a développé une doctrine du pur amour : «  On n'aime plus Dieu ni pour les dons qu'il nous fait, ni pour la récompense qu'on en espère, ni pour le bonheur qu'on trouve en lui. On l'aime pour lui-même, et on ne l'aime pas moins dans les peines et dans les délaissements que dans les consolations. On ne l'aime pas moins s'il nous condamnait que s'il nous sauvait  ». Job aimait Dieu d'un tel amour : total, inconditionnel. (Fénelon a été condamné pour des affirmations excessives). On pourrait ajouter d'autres auteurs contemporains qui sont de farouches anti-utilitaristes, tel par exemple le philosophe-mathématicien britannique Whitehead dont les idées sur la matière et sur Dieu lui-même sont à la base de l'éco-philosophie et de l'éco-spiritualité. Celle-ci conçoit la nature et Dieu comme des êtres dynamiques en perpétuel enrichissement par des innombrables interrelations aboutissant à un tout harmonieux. Dieu ne cesse de donner gratuitement son flux créateur qui est dynamique.

Si nous avons reçu gratuitement comme le dit Jésus, c'est que Dieu s'offre à nous gratuitement : sans condition, sans sacrifice expiatoire, sans idée de récompense à recevoir. Dans le sacrifice de la croix, Jésus s'abandonne totalement (comme Job) sans espoir de récompense - c'est sans doute une erreur de notre part d'imaginer le contraire -. Notre charité devrait être aussi totale, gratuite, inconditionnelle. Le Christ s'abandonne à la bonne volonté de son Père, Dieu se donne par pur plaisir, il donne tout ce qu'il a comme la pauvre veuve de l'Evangile de Marc qui donne dans le tronc du temple tout ce qu'elle a pour vivre, de son indigence. Dieu n'attend rien en retour qu'un amour, libre, aussi fort et inconditionnel de notre part. «  Aimez-vous comme je vous ai aimé  » dit-il dans l'évangile de Jean. Saint Paul dit la même chose : «  la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs  » (Rm 5,8).

Pour donner gratuitement, il faut être humble, vide, parfaitement conscient de sa pauvreté, de son indigence. Un verset de Psaume exprime cela de façon poétique : « L'abîme appelant l'abîme à la voix de tes cataractes, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi » (Ps 42,8). Silesius disait encore ceci : «  Homme, si tu es quelque chose, Dieu ne peut rien pour toi, deviens un pur néant et il t'inondera  », il t'inondera comme la masse des flots et de tes vagues provenant de l'abîme de l'âme qui ne cherche que Dieu.

 

Acclamez le Seigneur, terre entière, servez le Seigneur dans l'allégresse, venez à lui avec des chants de joie !

Reconnaissez que le Seigneur est Dieu : il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau.

Oui, le Seigneur est bon, éternel est son amour, sa fidélité demeure d'âge en âge.

Ps 99 (100), 1-2, 3, 5