Une homélie de fr. Pierre de Béthune
Au premier dimanche du Carême, la liturgie nous entraine chaque année au désert, pour nous préparer à vivre plus intensément la fête de Pâques, en commençant par affronter toutes les tentations, comme l'a fait Jésus. Comment entendre aujourd'hui l'appel de cet évangile ?
Il nous faut toujours commencer par situer ce passage dans son contexte. Tous les évangélistes ont noté que Jésus a fait deux démarches avant de commencer sa prédication.
Il a d'abord demandé le baptême à Jean. Il est descendu dans la boue du fleuve Jourdain, pour se solidariser avec tous les pécheurs qui affluaient là. Et là, il a compris qu'il était le Fils bien-aimé du Père, envoyé, pour porter la Bonne Nouvelle, et nous appeler à la conversion.
Mais avant de commencer sa prédication, il avait encore besoin de confirmer cette vocation, en écoutant plus attentivement l'Esprit durant une retraite au désert. Marc précise même qu'il a été 'poussé' au désert par l'Esprit. Il lui fallait, en quelque sorte intérioriser sa vocation, la prier. D'ailleurs, nous savons que, par la suite, il a toujours éprouvé le besoin de se retirer dans un endroit désert, pour prier. Les évangélistes Matthieu et Luc ajoutent que lors de son premier séjour au désert, il y a été tenté par le démon. De fait, Jésus n'a pas voulu échapper à la tentation, puisqu'elle fait partie de la nature humaine.
Mais dans ce contexte, il n'est pas nécessaire de se fixer uniquement sur le récit de ces tentations dont le Christ a triomphé. Il est vrai que la liturgie de ce premier dimanche du Carême insiste beaucoup sur notre histoire avec le péché, depuis la Genèse et le péché originel. Mais les quarante jours de préparation à Pâques que nous commençons aujourd'hui ne sont pas qu'une liturgie pénitentielle continue. Ils sont surtout un temps pour réorienter notre vie et suivre plus délibérément le Seigneur Jésus. C'est ce que nous avons demandé dans la prière d'introduction de ce dimanche : « Accorde-nous, Dieu tout-puissant, tout au long de ce carême, de progresser dans la connaissance de Jésus Christ et de nous ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle. »
Commençons donc, pour mieux le connaitre, par voir ce que signifie cette démarche de Jésus d'aller au désert.
Dans une certaine tradition, en particulier chez les 'Pères du désert', ces premiers moines chrétiens, au IV et Vème siècles, le désert est le lieu du démon, et ils y pénètrent pour l'affronter dans un combat singulier. Mais le désert est encore plus le lieu de Dieu, comme l'attestent les Écritures, par exemple le prophète Osée qui décrit la façon dont Dieu traite son peuple infidèle : « Je vais la conduire au désert, je parlerai à son cœur ». C'est surtout le livre de l'Exode qui raconte comment le peuple a rencontré Dieu au désert, comment il a dû affronter beaucoup de tentations, mais surtout comment il a compris que « Le Seigneur seul l'a conduit » et en a fait son peuple.
C'est dans cet esprit que Jésus a voulu aller quarante jours au désert, pour récapituler toute l'histoire de son peuple.
En commençant ce carême par l'évocation du séjour de Jésus au désert de Juda, l'Église nous invite à, nous aussi, intérioriser notre vocation en prenant plus de temps pour Dieu. Oui, pour nous aussi, il est nécessaire et toujours bénéfique de ménager régulièrement des temps de désert. Et il ne faut pas pour ça nécessairement aller au Sud marocain ou au désert de Gobi. Il suffit, comme dit l'évangile, de quelquefois « entrer dans sa chambre, de fermer sa porte et d'adresser sa prière à notre Père qui est là, dans le secret ».
Un temps pour mieux se connaitre, avec ses possibilités, ses chances, ses tentations, mais surtout pour mieux connaitre le Seigneur, puisque « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ».
L'évangile d'aujourd'hui nous donne encore d'autres indications pour cela. Vous avez entendu comment Jésus répondait aux sollicitations du démon en lui opposant un texte de la Bible. À chaque tentation, il oppose une citation. C'est pour nous une invitation à faire de même. Il est toujours bon de pouvoir nous rappeler telle ou telle phrase pour faire face à la tentation. Un Père du désert, Évagre le Pontique a même composé tout un recueil de telles textes pour contrattaquer, l'Antirhétique. Nous devrions méditer ce petit arsenal et nous pourrions même en constituer un personnel, familial, communautaire. Plus simplement, en méditant régulièrement la Parole de Dieu et en confiant à notre mémoire les paroles qui nous touchent le plus, nous pouvons être assurés qu'au moment venu, les réponses justes se présenteront spontanément à notre attention. Et le moment venu n'est pas seulement une tentation, mais le plus souvent une décision à prendre, une réponse à donner, une prière à formuler.
Pour cela, il faut évidemment fréquenter régulièrement les Écritures pour en être peu à peu imprégné et constituer ainsi un petit trésor de textes et de prières.
Cette deuxième recommandation de l'évangile d'aujourd'hui complète la première, pour nous indiquer le chemin de préparation aux fêtes de Pâques.
Mais il faut encore évoquer une troisième dimension de cette préparation. Je cite ici ce que nous propose le programme de carême préparé par 'Entraide et Fraternité' pour un 'carême de partage' Il rappelle d'abord une autre réponse de Jésus au démon : « C'est le Seigneur Dieu que tu adoreras ! » et il précise : « Adorer Dieu, c'est entrer dans son projet. C'est délaisser les idoles d'aujourd'hui : le profit à tout prix, la notoriété, la gloire, la réussite. C'est rendre leur dignité aux opprimés, cultiver la fraternité, reconnaitre la valeur de chacun, pauvre ou riche. » Oui, cela aussi fait partie e intégrante de notre carême.
En suivant Jésus sur ce chemin de Pâques, nous aurons l'occasion de mieux découvrir ou redécouvrir ce qu'il était le plus vraiment, ce qui lui tenait le plus à cœur, - ce à quoi il nous appelle en « ce temps favorable » du carême.
Le Seigneur Dieu modela l'homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l'homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l'orient, et y plaça l'homme qu'il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d'arbres à l'aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ?Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin' ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ?Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sinon vous mourrez.' » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s'aperçut que le fruit de l'arbre devait être savoureux, qu'il était agréable à regarder et qu'il était désirable, cet arbre, puisqu'il donnait l'intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils se rendirent compte qu'ils étaient nus.
- Parole du Seigneur.
Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a
Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Si, en effet, à cause d'un seul homme, par la faute d'un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l'accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d'un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l'obéissance d'un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.
- Parole du Seigneur.
Rm 5, 12.17-19
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s'approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Alors le diable l'emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.
- Acclamons la Parole de Dieu.
Mt 4, 1-11